Entretien Jacques Lassaigne/ André Parinaud
(Paru dans Galerie Jardin des Arts n° 127, mai 1973)

•  André PARINAUD. - Jacques Lassaigne, vous dirigez les 16 volumes de la grande Histoire de la Peinture » (dont 5 déjà parus), aux éditions Skira. Il est important que vous définissiez votre vision, de l'histoire de l'art.
J. L. - Les histoires de l'art sont en général des juxtapositions de chapitres écrits par les meilleurs spécialistes et constituent une masse de documents, de connaissances très utiles, mais il est souvent difficile de rendre une vision panoramique d'une époque, d'une forme d'art. Nous avons tenté au contraire de cerner notre sujet l'histoire de la peinture depuis la naissance du tableau, c'est-à-dire depuis Cimabue et les premiers primitifs italiens et flamands, jusqu'à nos jours. Nous nous sommes limités à la peinture de l'Europe occidentale. Nous ne pouvions pas songer - ce sera peut-être l'objet de suppléments ou d'annexes- traiter aussi les peintures préhistoriques ou anciennes ou l'art oriental. Dans le cadre ainsi tracé, nous avons cherché à garder une unité de ton. J'ai fait appel à des amis : Paul Warzée, Professeur à l'Université de Bruxelles qui est un sp cialiste de l'art italien, Julian Gallego, professeur à l'université de Madrid, passionnés d'art baroque, Frédéric Mexgret pour le XVIIIe siècle, Luigi Carlucio, qui a recherché dans de remarquables exposition les sources de l'art moderne dans l'art du XIXe siècle. Moi-même j'ai déjà beaucoul écrit sur l'art flamand et espagnol. Mais aucun de nous n'est resté enfermé dans de limites étroites et nous avons toujours essayé de confronter nos points de vue afin de faire une oeuvre collective. Enfin quelques spécialistes nous ont aidés pour le biographies et pour les études sur les techniques picturales. Chaque volume est sous la responsabilité d'un auteur qui s'applique à garder à la collection une cohésion de pensée.

• Vous avez aussi innové dans le découpage. Je vois que le premier volume « L'Europe gothique », s'intitule aussi
La naissance du tableau », le second sur les Primitifs Flamands, « Vérité de la création », le 3e, les Maîtres italiens au XVème, « Mesure de l'homme » le 4e, les Primitifs en France et en Espagne, « l'Art se personnalise », le 5° sur la Renaissance litalienne, la beauté et la puissance...
J. L. - Nous avons. voulu ainsi à côté du titre historique qui indique le contenu du livre placer une suite de surtitres qui résument le chemin parcouru et, en somme, l'évolution, les conquêtes de la peinture. Pour chaque volume une préface s'applique à situer la peinture dans le développement des sciences, de la pensée de l'époque considérée. D'autre part, chaque chapitre comporte à la fois un commentairez qui suit le développement des oeuvres des textes annexes qui sont imprimés latéralement en petites colonnes et qui comportent les biographies, la définition des groupes et des écoles, l'évolution des techniques.
Mais la base, la charpente sont les tableaux.
Nous avons choisi environ 1 200 chefs d'oeuvre, chaque volume en présente donc 70 à 80, en couleur essentiellement, et parfois en noir lorsque nous avons voulu montrer des oeuvres qui ont disparu ou qui sont partiellement détruites, ou encore des grands ensembles dont nous donnons soit la photographie, soit au moins le plan qui indique où s'insèrent les scènes reprouites. Nous avons en réalité essayé de donner tous les renseignements pratiques nécessaires pour mieux lire les oeuvres que nous avons choisies et qui sont la trame du livre.
Autour de ces chefs-d'oeuvres, le texte s'articule et pour permettre une vision si­multanée d'une lecture panoramique des textes et de l'oeuvre.


• On peut dire que l'histoire de la peinture occidentale s'oriente autour de 1200 chefs-d'oeuvre ?
J. L. - C'est à peu près ce que nous avons retenu et je ne pense pas que nous ayons oublié des choses capitales, mais chacun a ses propres chefs-d'oeuvre ! Son musée imaginaire. Je pense qu'on aura quelques surprises parce que nous avons trouvé aussi pas mal de chefs-d'oeuvre peu connus, méconnus ou oubliés...

•  Il y a une sorte de réhabilitation qui peut s'effectuer par ce moyen ?
J. L. - Dans le 1 volume, nous avons fait une place très importante et tout à fait méritée, qui sera justifiée par le livre, je l'espère, aux peintures d'Europe centrale et d'Allemagne. Par exemple, l'école tchèque, les écoles du nord de l'Allemagne par des expositions récentes qui ont été mises en lumière. Nous donnons une place importante à ces tableaux et montrons un pa­rallèle entre ces peintures et l'Ecole française.
Pour maître Francke, on voit comment des tableaux se rapprochent des miniatures pa­risiennes... Dans la peinture flamande, nous faisons une grande place méritée je crois à Just de Gand qui fait la liaison di­recte entre la Flandre et l'Italie. Nous re­produisons en couleur sa grande Cène d'Urbino. De même, nous voyons la place considérable de Duccoo en face de Giotto.

•    Il y a donc une tentative de reclassement ?
J. L. - Nous essayons de remettre les choses en place. L'histoire de l'art s'est construite autour de quelques très grandes figures, mais il y en a beaucoup d'autres qui s'imposent.

Un assez grand nombre d'histoires de l'art sont orientées à travers une vision quelquefois marxisante ou littéraire, ou au contraire spiritualiste. Je pense que dans votre « Histoire de l'Art » vous avez fait un effort pour vous dégager de tendances extra-artistiques ?
J. L. - Oui, bien sûr, mais elles ne nous sont pas étrangères, car mes co-auteurs sont très soucieux par exemple de l'évolution de la pensée religieuse. Nous sommes tous sensibles aux liens qui peuvent exister entre l'évolution de la société et l'artiste. Nous avons surtout essayé très systématiquement de tenir compte des dernières expositions ou des derniers ouvrages parus sur un sujet, qui apportent quelque chose de nouveau, il y a un tel effort d'exposition,dans le monde actuel, et cela dans le texte même, nous n'avons pas voulu rejeter cela en documentation. J'ai même pris la décision de supprimer les bibliographies, c'était une question économique. Nous voulions que ces livres soient maniables, accessibles à la fois comme prix et comme lecture. Si nous avions fait une bibliographie normale, pour un sujet aussi vaste, chaque volume aurait eu un supplément de 25 pages et aurait coûté environ 25 F de plus et serait donc passé de 85 au-dessus de 100 F, ce qui est un seuil très dangereux pour l'édition d'art, ou alors il aurait fallu faire deux volumes supplémentaires, ce qui était un peu ingrat. Nos livres sont au fond presque modestes ; on peut les tenir à la main, il ne faut pas les mettre sur un lutrin pour les consulter, et leur prix reste accessible.

•      En combien de temps vont sortir les 16 volumes ?
J. L. - Nous avons sorti les 4 premiers volumes sur les primitifs en une fois, pour donner une idée de la collection et pas seulement un échantillon. Nous sortons maintenant les 2 volumes de la Renaissance. Ensuite, nous sortons un volume par mois et nous aurons fini l'année prochaine.


Quel est l'aspect le plus original de la conception de cette Histoire de l'Art pour les siècles les plus proches ?
J. L. Nous avons essayé d'être très ob­jectifs, mais la présentation surprendra peut-être nous ne nous contenterons pas de montrer l'Art moderne uniquement selon son déroulement chronologique, je voudrais dégager tout au long du XIXe et du XX, siècles, des tendances verticales qui permettront de donner une vision un peu nouvelle des choses. Par exemple, je sépare David d'Ingres, et nous suivons les deux courants parallèles du réalisme et du symbolisme. Je pense que ce sera plus in­téressant. De même nous opposerons cons­truction et expression.

Le rôle de l'historien d'art est de tenter un reclassement, de rendre les filiations perceptibles, de montrer les lignes de force et de dégager les influences.
J. L. - Il faut faire pour l'art moderne comme pour le passé.