Félix Labisse / André Parinaud

(Paru dans La Galerie, numéro 120, octobre 1972)

De gauche à droite : "Cléopâtre " 1972, "Mère Jeanne des Anges " 1971, " Jehanne du Lys" 1971.

André PARINAUD. - Félix Labisse, vous allez exposer en octobre à la Galerie de Seine 24 toiles sur le thème : « Les faiseuses d'Histoire ». De quelle histoire s'agit-il ?


Félix LABISSE. - Il y a deux ans, j'ai composé un portrait imaginaire la reine de Saba. Ensuite, j'ai continué, il y a la fée Viviane ; deux religieuses historiques, Sueur Jeanne des Anges et Marie à la Coque ; il y a Jeanne d'Arc, la fausse Jeanne d'Arc et Jeanne du Lys, il y a Clytemnestre, Pasiphaé, Hélène ; les der­nières en date, ce sont des femmes de la Révolution de 1789, Thérésa Cabarrus et Thérouanne de Méricourt.

A. P. - Pourquoi ces femmes légendaires ?
F. L. - Ce sont des femmes qui ont eu une vie incroyablement remplie, toutes assez cruelles en réalité, ou , guerrières, ou meurtrières, ou magiciennes... Circé, Didon, Lucrèce...

A. P. - En quelque sorte, un peu des femmes vampires, des femmes mangeuses d'hommes ?
F. L. - Assez mangeuses d'hommes ; elles ont toutes eu des histoires sensuelles compliquées.

A. P. - C'est un type de femme, mante religieuse, que vous avez voulu mettre en évidence et recrééer ainsi une sorte de lignée de la femme mangeuse d'hommes.
F. L. - C'est cela, mais ce sont des femmes sensuelles en réalité, ayant un côté bizarre, étrange, inquiétant et passionné. Ce sont des destins exceptionnels, incroyables.

A. P. - Disons un peu surréels.
F. L. - Ce n'est pas volontairement surréel. C'est le contenu, c'est la charge de l'image qui le devient. Ce sont des personnages sur un fond anonyme, il n'y a pas de geste. Dans chaque tableau, il y a juste un détail qui décale par rapport au réel. La pointe d'un sein qui apparaît dans une déchirure de corsage, un oeil au milieu d'une rose... Le détail étonnant et inquiétant qui montre que nous sommes en présence de quelque chose de particulier.

A. P. - Vous n'avez jamais voulu appartenir à l'orthodoxie surréaliste, est-ce pour vous sentir plus libre ?
F. L. Oui. Je crois que la liberté, c'est l'indépendance. J'ai une notion du rôle de l'artiste incompatible avec un engagement à une idéologie, à un credo qui limiterait l'inspiration et le travail.
D'ailleurs, je suis venu à l'esprit surréaliste par la littérature, beaucoup plus que par la peinture. Quand Le Paysan de Paris, le premier livre d'Aragon, le Manifeste de Breton, quand les livres d'Eluard sont sortis, je les ai lus, très jeune. A ce moment-là, je travaillais avec Ensor et j'étais loin de ces concepts au point de vue dessin ou peinture. C'est beaucoup plus tard qu'en peinture je me suis orienté plus complètement, cela date de 1936.

A. P. - C'est la part de rêve et de mystère, la part d'étrange qui vous a essentiellement retenu dans lee surréalisme ?
F. L. Ensor était délirant. Et puis, je suis un Flamand du Nord. On parle toujours de Jérôme Bosch, mais c'est vrai, il a eu une influence sur les peintres de race flamande ; j'étais déjà en tant que Flamand pénétré de cet univers de mystère et, en fait, je n'ai trouvé dans le surréalisme qu'un alibi, une justification, un climat favorable à ce qui était déjà pour moi une sorte de tradition. Et puis, il y a eu aussi ce grand passage des symbolistes et de la peinture « pompier » qui, il faut le reconnaître, m'a toujours beaucoup touché pour la raison bien simple que mes parents étaient abonnés à l'Illustration et que je dévorais les numéros spéciaux sur le Salon qui étaient superbes et cela m'est resté, si bien que quand je vais dans un musée de province, je vais d'abord dans la salle des grands « pompiers ». On n'en trouve plus qu'en province, à Paris ils sont tous dans les caves en train de pourrir...

A. P. - Qu'appelez-vous la peinture « pompier » ?
F. L. - La peinture de genre... C'est une affaire de sujet. Ce n'est pas une affaire de métier. Je trouve qu'il y a des peintres de la fin du XIXe siècle, et même du milieu du XIXe siècle qui ont inventé des sujets incroyables, d'une grande poésie, et puis la vérité, la réalité exagérée de ces tableaux en font des images surréalistes. Qu'est-ce que c'est le surréalisme ? C'est au-dessus de la réalité.

A. P. - Il y a un côté presque objectif dans votre érotisme, je dirais un peu froid, volontairement glacé.
F. L. - Je suis persuadé que l'érotisme est très glacé, l'érotisme n'est pas du tout passionné. Cette série de femmes, évidemment ce sont des femmes passionnées, mais glacées. A. P. - C'est une peinture en tout cas antivisqueuse, par rapport à une peinture type dalinienne : une peinture qui ne coule pas...
F. L. - Il n'y a jamais de poils dans ma peinture, il y a des cheveux mais pas de poils, il n'y a pas de tentacules arborescentes. Tout est cerné, clair. Il n'y a jamais de composition, jamais de pourriture. Et même quand il y a du sang... C'est du sang propre.

A. P. - A quoi attribuez-vous cette volonté ?
F. L. - Un côté flamand... C'est la propreté flamande... les cuivres astiqués... On comprend très bien que Dali qui est Espagnol soit plus dirigé vers ce côté pourri.

A. P. - Même quand vous voulez exprimer le meurtre, le crime, l'horreur, voire le dégoût, tout reste étonnament pasteurisé. Vous avez pris soin, au départ, de les mettre dans l'autoclave spirituel pour qu'ils sortent sans microbes...
F. L. - C'est cela. Je n'emploie jamais la pourriture grasse, le déchet. J'aime le vide autour des choses. Il y a toujours des vides, des grands horizons, des ciels sans nuage, dans mes compositions des choses absolument anonymes. Le ciel est comme la terre, il n'y a pas d'aspérité, ce sont des dégradés à l'envers.

A." P. - Est-ce que vous avez une imagination auditive ?
F. L. - J'ai une imagination du mot... Le son du mot, mais pas du tout la musique. Le son du mot, m'intéresse énormément.
Souvent, quand je travaille, des phrases me viennent. Alors, quand il y a une phrase qui fait un titre de tableau, je la note instantanément et je fixe le papier au mur avec une punaise. Mon atelier est plein de petits papiers...

A. P. - Vous avez donc une incitation littéraire à peindre.
F. L. - Oui.

A. P. - La plupart de vos sujets de tableaux vous viennent de lectures ?
F. L. - Des lectures, oui, mais inconsciemment, c'est une idée ou une phrase, ou une idée visuelle. Souvent, je vois le tableau et je me mets à le faire ; mais il y a un déclenchement ; la gâchette, en réalité, c'est souvent un mot ou une phrase.

A. P. - Vous trouvez les titres de vos tableaux avant de les peindre.
F. L. -  Souvent.

A. P. - Quand vous peignez, vous savez où vous allez ?
F. L. - Oui. Parce que j'ai une manière de peindre qui n'admet absolument pas les repentirs. Je peins comme les gens du XVI, siècle, je commence par le fond et je finis le tableau avec les premiers plans.

A. P. - N'est-ce pas lassant de faire 24 tableaux sur le même thème ?
F. L. - Pas du tout. J'ai des idées qui me sont venues depuis que j'ai commencé. Je m'amuse beaucoup. Il ne faut pas faire de la peinture pour s'ennuyer. Je crois que si la peinture est ennuyeuse, c'est parce que les gens s'ennuient en peignant.

A. P. Presque paradoxalement, vous laissez aller votre part de rêve et de liberté dans un cadre volontairement très limité ; sur des rails dès le départ et vous cherchez entre ces rails le fantastique, l'irréel, le merveilleux.
F. L. - Oui... et à proposer surtout une image très précise. Avant de commencer un tableau, j'en connais très exactement la composition dans ma tête, vraisemblablement même les couleurs, en tout cas toute l'histoire, disons... Et malgré tout, je peins. Je pourrais être fatigué de faire le geste de reproduire. Or, non seulement je ne suis pas fatigué mais j'y trouve une exaltation. Je trouve que c'est cela qui est le plus merveilleux dans la peinture, c'est cela l'acte poétique. Je me suis commandé quelque chose... Mettons qu'il y ait deux personnes, la personne qui invente le tableau et la personne qui le peint, et je suis les deux réunis. Il y en a un qui veut étonner l'autre. C'est toujours le peintre qui veut étonner l'inventeur. Il est mét­culeux, il veut que l'image soit plus précise que celle dictée... C'est une drôle d'histoire !
(Exposition Galerie de Seine du 3 au 29 octobre 72.)