Lad Kijno / André Parinaud
«J’aurais aimé froisser Guernica»
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 28, février 2002)

 

Posant les riches problèmes des relations poésie-peinture, Lad Kijno organise une exposition sur le thème «Les poètes du surréel», en présentant 70 toiles froissées «Variations psychanalytiques sur Tristan Tzara», 5 peintures sur Brocéliande  d’Aragon – dont on célèbre le 20e anniversaire de sa disparition - 14 peintures sur Le parti pris des choses de Francis Ponge, 7 peintures sur des poèmes de Salah Stétié, 2 œuvres monumentales sur Le Sacre du Printemps de Stravinsky, Le Château de Cène de Bernard Noël, une stèle en hommage à Arthur Rimbaud et la Commune, une toile en hommage à Yvan Goll, des éditions originales rehaussées de papiers froissés sur des poèmes de Geneviève Raphanel, André Rochedy, Charles Dobzynski, André Verdet, Henri Kréa, Nikos Kazantzakis, René de Solier.
(Galerie de l’Espace 1789 à Saint-Ouen, du 7 mars au 21 avril, 2/4 rue Alexandre-Bachelet, 93400 St-Ouen –:T : 01 40 11 50 23/F : 01 40 10 05 95).
Le soir du vernissage, sera projeté le film de Dominik Rimbault : Kijno, le peintre rebelle.

André Parinaud (A.P.) : Qu’attend le peintre Lad Kijno des poètes et de la poésie ?

Lad Kijno (L.K.) : Une réponse difficile. Le mot «poésie» ne signifie pas seulement «fiction littéraire», mais en grec, dès l’origine, «création, harmonie et image». Victor Hugo disait : «Un monde enfermé dans un homme». Mais aussi l’action et le rêve. La poésie m’impressionne. Je pense essentiellement à la lettre du Voyant de Rimbaud : «Le voleur de feu» qui, pour atteindre sa propre connaissance entière – ce «je est un autre» – doit atteindre un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens jusqu’à l’unité cosmique et les «pouvoirs surnaturels». Je reste marqué par ce pari superbe. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie sont en question. Le poète épuise en lui toutes les passions : «Ineffable texture», il a besoin de toute la foi, de la force surhumaine et il devient entre tous «le grand malade». N’oublions pas ce terme. La poésie devient «une grande maladie» ! Le grand maudit, mais aussi «le suprême savant» ! et il arrive ainsi à «l’inconnu».
La totalité de l’aventure de Tzara est contenue dans cette vision rimbaldienne. Il est un autre pour lui. Un autre. Les autres : dans leur totalité et leur diversité, leur démiurgie, du plus humble au plus homme-femme, objet, de Montparnasse à l’Afrique, à l’Océanie. Et pour mieux observer cet espace cosmique à la façon de Giordano Bruno. Tzara, tel un aigle du Parnasse, monte de plus en plus haut dans les sphères magiques «jusqu’aux horizons du monde», comme disait Cézanne.

A.P. : Pour vous, la poésie est une exploration de l’inconnu jusqu’au paroxysme ?

L.K. : Sur l’iceberg où nous vivons et dont les quatre cinquième sont immergés, seule l’histoire humaine flotte. Elle est l’alpha et l’oméga dont Teilhard de Chardin disait : «Et nous posons le pied sur le territoire qui représente le pont d’un bateau entre la poupe et la proue surfant sur les vagues.» Les peintres et les poètes, eux, sont ceux qui plongent sous la quille qui représente à leurs yeux les assises du monde.

A.P. : Je vous interroge pour savoir quel message des profondeurs ont ramené les poètes que vous célébrez dans votre exposition, comme Tristan Tzara, Aragon, Ponge, Salah Stétié, par exemple.

L.J. : Un après le suicide de Nicolas de Staël, je rencontrai Tristan Tzara  à Antibes et j’étais alors avec Jacques Prévert, Audiberti et quelques autres. Lui représentait à mes yeux le grand provocateur. Je connaissais, bien sûr, son rôle au sein du surréalisme qu’il avait tenté de faire éclater, et quand je l’ai vu, il s’était persuadé que la poésie pouvait naître de la lecture de morceaux de journaux découpés et entassés dans un sac, au gré du hasard. Ce qui suscita des réactions d’Aragon qui voulait faire, au contraire, naître la poésie d’une quête de la langue qui était le principe de son exigence. Pas d’anarchie explosive incontrôlée !
Dans la psychanalyse que j’ai voulu faire à travers les portraits de Tzara et qui s’est développée en 70 dessins sur papiers froissés, je l’ai mis en présence de tous les acteurs qu’il avait rencontrés, sans oublier Sonia Delaunay, Maïakovski, Arp et Aragon, bien sûr. Mon sentiment est que Tzara avait peur de tous, ce qui expliquait en partie son agression, sa provocation. Il relançait sans cesse la balle avec toutes les audaces, alors qu’Aragon m’apparaissait comme un puritain.

A.P. : Et que devez-vous à Francis Ponge ?

L.K. : Il me passionnait. Moi qui avais été élevé chez les religieux dans le mépris des choses de ce monde, je découvris avec sa poésie qu’un citron, un caillou, un objet pouvait être aussi important qu’un être humain. Chacun devenait une sorte de satellite indispensable pour la vie des sens et donnait un sens à notre présence au monde. Il m’a permis de me redéfinir dans une matérialisation du monde car, très jeune, j’avais été plongé dans des «concepts» qui mobilisaient par la langue la grammaire et langage. Ponge m’a réveillé et m’a révélé la savonnette et le caillou, le champignon !

A.P. : Quel rôle a exercé la musique sur votre inspiration, tel Stravinsky, par exemple ?

L.K. : Il y a un rapport très étroit entre ma démarche et la quête musicale. Je téléphone régulièrement à Casadesus. Il travaille sur la gestique et, moi, sur le gestuel. Klee a démontré la relation profonde des rythmes et des sons et de la ligne plastique. La musique est très proche de l’être humain – plus que la peinture. On entend plus parfaitement qu’on ne voit. Nous sommes une oreille avant d’être un œil. La musique nous enveloppe, nous fait vibrer, nous fait danser. Les arts plastiques nous immobilisent. La musique la plus difficile, la plus affinée, de Bach ou de Mozart, peut être entendue, comprise et émouvoir des mineurs de charbon que la peinture laisserait indifférents.
Je cherche dans ma peinture à établir un contact direct avec le regardeur, au-delà d’une conceptualisation.

A.P. : Quel est le rôle du matériau – le papier froissé, par exemple ?

L.K. : Tous les hommes naissent «froissés». Je dirais que l’homme est inclus dans ses plis, et il faut accepter cette complexité. J’ai tenté une véritable psychanalyse de Tzara à travers le pli des personnages qui le fascinaient.
Le lisse me gêne. Bien sûr, j’attache une importance essentielle à la démarche d’un Brancusi comme base d’une recherche qui nous amène à tout remettre en cause, comme si le galet ayant été limé par l’histoire était une source du possible. Le granuleux me tente plus que tout. L’opposition entre lisse et granuleux me paraît être le sens de la recherche de la vérité de demain. C’est ce que j’ai voulu établir. J’ajouterai que, si j’en avais eu la possibilité, j’aurais aimé froisser Guernica