Entretien entre Ladislas KIJNO et André PARINAUD
Artension, numéro 17, mai-juin 2004
POUR UN FUTUR PLUS ARTISTIQUE

André Parinaud : le problème historique fondamental qui se pose pour cette 27e civilisation qui est la nôtre, c'est que dans 20 ans nous allons être 10 à 12 milliards sur terre, avec pour chacun une  durée  de  vie  qui  atteindra  peut-être  cent  ans,  avec  donc  une  forte  proportion  de  gens «  retraités » et vivant encore plus intensément à l'approche de la mort. Il ne s'agit pas d'une révolution qui s'annonce, mais d'une inéluctable et nécessaire mutation de l'humanité.
Et je crois que cette mutation ne pourra se faire que si l'on prend en compte, si l'on redécouvre ce que les artistes ont manifesté, prouvé, démontré, depuis des siècles : cet élan vers quelque chose qu'on ne connaît pas, ce questionnement prospectif qu'ils ont mission existentielle de maintenir ouvert.
Les artistes ont certes toujours été plus ou moins utilisés comme prestataires au service des sociétés, mais malgré cela, ils ont toujours réussi à faire passer un message, au dehors des codes sociaux, au-delà de ce réel apparent qui n'est que conditionnement conjoncturel. Ils nous ont toujours dit que, derrière les apparences, il y a d'autres réalités. Depuis toujours, ils recréent, inventent, projettent, déphasent, et nous vous introduisent dans un espace-temps qui n'est pas celui de la vitesse, de la force, du bruit et de la fureur.
Les vrais témoins de l'évolution du monde sont eux, car ce sont les seuls, depuis que la lucidité et la faculté de transcendance sont arrivées sur la terre, à révéler que le réel n'est pas la vérité et qu'il faut  rechercher  celle-ci  ailleurs,  du  côté  des  origines  et  de  ce  que  l'on  a  perdu  depuis  la Préhistoire.
L'art doit être réemployé, non pas comme une mystique ou un code contraignant, mais comme un diapason qui nous oblige à trouver un la et à inventer une musique différente.
Tout ce que nous avons mis au point depuis des millénaires, n'a aucun rapport avec la vérité future qui commence peut-être aujourd'hui, et qui n'a, on peut le proclamer, rien à voir avec les codes et valeurs du passé, qu'ils soient d'ordre scientifique ou religieux. Quand 12 milliards d'êtres humains cogiteront ensemble, vont se révéler des facultés nouvelles, des moyens d'adaptation que nous ne soupçonnons pas, mais qui s'inscriront, j'en suis persuadé, dans une dimension artistique.

Ladislav Kijno : je suis tout à fait d'accord : le réel tel que nous voyons n'est pas la vérité. Ce n'est même qu'une infinie partie de la vérité, de cette réalité profonde que j'appellerai réalité démiurgique. Nous en reparlerons certainement.  Pour le moment, je voudrais revenir sur le chiffre ahurissant de 10 à 12 milliards d'êtres humains dans une vingtaine d'années sur notre planète. Cela va nous poser d'énormes problèmes de cohabitation sereine surtout avec les armes de destruction massive, les satellites espions, le développement exponentiel de la robotique, du clonage, de la bionique, et de l'Internet, sans compter les variations climatiques, la pollution atmosphérique et l'accumulation des déchets ! Comment pourrons-nous dans un tel chaos, sauver notre vie intérieure, sauver l'amour avec un grand A, sauver « l'œil du voyant » de Rimbaud ? Il nous faudra beaucoup d'énergie, de vigilance, de courage, pour que cette vague démographique, dangereusement  déferlante n'efface pas,  sous  ses  rouleaux  destructeurs,  les  premiers pas  de l'homme, les traces sacrées de l'homme, les lumineux fossiles de notre Préhistoire, sans lesquels il n'y aurait pas de survie possible pour notre humanité. À moins que nous n'acceptions de redevenir des humanoïdes… Nous refusons, nous les artistes, d'envisager d'accepter une telle éventualité eschatologique.
Notre vocation, notre mission est de créer les hiéroglyphes du futur, dans l'esprit de tous nos initiateurs, depuis Lascaux. C'est-à-dire entre l'infiniment petit des êtres et des choses qui nous entourent et l'infiniment grand du cosmos, où nous devons les réintégrer. Giordano Bruno, au prix de sa vie, Pascal, dans les fulgurants labyrinthes de ses Pensées, ont témoigné avec ardeur des interférences de cet espace-mystère. Il serait opportun que les responsables de l'Education Nationale prennent rapidement conscience de ces problèmes et accordent enfin autant d'importance dans les études et au baccalauréat, aux arts  et  à  la  littérature,  qu’aux  mathématiques  et  aux  sciences  économiques.  Enseignants, syndicats, responsables politiques, doivent prendre conscience que, dans le difficile combat pour l'avenir  de la société, il  est  absolument  nécessaire de mettre Gauguin  dans  nos  assiettes  et Rimbaud dans nos verres.

A.P. : les artistes ont survécu à tout, à la foi politique, à la foi religieuse, à la gloire, à la puissance, en préservant leur singularité, leur marginalité, leur capacité permanente de retour aux sources. N'importe quel être humain obéit au doigt et à l'œil, craint la punition… l'artiste, lui s'en moque.
Cette singularité des artistes, on ne la connaît pas assez. Le temps est venu de les découvrir, de connaître les fonctions de leur esprit, la variété et la richesse de leur sensibilité, ce qu'ils représentent en terme de ressourcement. Profitons-en !
Il faut, pendant cette période de transition qui va durer encore 20 ans que nous ayons la capacité de les connaître, de les comprendre, de les apprécier et de voir tout ce qu'il y a d'extraordinaire chez eux. Quelles sont les aptitudes que l'on peut développer grâce à eux. Où nous emmènent-ils? Qu'est-ce que ça veut dire cette « autre » réalité ? Le langage complexe du monde artistique et celui de l'humain… Il faut le proclamer officiellement, le célébrer.

L.K. : Revenons donc à la problématique de cette réalité qui a hanté les esprits des penseurs, des philosophes, des scientifiques depuis le «  Mythe de la caverne «  de Platon et son fameux théâtre d'ombres  et  d'illusions, jusqu'à  «  la pensée et  le mouvement » de Bergson,  en  passant  par Héraclite, Spinoza, Hegel, Descartes, Kant, Auguste Comte et son utopique « Positivisme », Nietzsche, Freud, Einstein avec le séisme de son E=MC2. Que percevons-nous donc de la vérité ? Nous ne percevons probablement pas grand-chose. Peut-être de 1/5e de l'iceberg émergé, alors que les 4/5e sont sous le niveau de la mer, de plus en plus loin de nos sensations existentielles quotidiennes. La plupart des gens surfent à la surface des vagues autour de la partie émergée de cet iceberg tabulaire… Les artistes, eux, les peintres en ce qui me concerne, plongent en apnée sans aucune protection, le long des parois de la partie cachée de l'effrayant bloc de glace, vers ces « Assises du Monde » dont parle Cézanne, jusqu'aux plus près du noyau central de cette fameuse vérité. Alors, l’œil du Voyant de notre génial Arthur Rimbaud s'allume brusquement comme les phares du sous-marin des grandes   profondeurs. Apparaissent alors, de l'autre côté de la vitre d'abyssales et hallucinantes galaxies, des planctons magnétiques, des sinusoïdes de courants volcaniques, des marémotrices, un va-et-vient constant qui donne le vertige. Tout cela bouge, tout cela craque, tout cela se reconstitue en un ballet fractal… Et il va falloir en rendre compte sur la surface à deux dimensions du tableau, dans le prochain poème ou dans les cinq lignes d'une portée musicale. La remontée à l'air libre, sans paliers de décompression, est d’une incroyable difficulté. Il faut reprendre conscience et souvent les poumons éclatent comme ceux de certains poissons des tropiques… Et je me demande si on ne pourrait pas trouver là une des explications possibles des suicides de certains peintres.
Depuis très longtemps, je répète que la peinture est un  métier qui tue : d'une façon ou d'une autre il faut y laisser sa peau. Nous sommes loin des élucubrations du Loft Story, de la culture, des hit- parades bidons, des académies-stars ; loin, très loin de ce temps accéléré du spectacle-people qui met en péril le temps ralenti de la spéléologie mentale des vrais créateurs. Notre vieux maître Jacques Villon répondait invariablement à ceux qui lui demandait ce qu'il y avait de plus difficile dans la peinture, que le plus difficile c'était : « les 60 premières années ».

A.P. : Je voudrais insister sur la fonction existentielle des artistes. Ils ne sont pas seulement des marginaux qui ont survécu, grâce à cela, aux lois mystiques et fascistes des sociétés : ils sont là avec leurs œuvres qui nous disent que la réalité n'est pas ce que l'on croit mais autre chose… Mais de quoi parlent-ils ?  Quelle est cette singularité ? Cette capacité à émouvoir avec des différences ? Je ne sais pas ce qui va se passer, je dis seulement que lorsque nous serons 12 milliards d'individus nous ne serons plus les mêmes, que chaque individu ne sera plus le même et que dans cette perspective les artistes sont importants. Nous vivons dans une temporalité des montres, des horloges, des calculs savants qui est totalement fausse. Et c'est cette capacité qu'ont les artistes à échapper à cette fausse temporalité, qui nous permettra de comprendre autre chose. Cet élan vital qui conduit l'univers entier, cette volonté d'expansion qui est la vraie loi de toutes les autres, cette force qui régit les mouvements de la matière, ont rendu possible l'existence de l'être humain et de sa capacité de transcendance. Le peintre et le poète portent cet élan vital grâce à qui nous restons vivants. Il faut non seulement proclamer cela, mais le célébrer dès l'école. Percevoir la temporalité dans son élan, c'est une capacité acétique de participer à une dimension du monde qui nous est normalement refusée. Il faudra mettre au point un nouveau code des comportements mentaux dans tous les domaines, qui doit nous permettent de vivre autrement.

L.K. : André, tu tends de plus en plus fort la corde de notre arc… Il va falloir que je ne rate pas mes cibles. Je tiens comme toi à mettre l'accent sur la capacité ascétique qu'ont les artistes, dans leur élan vital vers la transcendance, de participer à une autre dimension du monde et à une conception  de l'espace  plus  panoramique.  À ce propos,  je voudrais  dire quelques  mots  des longues conversations que j'ai quelquefois avec mon ami Patrick Baudry, qui a réalisé cette fameuse mission sur Discovery en 1985. Je lui ai dit une fois, avec un peu de provocation :
« Patrick, tu as tourné 17 fois par jour dans l'espace autour de la terre, eh bien moi, je tournais mille fois peut-être autour de ma toile, dans l'espace de mon atelier ». Il a très bien compris ce que je voulais insinuer et je dois dire qu'il s'est vachement marré. À première vue, il est évident qu'il ne semble pas y avoir beaucoup de points communs entre ces deux espaces. Mais qui en est sûr, qui peut en apporter la preuve ? Baudry, très passionné par ce genre d'énigme, m’a même révélé  qu'une  certaine  « anima  poetica »  se  développait  quelquefois  dans  la  conscience  de certains cosmo-spatio-astronautes, quand ils regardaient la planète bleue à travers le hublot de leur terrifiant engin, et cela depuis Gagarine. Personnellement, j'ai toujours eu l'impression en peignant que je me baladais de planète en planète, comme dans le « Micromégas » de Voltaire. Que puis-je vraiment en dire de l'espace ? Je pense que l'espace est élastique, constamment en expansion, en rétraction, créant ainsi de plus en plus de vide dans la matière stratifiée, dans les protubérances de la polymatière. Ce qui importe quand je peins, quand je dessine, c'est le vide entre les choses, le rapport que les objets établissent entre eux et entretiennent avec nous. Dans ce vide qui est la matrice de toute notre création, de toutes nos implications au cœur de cette nébuleuse à la lumière de mercure, le plus près possible du trou noir de la poésie où les fameuses énergies  immanentes  et  transcendantales  échangent  leur semence,  dans  ce vide là, donc,  se révèlent à nouveau des  transmissions secrètes  des formes et des forces inconnues qui nous apporteront peut-être quelques éléments pour l'élaboration de ta nouvelle « Charte du Futur », André,  et nous donnerons un début de réponse à l'angoissante question de Gauguin  « D'où venons-nous, que sommes-nous où allons-nous ? »

A. P. : Bien des dangers nous menacent en effet. C'est vrai que tout ce qui peut nous égarer de nous-mêmes doit être dénoncé avec force, mais avec précaution aussi, car il ne s'agit pas de briser les ordinateurs, de nier l'utilité du progrès scientifique. Il s'agit seulement de dire :  « faites attention, vous n'êtes plus humains ». Car l'humain, pour conserver sa capacité de transcendance, doit rester attaché à ses sources. Or la transcendance n'a pas d'explication scientifique rapide : c'est un force latente qui naît des origines et qui maintient la permanence de l’élan vital.
Il faut qu'apparaisse un nouveau code, aussi impératif que celui des religions du passé, qui permettrait aux moines d'exister. On n'a jamais étudié vraiment la raison profonde de l'ascèse monacale, qui faisait qu'un individu pouvait se rapprocher d'une unité, d'une vérité  transposable. Malheureusement, ce qui était la vérité au 12e et 13e siècles n'est plus aujourd'hui qu'une espèce de plaisanterie, un jeu de théâtre.
Notre conception actuelle du progrès est inadaptable au progrès futur. Le développement de la civilisation d'aujourd'hui, mélange de mysticisme, d'économique et de politique, se fait sur l'anéantissement de la richesse intérieure.

L. K. : Je partage ton analyse. Il y a une immense zone d'ombre sur la connaissance de l'ascèse monacale et sur les mystiques de toutes les croyances. Temple Zen au jardin de pierres, sur le sable ratissé de Rioyan-Ji, stupas de l'impressionnant monument bouddhique de Boro-Budur, parois verticales du Mont Athos, chants incantatoires des moines de Solesmes, mystiques connus et inconnus des quatre continents qui ont ensemencé nos civilisations de leurs graines indestructibles, les pères du désert, Siméon le stylite, Jean de la Croix et sa « nuit obscure », Thérèse  d'Avila  dans  son  « château  intérieur »  folle  amoureuse  de  son  Jésus  de  Nazareth, François  d'Assise parlant  aux  oiseaux,  Lao-Tseu,  Rabindranath  Tagore,  derviches  tourneurs, Erasme, Gandhi, Dogons, chamans, on n'en finirait pas… Qu'ont-ils en commun, ces moines et ces mystiques ? Je ne peux être que très prudent, tant le brouillard est épais : ils ont probablement une  très   grande  force   de  concentration,   un   besoin   débordant   de  contemplation   et   de dépouillement, un sens aigu de l'absolu, du « tout ou rien » comme l'exigeait Saint Jean de la Croix, encore lui, et je me demande si je ne peux pas faire allusion ici à cet autre mystique, Pablo Picasso, espagnol lui aussi, qui me disait un jour à Vallauris : « fait attention, Kijno, vous les jeunes, il vous en faut toujours trop pour faire un tableau, si tu ne sais pas faire tout de rien, tu ne feras rien du tout. Donne-moi un bout de papier et un fusain et je te refais le monde… » Ce monde où coule le Sang des Poètes comme le chantait Jean Cocteau, son ami.
Comment voulez-vous que ce langage puisse être compris par ces terroristes de la spéculation, qui envahissent le monde de leurs virus destructeurs, ce « Tout économique » qui transforme, sous de subtils camouflages, le moindre des gestes humains, et même le merveilleux sourire des enfants ?

A.P. : il me semble évident que cet élan du futur existe en tant que force potentielle, mais n'existera  pas  si  on  ne  l'invente  pas.  Sans  l'homme,  l'univers  n'a  pas  de  vision.  Sans transcendance, il n'y a pas de futur.
Jusqu'à présent, il y a eu des agglomérations, des organisations d'énergies végétales, matérielles,
humaines depuis 3 milliards d'années, mais ce n'est que peu de choses dans l'histoire de l'univers. Aujourd'hui, quelque chose d'inouï est en train de se produire. Il faut inventer le temps. Les sources originelles qui nous sont transmises par les artistes et surtout par eux, n'ont de sens que si nous savons les transformer, les rendre vitales et les conjuguer avec les forces de l'univers. Et quand nous serons 13 milliards d'individus, il se passera ce phénomène extraordinaire, de la combinaison  des  forces  des  esprits  pour  réinventer  le  temps,  le  temps  vital,  existentiel  et cosmique.
Nous sommes arrivés à une limite d'évolution où ce ne sont plus les combinaisons matérielles qui comptent. Il faut maintenant rentrer dans une phase inouïe de transmutation et de paradoxe qui ne peut se réaliser que par conjonction des transcendances. Il faut concevoir une intelligence de la temporalité pour l'inventer constamment au niveau des exigences cosmiques. Il faut que nous connaissions l'avenir de la terre, des  étoiles. Que doit devenir l'univers ?  La transcendance répondra.

L. K. : Que doit devenir l'univers ? Je n'ai pas, André, ton érudition scientifique. Que puis-je faire en ce cas avec mon petit bout de papier et mon fusain ? J'ai plutôt été toute ma vie, si je puis dire, un théologien de l'incertitude, et cela depuis mon adolescence chrétienne. J'ai toujours avancé, les mains en avant comme un aveugle, dans les brumes du doute, et d'ailleurs, j'inquiétais beaucoup un de mes confesseurs qui me dit un jour sans ménagement que plus tard je tournerais mal. Avait- il tort ou raison ? Foi du charbonnier de ma vieille mère, athéiste, polythéiste, panthéiste, animisme, gnostique, agnostique, idéaliste, matérialiste, polymatérialiste, croyant, incroyant… Je respecte profondément ces différentes formes de pensée et je crois pouvoir dire que je les ai pratiquées à peu près toutes, plus ou moins, à un certain moment de ma vie. Par contre, j'ai toujours été opposé à toutes les formes d'intégrisme et à l'utilisation de la religion à des fins politiques : « les religions d'État ».
Mais revenons à l'univers : je ne pourrai t’en parler que sur le mode de la métaphore et de la parabole  qui  est  mon  mode  d'expression  habituel.  Par  exemple  :  j'ai  l'impression  que  nous naissons  au  milieu  d'un  immense  désert,  avec,  autour  de  nous,  des  milliers  de  morceaux éparpillés à l'infini. Le sens de notre vie serait de récupérer ces morceaux, avec amour, avec passion, et de les réintégrer dans l'éternelle mosaïque cosmique, où notre société serait éventuellement capable de réaliser, comme tu le proposes, cette Conjonction des Transcendances. C'est d'ailleurs tout le sens de la lettre du Voyant de Rimbaud : «  Je est un autre. Je dis qu'il faut être voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens… Trouver une langue… Cette langue sera l’âme pour l’âme résumant tout, parfums, sons, couleurs de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle ». Quel prodigieux visionnaire, ce voleur de feu aux semelles de vent !
Et si plus près de nous, l'univers était celui de l'astéroïde du Petit Prince de Saint-Exupéry :
«  Dessine-moi un mouton… ». Et si ce mouton avec l'œil du voyant était notre guide notre sherpa aux ailes d'ange, dans cette conquête de l'espace de l’âme, dont parlait Malraux. À ce propos il a dit que «  l’art est un supplément d'âme ». Je crois plutôt que l'art est l’âme elle- même… Nous n'en finirons pas d'épiloguer sur ce thème.
Pour conclure, pardonne-moi André, de prélever encore dans mes vieux carnets de route à propos de cet espace de l’âme. Dans cet espace, « tout en moi se met soudain à osciller, à vibrer dans les courants contradictoires qui jaillissent de partout. Mon être tout entier devient vision et signe, comme l'aérolithe devient feu et trace lumineuse au contact de l'univers. C'est tout cela qui s’inscrit sur ma toile, en un certain moment de l'aventure humaine, comme les signes repèrent, comme les codes (tes fameux codes du futur), les balises, les emblèmes de la liberté du monde. »
J'écrivais ces choses peu de temps avant mai 68. Je le réaffirme aujourd'hui comme un projet de manifeste contre tous les fascismes et intégrismes de tous bords.

A.P. : il faut concevoir une sorte de nouvel évangile, de nouvelle bible. Je crois qu'en ce début de millénaire commence une aventure extraordinaire, qui n'a pas de référence et c’est en cela qu'elle est  singulière  et  dangereuse  parce  que  toutes  les  formes  du  pouvoir  vont  combattre  cette recherche de nouvelles voies, qui ne représentent rien d'utile dans notre système actuel de références.
Mais, dans le futur, on verra que cette recherche de dépassement avait un rôle. Comme le dépassement de la matière originelle vers la vie animale, comme le dépassement de la vie animale vers l'intelligence humaine.
Qui a peur en moi de cette aventure, est-ce que c'est mon cerveau ou est-ce que c'est ma vie ? C'est ma vie bien sûre. Mon cerveau n'a jamais peur.
J'ai été condamné à mort pendant la résistance. Le geôlier qui me détestait a ouvert la petite porte de la cellule et a dit : « Parinaud, demain t’es mort ». Or, dans la nuit, ils ont bombardé la prison et j'ai été sauvé. Je n'ai donc plus peur dans ma tête et ce qui peut avoir peur en moi, c'est mon corps.
Je répète : nous avons maximum 30 ans pour faire passer le message. Nous sommes passés de deux milliards d'humains à six milliards en un siècle. Dans 30 ans, il y aura un état limite à partir duquel nos valeurs, nos modes de fonctionnement ne pourront plus opérer. Il y a donc un autre évangile à inventer pour que l'homme retrouve son humanité.