Lad Kijno / André Parinaud
« Une nouvelle dimension de l’homme »
(Paru dans Galerie des Arts – Novembre 1977)

Ladislav Kijno (L.K.) : Les origines de la création sont obscures. Picasso disait de la peinture que c’était un métier d’aveugle. C’est comme si nous avancions les mains en avant. Il faut se méfier de ce qu’on a coutume d’appeler la clarté. Un des secrets fondamentaux pour aborder ce labyrinthe (car c’en est un), c’est la jouissance. Le reste, le métier, la section d’or ou pas, le travail, le don de soi-même, c’est, bien entendu, capital, mais si, dans cet immense bouillonnement de la transmutation qu’est l’art, vous ne jouissez pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre de la tête jusqu’aux pieds, allez vous faire foutre ! Voilà ce que les jeunes doivent se mettre dans le crâne. Dans le fond, c’est une question de passion au sens étymologique du mot.
Au début de mon existence, j’ai subi, comme beaucoup, l’influence cérébrale d’une certaine culture didactique, j’ai même failli en crever ! j’ai appris, pioché, désossé, disséqué des milliers de mots et d’idées que je considérais comme essentiels et en vérité rien de ma propre substance n’était concernée. Je vous fais grâce du détail de ce cimetière mental : un scrabble d’initiés, une académie de billard pour manchot, une inquiétante duperie par le jeu des mots et des concepts. Et moi, je n’aspirais qu’à la poésie.

André Parinaud (A.P.) : Comment es-tu sorti de cette impasse ?

L.K. : Beaucoup de choses, beaucoup de gens m’ont aidé à sortir de cette impasse. C’est au Japon surtout que quelque chose s’est passé : j’ai appris à rééduquer mes muqueuses, toutes mes muqueuses : physiques et mentales, si je puis dire. Découvrir ma réalité totale et non plus seulement discursive, cérébrale. Appréhender mon rythme propre, me resituer dans le réseau total sans quoi rien ne peut fonctionner : celui de la matière de l’esprit (ou de la « cosa ») et de tout l’univers.
Auparavant, je m’étais, en quelque sorte, préparé à cette illumination par ma plus grande ouverture politique possible au monde qui m’entourait (politique au sens le plus large du mot) par mon contact permanent avec des poètes et des créateurs de tous ordres, même des scientifiques. Mais c’est le Musée de l’Homme qui a provoqué sur moi le plus grand choc et, en particulier, les arts primitifs d’Afrique et d’Océanie. On ne peut pas comprendre mon travail si on ignore cette influence. Cet art-là, c’est exactement ce que je cherchais, non pas une iconographie de propagande, la démonstration figurale d’un catéchisme ou d’une théorie, pas du tout, mais une prise de conscience évidente de l’œuvre considérée en même temps comme jouissance, gnose, chiffres, rythmes du monde et rythmes des hommes. Par une sorte de magie de la participation, un véritable magnétisme où tout entre en vibration, en contact et où la transmutation commence à s’opérer d’une façon que j’oserais vraiment appeler biologique.

A.P. : Comment expliques-tu le phénomène ?

Difficile à expliquer. En tout cas c’est loin du système de manipulation des mots dont je parlais au début où le verbe impose sa loi et prend la place du sens profond et spéléologique des choses.
Je voudrais ici rendre hommage à Jean Grenier qui a été mon véritable maître à l’Université de Lille et m’a ouvert les yeux sur ce que les mots ne pouvaient pas dire et sur ce que devait être la pensée au-delà du langage. Toute ma peinture en porte la trace.
Je te vois regarder dans mon atelier cette étude en noir et blanc que je viens de terminer sur toile à partir du Bain turc d’Ingres et tu dois te demander ce que vient faire le Louvre chez moi, après tout ce que j’ai dit. Eh bien là encore on peut dire que l’art nègre a transformé la vision que j’avais du Louvre et des autres musées. J’en ai saisi, après beaucoup de réticence, une certaine nécessité intérieure, un rythme avec lequel je fonctionnais au plus intime de moi-même. Et surtout, cela m’a amené curieusement à me remettre constamment en fusion, ne pas être le stéréotype de moi-même. La peinture est un métier qui tue, d’une façon ou d’une autre il faut y laisser sa peau. Il s’agit de se porter (ou d’être porté, que sais-je ?), jour après jour, aux frontières de la schizophrénie et du danger. Se perdre ou se trouver, voilà le pari. Nous sommes tous, il faut bien l’admettre, nous les peintres, fous, mais pas aliénés (je tiens quand même à souligner la nuance). Les derniers survivants peut-être, avec quelques poètes de toutes espèces, de ce qu’on appelait autrefois les prophètes.

A.P. : Qu’est-ce que tu annonces ?

L.K. : Nos voix crient dans le désert et la société nous récuse, sans l’avouer ouvertement, parce qu’avec nos grandes gueules et nos œuvres qu’on ne peut pas peser, qu’on ne peut pas quantifier, nous lui faisons terriblement peur, comme au coin d’un bois !
Il y a des milliers de couches superposées dans la matière et dans la réalité, il n’y a pas que ce qui se passe à la surface des choses et de nous-mêmes, il faut descendre en profondeur jusqu’aux assises du monde pour reprendre les mots de Cézanne. Des spéléologues mentaux qui recherchent les communications entre ces couches, entre ces structures, voilà ce que nous sommes, avec ce trac, ce vertige délirants, ce plaisir érotique qui nous imbibent à longueur de jours et de nuits dans nos ateliers et dans le moindre lieu. Et maintenant il y a la question du travail et du temps, il y a le dessin, la forme, la couleur, l’espace, il y a la toile ou le papier, l’objet, la réalité qu’il faut aborder. Il y a le dessin, figure-toi, quoiqu’en pensent certains ! Eh bien, je dirai qu’il faut huit cents heures de soleil environ pour faire mûrir une grappe de raisins et trente ans minimum à un peintre pour commencer à y comprendre quelque chose, conférons Matisse, Bonnard, Picasso, Sonia Delaunay, etc… (je parle bien entendu de la peinture et non pas de cette petite quincaillerie gadgetière qu’au nom de Duchamp on veut nous faire avaler à longueur de journée. Duchamp était un grand bonhomme lui, sa « pissotière » était le fruit d’une nécessité et non pas d’une incapacité). Dont acte. Il n’y a pas de génération spontanée. Stockhausen, Xenakis, Boulez connaissent Bach mieux que personne, John Cage aussi. Le présent ne peut naître que du passé métamorphosé continuellement, remis à jour.
Cette œuvre d’Ingres, j’ai essayé de la porter à un degré de fusion. Mais en relation étroite quoique systématique avec Ingres, un enchaînement contestataire mais un enchaînement quand même. Je ne crois pas au progrès en art mais à un phénomène biologique, à une série d’interférences qui peuvent aboutir à une possible mutation. Ni le monde, ni l’art ne commencent avec nous. Seuls quelques imbéciles peuvent le faire croire et d’autres s’y laisser prendre ; par contre il y a ces mystérieuses possibilités d’évolution ! Etre capable d’enchaîner et de continuer la mutation, tout l’art est là !

A.P. : Et l’argent ?

L.K. : Il en faut pour vivre ! je lutte à l’amont des Arts Plastiques pour que les artistes aient un point d’insertion spirituel mais aussi matériel dans la société, qu’ils aient des salons pour exposer, des ateliers pour créer, qu’ils aient de quoi vivre et de quoi continuer leur œuvre avec dignité. Or, on les fiche à la porte de partout avec de grandes paroles, on les insulte ou les récuse, on les dissout, c’est inadmissible, dans un pays comme le nôtre qui se dit celui de la liberté et de la culture. Il faut que cela change. Le système de l’argent est pourri, le merveilleux acte d’amour qu’est l’art s’enlise dans les sables mouvants de la cote ou marchandage de la mode et des lois de l’offre et de la demande… berk… !

A.P. : Pour qui peins-tu ?

L.K. : Pour tous ceux qui restent ouverts aux rythmes simples du monde, ceux-là même que cherchaient Seurat, Cézanne, Léger, ceux qui ont besoin de lumière intérieure et qui veulent connaître ce qui se passe au-delà des mots et de l’image. Je crois au peuple avec toutes ses possibilités, je crois aux nouvelles dimensions de l’homme telles que Freud ou Einstein, ou Francis Ponge ou Eluard, Aragon ou Piaget, ou l’astrophysique, ou la biologie fondamentale, l’atome, etc., nous les révèlent. Je crois à la matière, à la polymatière, aux étoiles, à la pluralité des mondes, à la pluralité des connaissances et des systèmes, à la complexité de la vérité. Ce que voudrait dire ma peinture : la force de la vie, l’amour des hommes et de l’univers, la relativité, l’espérance au-delà des prévisions pessimistes auxquelles je ne veux pas céder.

A.P. : Toute une jeunesse actuellement refuse la psychanalyse paternelle, curieusement à un moment de l’histoire où justement les pères ont démissionné de leur rôle et en peinture, c’est à qui brûlera le passé. Ton attitude est donc à contre-courant ?

L.K. : Absolument, dans vingt ans, je serai un braconnier, un contrebandier de l’art et j’en suis fier. Ce ne sont pas les terroristes esthétiques qui me feront reculer d’un pas, même s’ils me traitent dans le dos de vieux romantique.

A.P. : Vas-tu devenir un gourou ?

L.K. : Comme dirait Robert Delaunay, encore faudrait-il que je sache me diriger moi-même ! Non, je m’efforcerai de transmettre ce que j’ai en moi, comme Germaine Richier et René de Solier et d’autres m’ont transmis Kandinsky, Jérôme Bosch et Piero Della Francesca. Ils sont morts, à moi de prendre conscience maintenant de mes responsabilités. Les jeunes dont je m’entoure de plus en plus ont une tendance à l’autodestruction, par désespoir face à cette société capitaliste sans âme et sans patrie, je les comprends et je voudrais leur venir en aide : rétablir le cordon ombilical. Autrefois il y avait trop d’ateliers, trop de patrons, maintenant il n’y en a plus assez. Il faut y prendre garde en haut lieu.
Je ne voudrais pas finir notre entretien sur une note trop sérieuse. Il faut rire, du rire de Zorba, du rire des forgerons Dogons : une révolution sans humour est une imposture !

 

(Paru dans Galerie des Arts – novembre 1977)

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Ladislav Kijno incarne l’exemple de son propos : « La peinture est un métier qui tue. Il s’agit de se porter aux frontières de la schizophrénie et du danger ». Il illustre constamment par ses comportements cette conviction, cependant que, dans le même temps, il tente d’explorer les profondeurs de l’être et du monde. Pour lui, la création artistique est un « phénomène biologique » qui peut aboutir à une « mutation ».
Retenons l’affirmation qui engage une nouvelle responsabilité éthique, existentielle et même politique – qu’on se le dise.