Marcel Jouhandeau/André Parinaud
 « L’humanité est monstrueuse dans ses projets,
alors que la nature est cohérente. »


(Paru dans Arts n° 895, 13 décembre 1962)

Marcel Jouhandeau était né à Guéret en 1888. Il fut professeur d’enseignement libre durant quarante ans. Il a publié de nombreux ouvrages (plus de soixante) de caractère autobiographique, de Monsieur Godot intime à Chaminadour, Chroniques maritales, Mémorial, De l’abjection, Réflexions sur la vieillesse et la mort, Carnets de l’écrivain, et la série des Journaliers (Gallimard).

Pendant des années, j’ai fréquenté Marcel Jouhandeau et sa femme comme on joue au gendarme et aux voleurs, en vivant un théâtre nourri de petits drames et de farces – mais ceci est une autre histoire.
Lorsqu’il décida de faire jouer sa pièce Leonora, je lui proposai un entretien sur le sens de sa vie d’écrivain et d’homme.
Leonora était le drame sous forme d’une sorte de duel entre deux femmes – une bataille de dames – et l’on sait jusqu’où peuvent aller entre mère et fille les sentiments de haine. Il avait déjà d’ailleurs évoqué dans un ouvrage Un Monde une fille qui, pour abaisser l’orgueil de sa mère, entra clandestinement dans un bordel et ne le fit savoir à sa mère qu’une fois sa déchéance consommée, c’est-à-dire plusieurs années plus tard.

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André Parinaud : Marcel Jouhandeau, on va interpréter, au Théâtre des Mathurins, votre pièce « Léonora ou les dangers de la vertu ». Est-ce une pièce sur les femmes ?

Marcel Jouhandeau : Dans L'Éloge de l'imprudence, j'ai dit que la religion rendait meilleurs ceux qui sont bons et pires ceux qui sont mauvais. Je dirai aujourd'hui la même chose du sexe féminin : Une femme me semble ce qu'il y a de meilleur quand elle est bonne et ce qu'il y a de pire quand elle est méchante ; quand le meilleur se gâte, il est pire que tout.

A.P. : Mais n'aviez-vous pas écrit que vous ne vouliez pas que cette pièce fût jouée ?

M.J. : Cette pièce a été l'occasion d’un procès qui a duré plusieurs années. J'ai eu deux procès dans ma vie que j'ai soutenus contre des femmes et de cette double expérience j’ai retiré la conviction que le droit est la forme la plus basse du fétichisme, c'est le fétichisme de la lettre contre l'esprit. J'avais parfaitement « raison » dans les deux cas et le tribunal m'a donné tort ! Le fétichisme dans ce cas-là, c'est la signature. Je trouve naturel qu'un éditeur qui lance un jeune écrivain ait des droits importants sur son œuvre future, mais il est inique d'accorder les mêmes droits quand l'éditeur est presque inexistant, qu'il s'est contenté de publier un volume, par exemple, et conserve des droits sur l'œuvre d'un auteur connu qui lui a fait l'honneur de lui accorder un texte, que d'ailleurs l'éditeur a jeté dans un puits !

A.P. : Dans quelles circonstances avez-vous écrit « Léonora » ?

M.J. : Dans des circonstances presque bouffonnes. J'ai été pris à parti en 1951 par l'Osservatore Romano d'une manière si violente que mon foyer, qui était déjà très tumultueux, en a été bouleversé... On disait alors que j'étais beaucoup plus coupable qu'un certain Anglais John Christi qui défrayait la chronique, après avoir tué, je crois ; sept femmes, que je tuais, moi, par an, des milliers d'âmes ; on ajoutait que j'étais passé maître dans la chimie du mal et qu'auprès de ma perversité, celle de Gide était d'un enfant.
Cela m'a fait une énorme publicité, naturellement, mais sur le moment cela m'a beaucoup troublé et pour me divertir au sens pascalien du mot, je me suis amusé à faire cette pièce.
Léonora est un sujet de tragédie. C'est le même mécanisme qu'Œdipe Roi, de Sophocle ou que Phèdre, de Racine. Une femme est arrivée à une très haute situation commerciale. Elle a 40 ans, deux enfants - un fils, une fille - mais son mariage a été organisé par les familles, et, en somme, elle n'a jamais connu l'amour.
Lorsqu’un jeune homme se présente et la trouble ; comme c'est une « femme bien », au-dessus d'un flirt ou d'une aventure, elle décide de donner ce garçon à sa fille, se disant : il m'amuse, il me plaît, il m'intéresse, il sera un peu mon fils.
Elle crée une situation équivoque sur laquelle repose la pièce. Sa famille, observant les relations intimes entre la belle-mère et le gendre, s’inquiète et cette suspicion est toute la pièce, qui se termine quand le doute devient une accusation directe, alors que Léonora, impeccable, n'a jamais pêché. La pièce finie, Léonora se précipite dans le péché comme pour défier sa famille, et on la retrouve dans l'épilogue, ruinée, mais non déçue.

A.P. : N'est-ce pas, dans une certaine mesure, votre propre situation dans vos rapports avec le péché que vous avez voulu transposer, Marcel Jouhandeau ?

M.J. : En vérité, je n'ai jamais eu à souffrir de la persécution du clergé français qui est très intelligent et ne se laisse pas manœuvrer. Je me souviens d'un vicaire qui, à la suite des attaques vaticanes, disait : « Je pense que vous n'allez rien changer à votre style », ce qui a d'ailleurs pleinement rassuré ma femme, car c’était le vicaire de sa paroisse !

A.P. : Quelles accusations portait-on contre vous ?

M.J. : Vous savez, je suis allé très loin dans l'étude de certains problèmes. Dernièrement, j'ai fait une conférence et je me souviens que les machinistes, à un moment donné, sont devenus très inquiets parce qu'ils n'étaient jamais entrés dans de pareilles considérations sur Dieu, sur l'homme et sur leurs rapports. Ils n'avaient jamais pensé qu'on puisse porter l'orgueil aussi loin que je le voulais porter moi-même. Cela devenait un scandale. La grande question est toujours - vous savez qu'Alain l'avait débattue bien avant moi et beaucoup d'autres - une espèce de dispute entre Dieu et l'homme. Moi, j'ai été élevé dans le sérail, j'en connais bien les détours, l'Église m'a nourri de son lait dès ma plus tendre enfance. J'aurais dû être prêtre. Je pose les problèmes sur le plan de I'absolu pour tenter de faire leur part à Dieu et à l'homme.
Alain voulait tout pour l'homme, moi je trouve que la grandeur de l'homme ne se justifie que s'il y a Dieu. L'homme sans Dieu, l'homme abandonné à un monde relatif, n'a pas le même timbre, le même son. Par conséquent, je reste profondément religieux.

A.P. : Dans votre pièce, l'élément principal n'est pas le rapport avec Dieu. Ce serait plutôt l'amour et le péché ?

M.J. : Dans cette pièce, comme dans tout ce que je fais, je n'invente rien. J'aurais horreur de mes inventions, je n'aime que la vie, la réalité. Dans cette pièce, je relate un fait qui a existé, un drame que j'ai raconté dans la nouvelle d'où est tirée la pièce, et auquel j'ai assisté. J’ai vu une femme qui avait atteint une très haute place dans la société s'attacher éperdument au gendre qu'elle avait choisi. On est en présence d'une âme grandiose. Léonora possédait tout, elle perd tout par amour - un amour injustifié, mais tellement merveilleux qu'elle ne se donne pas tort. et, à la fin même, elle se félicite !

A.P. : Je me souviens vous avoir entendu dire que vous aviez renoncé à la chair, renonciation qui était une condition de la vraie sagesse

M.J. : Oui, ce n'est pas tout à fait vrai, vous savez...

A.P. : Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin d’écrire une pièce sur un thème contraire ?

M.J. : J’écris à mesure ce qui m'arrive. Je suis le notaire de la vie ; s'il m'arrivait d'étrangler ma femme, il est vraisemblable que je le dirais. Je ne chercherais pas à m’excuser, comprenez-vous ? Il m’arrive encore d'être troublé à mon âge et je n'en rougis pas, mais je dois dire que j’ai constaté aussi que, pendant cinq années, j'ai été absolument en paix avec moi-même. Je commence à retrouver cette paix, mais de temps en temps !

A.P. : Sans le défi de la chair, n’auriez-vous pas été prêtre, Marcel Jouhandeau ?

M.J. : Peut-être bien. J'ai un très fort tempérament... Je crois d'ailleurs que si on n'a pas de tempérament, on n'est rien, Tous les gens, qui ont écrit quelque chose en n’importe quelle langue et que ce soit en musique, en littérature, ont un tempérament. Je n’ai pas à me plaindre de mon tempérament. Forcément, j'ai beaucoup vécu. J'ai eu des aventures nombreuses, mais je crois que l'essentiel est de ne pas laisser derrière soi de mauvais souvenirs. C’est pourquoi j'ai hésité à faire jouer Léonora parce qu'elle évoque un mauvais souvenir.

A.P. : Surtout pas de scandale !

M.J. : J'ai écrit en effet une pièce qui appelle La faute plus que le scandale. Je crois que le scandale est bien détestable, je n'en ai jamais produit volontairement. Voyez-vous, il me suffirait pour que je meurs content d'avoir laissé derrière moi deux êtres que j'ai comblés ; eh bien ! il en est deux, c'est ma mère (je crois que j'ai rendu ma mère heureuse) et puis ma fille adoptive - je crois que je n'ai rien négligé pour elle. Il me semble que beaucoup de choses me seront pardonnées à cause de cela.

A.P. : Vous songez souvent à la mort dans vos livres, dans vos études, dans vos chroniques, je ne dirai pas qu’elle vous obsède, mais elle est souvent présente...

M.J. : La mort ! je trouve que c'est la chose la plus naturelle du monde. Si on n'y pensait pas, on pratiquerait la politique de l'autruche. Je regarde en face ! Puisque je suis malade, depuis quelque temps assez gravement, je la regarde de très près si je puis dire, et je dois reconnaître que je n'éprouve pas de terreur, pas de remords pour le mal que j'ai fait, quand il ne s'agissait pas d'un tort, d'une faute à l'égard de mon prochain. Les plaisirs que j'ai donnés, que j'ai pris, je n'en éprouve pas de remords profond, je ne peux pas.
Il y a un seul point sur lequel j'ai quelquefois des inquiétudes, c'est à propos de mes victimes, car on n'écrit pas sans blesser. Je ne l'ai jamais fait par méchanceté, mais j’ai évidemment pris dans la vie mes modèles et toute la première partie de mon œuvre a été faite, en quelque sorte, d'observations que les autres me permettaient de faire et que je me suis permis de livrer au public, si bien que ceux qui se sont reconnus dans mes livres ont quelquefois cruellement souffert.
Aujourd'hui, presque tous sont morts, mais je dois dire que c'est là le seul point où je me sens un peu en défaut.
Il y a une femme en particulier, et une femme que j'ai aimée entre toutes, ma mère mise à part, évidemment, qui a prié jusqu'à sa mort pour ma damnation éternelle. Mais Dieu, j'ai l'impression, n'entend pas de pareilles prières !

A.P. : L'idée du péché trouble-t-elle beaucoup votre intelligence  ?

M.J. : Ah ! non, de moins en moins. Dernièrement, il y a une jeune fille qui a entrepris de faire une thèse sur moi, elle m'a demandé si ma morale avait évolué ; vous-même m’avez demandé si j'avais une morale, si cette pièce, par exemple, avait un fond. Eh bien ! mon éthique est celle de la grandeur et de l'élégance du cœur, si vous voulez.
Je crois qu’on peut se permettre à peu près tout, beaucoup de choses qui sont apparemment condamnables, si on les fait sans jamais aucune espèce de bassesse, aucune espèce de misère, si on les fait avec une grande élégance, c'est-à-dire sans victimes, sans faire souffrir et en souffrant...

A.P. :Avez-vous besoin pour votre équilibre de croire en une vie éternelle ?

M.J. : J'ai dit une fois que l'éternité c'étaient tous les présents à la fois, mais en réalité le temps n'est que relatif à notre nature, à notre misère ; je le dirais aussi bien de l'espace, puisque nous n'en pouvons même pas imaginer l'étendue. Alors, nous ne savons pas ce que c'est que l'éternité, cela doit être Comparable à un point, à un instant. Mais j'ai besoin de l'absolu, et l'absolu pour moi, je l'appelle Dieu. Il y a un garçon qui, un jour, m'a dit : Ne pourrait-on pas changer son nom ? Ce serait plus commode ! Je crois bien que non, mais Dieu pour moi n'est pas seulement la catégorie de l'absolu… Savez-vous qu'il m'est très difficile de dire mon « Pater », parce que je n'ai pas l'impression que Dieu soit tellement paternel, parce qu'un père ne souffrirait pas tout ce que Dieu supporte que nous souffrions… Je ne le vois pas du tout comme un juge non plus, bien qu'il soit la mesure, mais je le pense comme une sorte de réponse à l'énigme que posent l'existence du monde et notre propre existence. J'ai intitulé le troisième volume de mes Journaliers : Tout n'est qu'allusion à l'on ne sait quoi d'éternel. Ce l'on ne sait quoi d'éternel, c'est ce que j'appelle Dieu.

A.P. : Vous avez besoin de vous confier à la page blanche journellement ?

M.J. : J'écris mes         livres sur des carnets. Autrefois je sériais mes notes, aujourd’hui je ne classe plus, je donne ce qui m'est donné par la vie, sous forme d'écriture, et je crois que la formule est bonne ; maintenir le contact direct avec la vie, faire que l'écriture même ne compte plus, qu'il n'y ait plus d’intermédiaire entre ce qu'on lit et ce qui a été, c'est ce à quoi il faut arriver !

A.P. : Français Mauriac prétend que vous écrivez trop ?

M.J. : Alors je demande qu’on mesure au centimètre mes écrits et les siens, et on verra qui écrit le plus ! Moi, je trouve qu'il n’écrit jamais assez... il trouve que j'écris trop, c'est la seule différence.
Le vrai sujet de la discussion est que Mauriac me reproche de n'être pas gêné, c'est-à-dire... d'être impudique, d'avoir parlé de ce qui me concernait charnellement, de mon ménage, des relations de ma fille avec notre ménage, d'une façon que personne n'aurait osé. C'est là ma gloire, et lui en fait ma honte.
Or, je me souviens de ce qu'il m'a dit un jour dans son escalier. C'était en 1937. Il m'a dit : « Ah ! Jouhandeau, quel livre n’aurais-je pas écrit si je ne m'étais pas plus gêné que vous ! »... Et, aujourd'hui, il me reproche de ne pas m'être gêné.
Évidemment, il est de l’Académie Française ; je n'en serai jamais. Nous avons chacun notre part. Moi, j'estime avoir la meilleure, mais il est libre d'aimer la sienne.

A.P. : Vous sentez-vous près de Mauriac en ce qui concerne sa foi ?

M.J. : Non... parce qu’il y a plusieurs aspects de la foi, il y en a autant de mauvais que de bons. Nous n'obéissons certainement pas aux mêmes impulsions.

A.P. : Son idée de Dieu n’est pas la vôtre ?

M.J. : Je dirais que François Mauriac n'est pas seulement un croyant, mais un dévot, alors que je manque totalement de dévotion. Et puis, il a tendance à s'occuper des autres, tandis que moi, en dehors de ceux qui me touchent immédiatement - c'est-à-dire ceux qui sont mon théâtre prive - je ne m'occupe jamais des autres, et en particulier pas des écrivains. Je ne donne pas de leçon !

A.P. : Vous ne vous intéressez pas au mouvement de votre siècle, au progrès ?

M.J. : De moins en moins. J'ai 74 ans. Je sais tout de même l'essentiel.

A.P. : François Mauriac s'intéresse, lui, au mouvement de l'Histoire, en polémiste.

M.J. : C'est un homme qui a un don de méchanceté extraordinaire.

A.P. : Vous n'êtes pas méchant ?

M.J. : J’essaie de ne pas l'être, je suis cruel, moi, surtout envers moi-même.

A.P. :  Et vous trouvez que François Mauriac l'est envers les autres…

M.J. : Il ne doit pas s'épargner.

A.P. :  Pour vous l'indulgence et l'amour sont des vertus cardinales ?

M.J. : La vie en elle-même, dans ses manifestations les plus simples, est une manifestation de Dieu, de l’énigme profonde qui ne se révèle que par cette multitude d'objets répandus à profusion qu'est la nature. On ne peut pas être plus généreux que Dieu dans cette diversité des formes de la vie. Il a épuisé le possible. Nous sommes au, milieu de ce monde étonnant, un peu éberlués, mais je plains ceux qui n'en voient pas la cohérence. Je pense que croire en Dieu. c'est constater la cohérence de la nature, l'ordre du monde. Je trouve un peu dommage pour notre époque qu'elle se préoccupe trop des aventures de l’espace et pas assez des aventures intérieures. Je déplore aussi que les hommes soient tellement soucieux de prestige pour leur patrie, pour leur parti, avant de se soucier de ceux qui souffrent. Comment peut-on agiter encore des fantômes de guerre après tout ce que nous avons vécu d'horrible et de ridicule ? L'Allemagne et la France se sont battues pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce qu'elles n'en puissent plus, et maintenant qu'elles n’en puissent plus, et maintenant qu’elles sont lassées, elles se promènent bras dessus, bras dessous. Mais j'ai bien peur qu'il y ait d'autres conflits qui se préparent... les Russes et les Américains... et qu'il ne reste plus que les Chinois pour danser aux Champs-Élysées.

A.P. : Vous êtes un peu amer et pessimiste sur le destin des hommes ?

M.J. : J'ai le plus grand respect, presque un respect égal à celui que j'ai pour Dieu, devant chaque âme humaine. Plus elle est petite, plus elle est modeste, mais l'humanité prise dans son ensemble est décevante, monstrueuse dans ses objets, dans ses projets, dans les buts qu'elle poursuit, qui aboutissent au fanatisme et au chauvinisme.

A.P. : Marcel Jouhandeau, vous sentez-vous dans le siècle, ou en dehors du siècle ?

M.J. :  Moi, je ne veux me mettre en dehors de rien, sauf en dehors des petitesses, de ce qui fait la misère, mais rien de ce qui est grand ne m'est étranger. Mais l'intelligence, ce n'est pas tout, c'est quelquefois un danger. Si le cœur n'est pas à la hauteur de l'intelligence, c'est le fiasco, c'est la tragédie, c'est l'échec de l'époque.

A.P. : Est-ce que vous êtes bien de votre siècle ?

M.J. : Je crois que je suis plus actuel que beaucoup de gens qui croient l'être, parce que je mets l'accent sur la grandeur de l'être humain, sur la grandeur de l'âme elle-même et qu’aujourd’hui c'est ce qu'on oublie le plus.
Les hommes tendent à devenir pour les hommes des abstractions, des numéros ; il n'y a qu'à voir ces maisons qu'on construit ! Pour moi, chaque être humain est une réalité, j’ai envie de m'agenouiller devant lui, parce que je pense à ce qu’il aura à souffrir, même quand il me blesse.

A.P. : À quelle lignée de penseurs et d'auteurs vous rattachez-vous ?

M.J. : Je suis arrivé à m’exprimer d'une façon qui est adéquate, si vous voulez, à ma pensée. C'est un grand bonheur, n'est-ce pas ? Et ce métier que j'exerce, je peux l'exercer jusque dans mon lit, jusqu’à la dernière minute de ma vie. Ce n'est d'ailleurs pas un métier, c'est une vocation, c'est une mission en quelque sorte.
On pourrait croire que j'ai plus de sympathie pour Pascal que pour Voltaire. Eh bien ! à la croisée des chemins, je me trouve peut-être plus près de Voltaire que de Pascal.
Voltaire, si on le découvre dans les livres des jansénistes, des polémistes du XVIIIe siècle, apparaît comme une espèce de démon, mais si on le regarde par l'autre bout de la lorgnette, si on le juge à ses actes, on ne peut que l'admirer. C'est un homme qui a eu un souci de la justice peu commun et qui, autant que possible, a été fort généreux avec les siens, fort généreux avec beaucoup de gens.
On voit qu'il a recueilli chez lui un paralytique général qu’il a soigné jusqu'à sa mort ; est-ce que ce n'est pas merveilleux ? Toutes les fois qu'il savait qu'il y avait une injustice dans le monde, même très loin de lui, il accourait, il criait pour obtenir qu'on ne fasse pas une victime de plus inutilement, injustement ; c'est bien plus important que d'être agenouillé dans une Église !
J’aime la vie. Le jansénisme est une forme de vie qui me semble intolérable. Moi, je serais plutôt jésuite, de ceux qui attachent beaucoup plus d'importance à la liberté de l'homme qu'à la liberté de Dieu. Du moment qu’il y a l’homme pour moi, et je crois un peu pour les jésuites, Dieu n'est plus tout-puissant. Dieu a créé l'homme libre et immortel d’après l’Église, par conséquent, il ne pourra recouvrer sa toute-puissance que s’il recouvre l’homme. S'il ne le recouvre pas, il reste à côté.
Dans ma jeunesse, j'ai eu un mot terrible, j'ai dit que si l'homme ne revient pas à Dieu, c’est Dieu qui est en enfer. S'il est vrai que Dieu a aimé l'homme et si l'homme se refuse...

A.P. : C'est un mot que l'Église ne peut accepter, Marcel, c'est en cela que vous êtes satanique !

M.J. : Je ne crois pas, parce que Dieu m'entend et si Dieu est amour, il sait très bien ce que je veux dire ! On ne peut que s'avouer un pur néant devant l’Éternel et c'est cela qui est la victoire de Dieu.

A.P. : Et si l'Éternel, Marcel, était d'une autre essence que celle que nous pouvons percevoir...

M.J. : Si même Dieu n'était qu'une projection de notre grandeur… ce ne serait pas si mal !

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Marcel Jouhandeau présente ainsi sa pièce Léonora et ses interprètes :

« Les interprètes, qui me satisfont pleinement, composent une troupe que je me permets de dire homogène. C'est un clavier de qualité que touche avec son habileté de virtuose Raymond Jérôme qui est chargé de la mise en scène et des décors. Je me repose entièrement sur lui.
Léonora sera Eléonore Hirt, Mariette, la fille de Léonora est Édith Scob. Tout le drame est une sorte de duel entre ces deux femmes, c'est une bataille de dames et l'on sait jusqu'où peuvent aller entre mère et fille les sentiments de haine. J’en ai donné un exemple extraordinaire dans un de mes livres qui a pour titre : Un monde. La nouvelle s'appelle « Haine filiale » ; on y voit une fille qui, pour abaisser l'orgueil de sa mère, entre clandestinement dans un bordel et ne le fait savoir à sa mère qu'une fois sa déchéance consommée, c'est-à-dire plusieurs années plus tard, et de fait j’ai été le témoin oculaire et auriculaire de ce drame.
Léonora a deux amies qui sent ses confidentes ; Edith Perret, Josette Vardier.
Le mari de Léonora sera M. Jean Martin ; le fils Ludovic sera Serge Ducher.
L'amant présomptif de Léonora est François Perrot, et l'ex-fiancé de Mariette qui joue un certain rôle sera Philippe Hubert. Un ami de Léonora sera Georges Stanelly. »

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Quand Marcel Jouhandeau dit que « si le cœur n’est pas à la hauteur de l’intelligence, commence la tragédie du sens », on peut s’interroger pour savoir qu’est-ce la grandeur de l’âme ? S’agit-il de trouver sa vocation, c’est-à-dire le chemin de son identité à partir de la conscience des autres ?
Peut-on imaginer qu’en final de l’évolution, les hommes ne reviennent pas à Dieu ? comme si Dieu était en enfer ! Logique terrible : on ne peut que s’avouer un « néant » devant l’Éternel, et c’est cela, pense Marcel Jouhandeau, qui est la nature de Dieu – aussi longtemps que nous le croirons, ai-je ajouté.

Les observations de Marcel Jouhandeau, dont l’existence peut être jugée comme l’épreuve d’un couple animé d’une révolte éthique et humaniste de deux êtres théoriquement prêts à s’immoler mutuellement, mettent en évidence qu’il avait trouvé dans le Dieu de sa religion une référence à un absolu qui légitimait sa vie.

Sa condamnation de l’humanité et de son histoire « monstrueuse » lui semblait la suite naturelle de son propre comportement au sein du couple, cependant qu’il affirmait la cohérence de la Nature, effet de la présence de Dieu, comme si la liberté de l’homme existait en soi. Son exemple est typique de l’attitude philosophique généralisée qui nous a conduit à inventer le code du Bien et du Mal pour légitimer la complexité de nos comportements et la valeur factice de nos idées.
Nos sociétés ont façonné un type d’hommes souvent remarquables de culture et de sensibilité, mais absolument conditionnés dans leurs contradictions qui les isolent du réel et effacent le passionnel de leur existence. Jouhandeau pense même que « si Dieu était une projection de l’homme, ce ne serait pas si mal ». Il est en effet étonnant que l’évolution de la lucidité humaine puisse parvenir à de telles conclusions sans nous déstabiliser.