Jean Fourastié / André Parinaud
« C’est la religion du progrès qui nous guide »
(Paru dans Arts, n° 922, 26 juin 1962)

André Parinaud (A. P.) : Jean Fourastié, il y a quinze ans, vous avez publié « Le Grand Espoir du xxe siècle », qui vient de paraître maintenant dans la déjà célèbre collection « Idées ». je souhaiterais que, quinze ans après la naissance de ce livre, nous tentions de faire le point: quelles étaient vos intentions en présentant vos thèses au publiques ?

Jean Fourastié (J.F.) : Quand on parlait économie, on évoquait presque toujours les crises économiques. Pour l'homme moyen, l'économie était symbolisée par le fameux vendredi noir de 1929 à la Bourse de New York... chômage, catastrophes diverses, ruines. L'idée générale était que le monde évoluait selon une courbe sinusoïdale, c'est-à-dire que tout progrès devait irrémédiablement être suivi de régression. La fatalité cyclique des catastrophes semblait devoir accabler l'humanité. À la prospérité, à l'euphorie qui durait quatre ou cinq ans, devait succéder une chute inévitable.
Cette notion avait pour conséquence que les gens ne croyaient pas qu'un progrès de long terme, de longue durée, soit possible. J'ai voulu, par le « grand espoir du xxe siècle » prouver le contraire et dire que le progrès absolu, si je puis dire -je ne parle pas du progrès humain, mais seulement économique - était possible; qu'une nation, même vieillie, ce qu'on appelait à l'époque une « civilisation économique avancée », pouvait encore progresser considérablement. C'est cela, le grand espoir du xxe siècle: la certitude que des progrès économiques considérables sont possibles.
Autre idée liée à la précédente : on admettait que des pays comme les États-Unis ou comme l'U.R.S.S. pouvaient progresser. On disait: ce sont des pays neufs. Mais pour un vieux pays comme la France, c'était fini. On savait très bien que les États-Unis, par exemple, avaient une industrie beaucoup plus puissante que la France, mais on ne pensait pas que la France pouvait « rattraper » les États-Unis, on disait: « Tout s'explique aux États-Unis par les richesses naturelles, par les grands espaces. » Mais l'Angleterre, la France, l'Allemagne étaient dans un monde fermé. J'ai voulu très simplement mettre en évidence que l'activité économique est faite pour élever le niveau de vie des gens, pour améliorer le pouvoir d'achat des salariés, et non pour résoudre des problèmes monétaires, des problèmes financiers, ni pour maintenir un prétendu « équilibre » entre des facteurs arbitraires.

A.P.: Quel est, Jean Fourastié, selon vous, le grand événement de ce milieu du xxe siècle, celui qui a donné, en fait, l'essor de ce grand espoir ? Qu'est-ce qui caractérise, en plus de l'évolution des techniciens et des sciences, la transformation de l'économie ?

J.-F.: Je n'hésiterai pas à dire que c'est la conscience que l'homme moyen a prise que le progrès économique était possible. Quand on s'interroge pour savoir quelles raisons on peut donner de l'essor économique si prodigieux que vivent en ce moment les nations occidentales, on en vient à cette conclusion que l'homme a pris conscience d'un nouveau possible. Comme je l'ai d'ailleurs écrit depuis quatre-vingts ans, à peu près, nous avons multiplié par huit la production industrielle, mais le premier doublement a demandé trente ans, le deuxième cinquante, le troisième... DIX. C'est un état de conscience qui explique cette accélération du progrès, que le progrès technique pouvait engendrer le progrès économique et qu'il y avait encore d'énormes réserves de progrès possible.
L'homme moyen avait une image du monde stagnante. Il pensait qu'il devait s'aménager à l'intérieur de ce monde clos. C'est cela qui engendrait les idées colonialistes. Pour s'enrichir, il fallait prendre à quelqu'un. Pour que la France devienne plus riche, il fallait qu'elle conquière l'Afrique. De même pour que l'Allemagne devienne plus grande, il fallait qu'elle subjugue la France. Le monde était fermé. On croyait qu'il fallait conquérir de nouveaux espaces et asservir les hommes pour vivre soi-même mieux. La hiérarchie et le code féodaux régnaient sur le monde. Aujourd'hui, les jeunes générations et aussi les gens d'un certain âge sont entrés dans une autre ère et savent que le progrès est possible par la technique de production. Nous n'avons plus besoin de colonies, nous n'avons plus besoin d'asservir les autres. En produisant plus, nous consommerons plus; c'est une expression de Jean Monnet, Commissaire au Plan, qui est justement en exergue du Grand Espoir: « vivre mieux en produisant mieux ».

A.P.: Quels exemples pratiques peut-on citer du progrès économique ?

J.-F.: Il n'y a qu'à citer les solutions qui ont permis de réduire de 10 à 1, depuis cinquante ans, la durée du travail nécessaire à la fabrication de certains produits. Par exemple, pour moissonner un are de blé, Il fallait: en 1800, 1 heure avec une faucille; en 1850, 15 minutes avec une faux ; en 1900, 2 minutes avec une faucheuse-lieuse ; en 1920, 40 secondes avec une faucheuse-lieuse à traction mécanique ; en 1945, 25 secondes avec une moissonneuse-batteuse, qui supprime du même coup les opérations de battage.
Ainsi, le nombre d'heures de travail humain nécessaire pour obtenir un kilo de blé battu, qui était resté pratiquement stable depuis des millénaires jusqu'en 1804 aux alentours de 2 heures, a été abaissé en 150 ans à moins de 10 minutes (y compris le travail nécessaire à la construction et à la livraison de la moissonneuse-batteuse). Ainsi s'explique que le prix du quintal de blé qui, avant 1800, équivalait dans les pays les plus fertiles à 20 fois le salaire journalier du journalier agricole, ait pu être abaissé de nos jours, aux États-Unis, à l'ordre de grandeur du salaire journalier lui-même; de sorte que le pouvoir d'achat du salaire horaire du manoeuvre, exprimé en blé, a pu être amélioré dans la proportion de 1 à 20. Tel est le phénomène fondamental de révolution économique contemporaine.
En une heure de travail d'ouvrier, l'industrie américaine produisait 6 fois plus de marchandises en 1960 qu'en 1870. En 80 ans, l'homme est parvenu, en moyenne, dans les industries manufacturières, à multiplier par 6 le produit de son travail.
Il faut bien comprendre qu'avant la période industrielle et depuis des centaines d'années, le rendement du travail de l'homme était pratiquement constant. Il n'y avait pas eu d'amélioration sensible du rendement du travail dans l'agriculture, par exemple, en France, de 1500 à 1800, encore moins d'amélioration du travail dons l'industrie extractive par exemple. Le père ne travaillait pas autrement que l'arrière-grand-père et le fils ne travaillait pas autrement que l'arrière-grand-père et ils produisaient tous, à peu près, bon an mal an, les mêmes quantités.
Si le progrès actuel s'était produit, il y a simplement 7 ou 800 ans, il est facile de voir combien il aurait modifié la marche de l'humanité. Comparons un paysan qui vivait en 1900, et son fils qui vit en 1950; rien qu'à cause des progrès accomplis en ces 50 années, le fils peut économiser un quart de son travail et consommer par ailleurs autant que son père. Le mouvement fut de 1750 à 1950, dans l'agriculture, moins rapide que dans l'industrie mais ce qui est extraordinaire c'est qu'il existe, même s'il est lent. Les effets s'accumulent d'ailleurs: le progrès total accompli de 1800 à 1950 apparaît de l'ordre de 1 à 4; et, depuis 1950, nous allons au rythme du doublement en 10 à 12 ans ! Il y a d'autres sortes de progrès. Ce qui importe le plus au point de vue économique, c'est la puissance, la capacité de production d'une machine. Cette capacité de production peut s'accroître bien que le prix d'achat, donc la valeur de cette machine, décroisse. Une locomotive coûte maintenant 7 fois moins (en salaires horaires) qu'en 1850, et cependant, et de plus, elle tire des trains 10 fois plus lourds. De même une moissonneuse-batteuse de 1960 coûte moins cher qu'une faucheuse de même largeur de coupe en 1880; de même une broche de 1960, qui coûte 4 fois moins cher qu'une broche de 1850, dévide 50 fois plus de fil.
Je voudrais citer un autre exemple significatif: aux États-Unis, on a estimé à plus de 50 % l'accroissement de l'équipement industriel qui a été réalisé en pleine guerre dans ce pays, de 1940 à 1945; ainsi et tout en mettant au jour une production courante (de guerre et de paix) sans précédent, les États-Unis ont, en 4 années, produit moitié autant d'équipement qu'ils en possédaient en 1940; moitié autant en 4 ans que les résultats des efforts de toutes les générations antérieures.

A.P.: En considérant l'évolution économique, comment peut-on définir une véritable notion du progrès moderne ?

J.-E.: Le niveau de vie, c'est-à-dire le revenu réel de la population, n'est que l'un des éléments des conditions économiques qui s'imposent à l'individu; c'est même un élément qui tend à ne plus être prépondérant. En effet, lorsque le niveau de vie d'une population est très bas, lorsque, par exemple, ce qui était la situation traditionnelle des 9/10e
de l'humanité, le revenu réel est inférieur à 2 kg de pain par jour et par personne, les problèmes du niveau de vie priment tous les autres problèmes sociaux. L'homme sous-alimenté et sans réserves, malgré un travail d'une douzaine d'heures par jour, vit d'une vie instable et précaire, qui lui interdit pratiquement toute réflexion à long terme et, par suite, toute véritable préoccupation intellectuelle et souvent même morale.
Au contraire, dès que le niveau de vie atteint ou dépasse les 2 700 calories qui sont nécessaires à l'homme bien portant pour ne plus sentir les inquiétudes et les déchéances de la faim, d'autres aspirations se manifestent dans l'être humain et tendent à se satisfaire par des efforts individuels extrêmement variés.
Au cours de la civilisation traditionnelle jusque vers 1830, le travail des 8/10e des hommes étant nécessaire à la nourriture de l'humanité, et ce travail étant lié au sol, la répartition géographique de la population était pratiquement déterminée par la répartition géographique des terres cultivables. L'un des effets les plus rapides, les plus durables et les plus apparents de la période transitoire a été de dissocier le lien millénaire de la terre et du travail.
Le monde entier est devenu habitable par suite de la rapidité des transports et parce que, dans le monde entier, il s'est révélé des éléments naturels utiles, puis indispensables, à la réalisation du progrès technique. Non seulement les effectifs des hommes employés dans l'industrie sont appelés à se réduire (ils ne dépassent plus 33 % à l'heure actuelle dans le pays le plus industriel du monde, les U.S.A.), mais encore et surtout les effectifs du manceuvre non spécialisé, prolétaire intégral, fondent plus rapidement encore; ils étaient aux États-Unis de 65 % en 1830, de 25 % en 1910 et de 18 % en 1940 (y compris les ouvriers agricoles). Le mouvement se poursuit depuis lors et s'accentue; en France, en 1948, il y avait encore 237 manoeuvres sur 1000 personnes actives dans les industries de transformation ; en 1957, 195, et, en 1961, 165, Après la dépopulation des campagnes, nous avions donc la dépopulation des usines.
Par ailleurs, la machine qui, jusque vers 1925, était un monstre hideux à voir, bruyant et brutal, devient plus fine, plus silencieuse, plus souple ; elle tend même à devenir belle, ce qui est un signe de son adaptation à l'homme; mais surtout, elle tend de plus en plus à s'acquitter à elle seule du travail automatique.
Entre 1910 et 1930, la durée du travail a pu être réduite dans tous les secteurs de plus de 3 500 heures par an environ à 2 000 heures; il est incontestable que ce fait sans précédent dans l'histoire de l'humanité diminue le caractère accablant des métiers même serviles.
L'âge moyen de la mise au travail s'est élevé des environs de 10 années, chiffre millénaire et qui s'imposa jusque vers 1860, aux alentours de 18 ans, chiffre atteint à l'heure actuelle aux États-Unis et dans plusieurs autres pays à haut niveau de vie.
L'abaissement de la durée du travail permet dès maintenant aux nations les plus avancées dans la vole du progrès technique d'envoyer à l'Université une proportion de leur population plus forte que celle qui pouvait en 1800 bénéficier du seul enseignement primaire. Ce sont à l'heure actuelle des masses de 1500 000 jeunes gens, aux États-Unis, et de 560 000 en U.R.S.S. qui travaillent sur les bancs des Facultés. 23 % des jeunes Américains, nés après 1920, sont dotés d'une culture qui dépasse celle de nos bacheliers par un an au moins de scolarité. Et s'ils savent moins de latin, ils ont incontestablement une aptitude sociale et un esprit scientifique très valables.
Il n'est pas raisonnable de penser que l'aristocratie française du XVIIIème ou du XVIIIéme siècle ait dû sa supériorité intellectuelle et son élégance de manières à autre chose qu'à son éducation et à celle de ses proches ancêtres; il est donc raisonnable de penser que deux ou trois générations, formées jusqu'à leur majorité aux disciplines de l'enseignement supérieur, produiront vers l'an 2 000 une distinction intellectuelle et un art de la vie en société comparables à ceux des meilleures époques. Mais, au lieu d'être réservée à 2% de la population, cette véritable civilisation s'étendra à plus d'un quart. Le caractère profondément bienfaisant pour l'homme des progrès accomplis se manifeste dans le domaine de la mortalité et de la durée de la vie. Avant 1880, un enfant sur quatre mourait au cours de sa première année; la proportion des personnes qui atteignent maintenant leur 55e année est supérieure à celle des enfants qui, au cours de la civilisation traditionnelle, atteignaient la fin de leur première année.
Depuis 1700 ou 1730, un facteur nouveau, bientôt prépondérant, le progrès technique, a engendré l'évolution contemporaine. L'accrois­sement du rendement du travail a brisé le cadre rigide où se mouvait l'humanité ; les fluctuations de la production et de la consommation ne sont plus axées sur une horizontale mais sur une courbe ascendante : il y a progrès économique. Ce progrès, notamment parce qu'il a permis une
réduction de la durée du travail indispensable à la simple subsistance, et ainsi un accroissement de la culture intellectuelle, a engendré un progrès social; ainsi le progrès social n'est pas la cause du progrès économique mais sa conséquence. Tel est le principe que Kart Marx a aperçu le premier et dont il a bien marqué l'importance. Ainsi s'ex­plique le fait, apparemment déroutant, que ce ne soit pas toujours dans les pays où l'action sociale est puissante que le progrès économique et l'accroissement du niveau de vie des masses se trouvent les plus rapides (ex.: la France, d'une part, et le japon de l'autre). Il arrive même sou­vent que l'action sociale la plus noble ralentisse le progrès économique ou provoque des régressions.
Ces erreurs, d'ailleurs passagères, proviennent sans doute du fait que l'on juge, à tort, que ce qui paraît juste est toujours possible. La construction de la pensée humaine ne coïncide avec la réalité objective du monde extérieur que si elle est, avant d'être achevée, confrontée avec l'observation et l'expérience. Parler de justice en dehors des réalités observables est une tendance bien naturelle de l'esprit humain, mais typiquement contraire à l'esprit scientifique ; elle aboutit, par exemple, à affirmer qu'il serait juste que toutes les planètes tournent à égale distance du soleil et dans le même temps, ou que tous les liquides devraient bouillir à 100°.
Il faut que l'homme fasse peu à peu le dur effort de comprendre que le social, le juridique et le politique sont dépendants de l'économique, c'est-à­dire des conditions matérielles de la vie en société. Si grandes que soient les possibilités ouvertes à l'homme par le progrès technique et le progrès scientifique, ces possibilités sont limitées et il n'y a malheureusement aucune cause naturelle qui les identifie avec les désirs, les aspirations, les rêves ou la logique du petit cerveau humain.

A.P.: Ces chiffres et ces faits sont convaincants. Mais nous savons aussi que le progrès peut engendrer des crises.

J.-F.: Certes. Un exemple : les bonnes terres du Nord ont suffi à fournir le blé, à saturer de blé la population française, et les malheureux paysans du Quercy, du Rouergue et du Sauveterre, quoique produisant eux-mêmes plus de quintaux à l'hectare que ne faisaient leurs pères, ont quitté leurs Causses, ruinés par le progrès technique. Le paysan quercynois avait une terre ; ses ancêtres, au prix de grandes peines, l'avaient défrichée, ils avaient tracé les chemins, enlevé les pierres et dressé des murs de soutien ; des générations successives avaient rêvé de déplacer cette borne, d'agrandir ce pré... Cette terre avait une grosse valeur; les greniers recèlent encore les actes notariés, de vente ou de succession, qui les concernent; on se partageait le moindre boisselat; en 1870, en 1900 encore, ces Causses étaient un capital. Maintenant ce n'est plus rien, c'est une friche qui ne peut plus se vendre, ou à un prix dérisoire. La terre qui nourrissait un mas ne fait plus même vivre une maison. Allons plus loin encore: Supposons que le progrès technique arrive à doubler encore le rendement par hectare, que nous arrivions à tirer 80 ou 100 quintaux de blé en moyenne d'un hectare cultivé en France, la répercussion sur la géographie agricole serait considérable les trois-quarts de la superficie arable française deviendraient inutiles, puisque la population ne doublerait pas et que nous ne mangerions pas pour cela plus de pain que nous n'en mangions en 1938 (au contraire nous en mangerions moins). De telle sorte que l'on peut bien dire que, en cas de progrès technique indéfini - ce qui est d'ailleurs utopique - mais ce qui est important à comprendre pour marquer la tendance - en cas donc de progrès technique indéfini, des terres comme celles de la Beauce même deviendraient vacantes et leur valeur tomberait à rien.

A.P.: Certaines crises peuvent nous concerner plus directement encore.

J.-F.: Chacun sait, en effet, qu'on est beaucoup plus malheureux dans un appartement pourvu du confort moderne quand l'électricité, le gaz, l'eau et le chauffage central viennent à manquer, que dans une vieille maison de campagne disposant de lampes à pétrole et de cheminées brûlant du bois mort. De même, on aperçoit déjà que la grève de quelques dizaines de milliers d'hommes peut paralyser une nation, chose qui aurait été inimaginable il y a un siècle.

A.P.: Quels sont les mécanismes dont nous disposons pour résoudre les crises ?

J.-F. : Les économistes classiques, devant les progrès actuels, font penser au forgeron de village qui n'a jamais porté son attention que sur la ferrure des chevaux et des boeufs et qui est appelé en consultation par le pilote d'une forteresse volante, en panne dans un champ voisin !
Les véritables remèdes aux crises ne doivent pas être trouvés seulement dans telle ou telle mesure financière, mais dans une recherche constante de la satisfaction de la consommation, dans une adaptation aussi précise que possible de la structure de la production croissante à la structure de la consommation croissante.
Les structures se modifient selon une accélération extraordinaire ; même en France ces mouvements se manifestent irrésistiblement par des signes certains: notre production industrielle a déjà dépassé, dès 1950, ses plus hauts niveaux d'avant-guerre; nous avions, en 1938, 10 moissonneuses-batteuses et 20 000 tracteurs ; en 1950, 3 500 moissonneuses-batteuses et 120 000 tracteurs. Partout de nouvelles techniques éclatent et bouleversent les conditions de la production, depuis la découverte du nylon et de la pénicilline jusqu'à celle de l'énergie atomique.
Sans doute les guerres déclenchées par les erreurs des hommes poli­tiques - qui, comme Hitler ou Guillaume II, n'auraient pas compris le véritable sens de l'Histoire et croiraient encore trouver dans la violence à la fois la source du progrès humain et le moyen de garantir la suprématie de leurs peuples - peuvent retarder l'achèvement de la période transitoire que nous vivons en accumulant les ruines. Mais, pas plus que les deux précédentes, une troisième guerre mondiale ne peut modifier sensiblement le sens général de l'évolution économique, qui dépend seulement des facteurs permanents de la nature humaine et du progrès des sciences (particulièrement du progrès des sciences de l'homme). Les États-Unis et l'U.R.S.S. - à l'heure où nous parlons - ont maintenant la charge de la paix du monde. De leur sagesse ou de leur folie dépend le bonheur ou le malheur de plusieurs générations (la nôtre, hélas ! et celle de nos enfants...) -, mais non pas le résultat final pour l'humanité considérée dans son ensemble. Ce résultat ne dépend, en effet, ni d'un homme, ni d'une bataille, mais de l'homme et de la seule lutte féconde : celle que l'homme livre depuis des centaines de siècles pour comprendre et dominer la nature, et donc pour se comprendre et se dominer lui-même.
Les nations sont maintenant beaucoup plus proches les unes des autres qu'autrefois; si on mesure cette distance au temps qui est nécessaire à l'homme pour franchir l'espace qui les sépare, on peut dire qu'elles sont à peu près 50 fois plus voisines les unes des autres qu'en 1830, et 12 fois plus voisines qu'en 1940.
Le désarroi du monde actuel provient essentiellement du fait que nous n'avons pas le temps de prendre conscience des faits. Et ainsi, l'une des choses dont manque le plus l'humanité aujourd'hui - étant donné qu'elle est dans la situation politique, économique et sociale où elle se trouve - c'est un défaut d'information. Les faits évoluent trop vite pour que l'homme puisse en prendre une conscience nette. Voilà le drame fondamental de l'humanité. Si nous ignorons même l'information scientifique, il n'est pas étonnant que nous ignorions aussi les techniques qui en résultent et il est encore moins étonnant, par conséquent, que nous soyons surpris des transformations que ces techniques impliquent dans la réalité économique et sociale.
Parmi les facteurs de progrès que je recommanderais volontiers à l'homme d'action dans le monde moderne, je placerais presque sur le même plan deux éléments fondamentaux: une modification de la mentalité statique en mentalité progressiste, avec prise de conscience de la nécessaire évolution du monde actuel - et en second lieu l'idée que l'information peut être un remède à l'instabilité. Le sentiment d'instabilité vient, en effet, du défaut d'information ou, du moins, du défaut d'information suffisamment préalable.
Je crois que, en libérant l'homme du travail servile, la machine moderne le rend disponible pour les activités plus complexes de la civilisation intellectuelle, artistique et morale. La machine conduit l'homme à se spécialiser dans l'humain.
Un homme et une femme du XVIIIème siècle, projetés au milieu du XXéme siècle, tels Adam et Ève, auraient pu avoir le sentiment d'être au Paradis ! - par simple comparaison entre les formes d'existence de leur époque et notre terre devenue habitable, même si la misère conserve son royaume impitoyable des deux tiers de notre espace. L'incapacité des êtres à assumer leur propre identité, les hiérarchies sclérosées, les conditionnements égoïstes sont les freins terribles qui paralysent l'évolution sociale. Certes les six milliards d'humains sont désormais sur la piste ascendante d'une certaine richesse. L'École publique, gratuite et obligatoire va nécessairement se généraliser et opérer une métamorphose par la découverte et la mise au point pédagogique des fonctions de l'esprit - qui sera la grande affaire du XXIéme siècle avec un système de communication qui peut devenir la référence quotidienne du nouveau citoyen planétaire.
Je dis donc ma certitude à Jean Fourastié qui ajouta : « La vraie révolution moderne est que les humains deviennent des citoyens du progrès et l'incarnent en mettant fin au code féodal qui doit cesser d'exister sur la terre. »