Robert Helman / André Parinaud,
(Paru dans Galerie des Arts, n°135, mars 1974)
PEINDRE C'EST PROPOSER UN STYLE COMME FINALITE DE LA VIE

André Parinaud - Robert Helman, depuis dix-huit ans, vous êtes passé de la branche à l'arbre, de l'arbre à la forêt, et vous avez peu à peu dépouillé les images de leur représentation pour atteindre, non seulement le signe, mais, semble-t-il, la valeur plastique même. Votre prochaine exposition, Galerie Albert VERBEKE, nous permettra d'en juger.
Vous donnez l'exemple d'une rare continuité sur un même thème et j'ai­merais que vous nous fassiez part de votre expérience de peintre, de la raison délibérée ou hasardeuse qui vous a amené ainsi à choisir cette forme d'expression, et des résultats que vous croyez avoir obtenus?
Robert Helman - Je peins depuis mon plus jeune âge et j'ai abandonné, au moment où j'abordais la maturité, un métier - j'étais avocat - pour me consacrer entièrement à la peinture. Je ne le regrette pas, au contraire, je n'ai eu que des raisons de m'en féliciter.

J'ai travaillé pendant cinq ans, à l'origine, sur les paysages imaginaires de la Genèse, ensuite la branche, l'arbre, et finalement la forêt, découle d'une préoccupation de passer constamment de la vie à la peinture par une transposition aussi directe que possi­ble et trouver mes sources d'inspiration dans la nature, en passant d'un détail à une généralité et peut-être vice-versa, car dialectiquement, c'est cela qui établit une vérité.
Si vous regardez le Mont-Blanc, vous éprouvez une émotion d'une certaine nature, mais qui peut vous apporter moins que si, au pied de ce même Mont-Blanc, vous trouvez une racine desséchée qui porte en elle-même toute la puissance et tous les rythmes essentiels de la vie, et qui porte en germes la leçon suprême de l'écho émotif de ce même Mont-Blanc dans l'individu que vous êtes. La forêt a été pour moi la source pleine, riche de rythmes qui m'ont semblé être les rythmes même de la vie, avec leurs pulsations, avec leurs angoisses, leur force grégaire, pro­fonde. J'ai essayé de transposer l'émotion qui m'a envahie sur la toile. C'est donc la forêt, mais ce n'est pas la forêt!.. La forêt n'est pas un simple prétexte; elle est vraiment mon terrain de prédilection, mais en réalité, ce sont les rythmes profonds de la vie que j'ai retrouvés dans ce mouvement d'ombre et de lumière, ce dessin infini de verticales et d'horizontales, de courbes, d'éléments qui s'élèvent vers le ciel comme dans les cathédrales gothiques, tous ces mystères de la lumière; toute la décomposition des gammes lumineuses, des gammes colorées qui deviennent lumière. II me semble que je définis par là les raisons essentielles pour lesquelles un phénomène de fixation du thème a été à la base de ce choix mais je ne voudrais pas insister pour ne pas donner lieu, disons, aux mauvaises raisons anecdotiques, descriptives, localisées, mais au contraire exprimer une puissance de généralité qui sont des raisons plastiques, au service d'une expérience humaine, d'une émotion d'homme, une richesse de la vie.

A. P. - Vous auriez pu, peut-être, obtenir les mêmes résultats avec une pomme... après tout, c'est ce que cherchait aussi Cézanne... J'aimerais comprendre pourquoi la forêt exprime justement cet essentiel de structure, de vibration, d'émotion?
R. H. - Je comprends très bien que ces peintres avec une autre formation philosophique, une autre formation psychique, s'intéressent aux objets, à la bouteille, à la chaise, aux objets déjà élaborés par un autre homme. Quant à moi, ce n'est que ce que la nature a créé qui me touche suffisamment et, dirai-je, en ligne directe. Je suis à l'écoute de la nature, à l'écoute comme un sourcier, en quelque sorte, qui cherche à détecter la présence de nappes... La nature, pour moi, ce n'est pas seulement un dictionnaire qu'on feuillette, ou un spectacle qu'on regarde, c'est une source, de vie, de poésie, et de vérité. Je ne suis pas seulement un peintre qui regarde passer le fleuve du temps, je suis quelqu'un qui veut être dans ce fleuve. Le fait de peindre pour moi, ce n'est pas sous l'aspect professionnel que je le perçois, mais en tant qu'acte vécu.
Si c'était autrement, je ferais peut-être une peinture plus - disons - séduisante, ayant moins un sens de lutte, elle aurait une plus grande beauté esthétique, mais je dois avouer ne pas m'intéresser du tout à cet aspect...

           

A. P. - Devant vos toiles, j'ai eu souvent le sentiment que nous étions justement à l'écoute des grandes forces du monde et que si vous aviez persisté dans ce thème, c'est parce que vous vouliez aller au bout pour l'approfondir et pour le mieux comprendre, mais aussi sans doute en pensant que tout est dans tout et que, en choisissant le thème de la forêt, c'est le monde entier que vous compreniez, que vous perceviez et que vous traduisiez. J'aimerais avoir votre sentiment justement sur votre vision du monde de peindre et votre attitude métaphysique dont vous parliez tout à l'heure?
R. H. - il peut sembler prétentieux de vouloir inscrire sur une toile vigueur, énergie, force, et que ces images soient des éléments spécifiques de la peinture mais traducteurs de puissance et échappant en même temps aux courants du moment de la peinture; c'est provoquer le risque de se trouver en dehors des courants historiques mais peu importe si vous réussissez à retrouver les grands rythmes essentiels, ces forces telluriques qui sont éternelles.

A. P. - Vous êtes parvenu, à force de recherches et de dépouillement, à une simplification des signes, des formes et des valeurs plastiques qui efface les frontières des genres. Je suis de ceux qui croient que la peinture n'a pas de catégories quand elle est la peinture. J'aimerais avoir votre sentiment.
R. H. - Je ne me suis jamais occupé des définitions et je ne peux pas rentrer vraiment avec profit dans la dis­cussion et dans l'analyse de moments historiques et d'école. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'en ai tiré profit, car j'ai tout regardé avec les yeux grands ouverts, à droite et à gauche. Je ne suis pas isolé comme un homme qui a la science infuse, dans une tour d'ivoire, et en connaissant le grand passé de l'histoire de l'art jusqu'à aujourd'hui, j'en ai tiré profit... tout me semble bon, à condition que ce soit au service d'une véritable personnalité.
J'ai aussi pensé qu'il était important que dans X générations, quand on aura oublié bien des choses, il restera la peinture; il faut qu'elle soit évidente, même pour ceux qui auront pu oublier la fausse culture qui aura pu inspirer cette peinture...

A. P. -Je voudrais savoir si vous mettez dans votre peinture, malgré vous ou au contraire très consciemment certaines idées philosophiques, certaines idées métaphysiques qui vous sont chères?
R. H. - Je veux bien admettre qu'il y ait une coïncidence entre la démarche picturale et son aboutissement, avec une portée, une ouverture vers l'homme et la vie. Ce que je ne vou­drais pas, c'est qu'on ne voit là-dedans qu'une portée symbolique... Je ne suis pas un adepte du symbolisme dans l'expression plastique. Je pense que l'homme doit s'engager et s'il y réussit, toutes les définitions de portée humaine, métaphysique du vécu se retrouveront implicitement.

A. P. - lI n'y a pas d'art en soi? L'art, c'est la vie?
R. H. - Je ne suis pas un grand admirateur du talent. Je crois qu'il faut dépasser les écoles esthétiques pour atteindre une expression qui soit le résultat de l'engagement et de l'expérience de sa vie. Notre simple effort est déjà porteur en soi d'une contribution essentielle à l'enrichissement de la vie. La vie n'a pas de finalité. C'est la façon dont on la vit qui est la finalité même.