Hélion/André Parinaud
(Paru dans Galerie des Arts n°54, juin 1968)

J'ai commencé à peindre il y a 45 ans ; comme tout le monde, sans trop savoir « pourquoi.  Joie de vivre et pourtant insatisfaction. Volupté de manier les couleurs et fascination de la surface où tout est possible. Mais à force d'asséner d'instinct des coups de brosse sur l'image d'un pot, le geste d'un corps, j'ai vu surgir au travers. l'abstraction. Irrésistiblement. C'était en 1929. On n'était pas nombreux dans ce cas. Puis, à force de travailler cette abstraction, « de la pousser jusqu'au bout dix ans plus tard, j'ai débouché dans le vivant. Au fond de l'imaginaire, règne le naturel. Retrouver l'ordonnance de la nature a été irrésistible aussi. Triomphal, même.
Mais en même temps que le monde se refaisait à neuf dans mon tableau, il se démolissait en Europe. Le fascisme, la guerre. Je vivais alors en Amérique. Je suis allé à la guerre comme j'étais venu à Paris autrefois, avec le sentiment que c'était inévitable. Je me suis bientôt retrouvé (ou perdu) dans un camp de prisonniers de guerre, en Poméranie. Rien de plus abstrait qu'un réseau de barbelés. Je m'en suis évadé aussi. Quelle envie formidable de peindre ce monde que j'avais perdu deux fois, et puis regagné, mérité peut-être. Je savais enfin « pourquoi »...
Vous voulez savoir comment m'est venue l'idée de peindre, à 18 ans ? Sans que je m'en rende compte. Venu de province à Paris dont j'attendais je ne sais quoi d'éblouissant, je tirais des barres chez un architecte. J'écrivais aussi des vers, sur des bouts de calque, folie dont le chef d'atelier pensa me guérir en m'envoyant sur « place » faire des relevés de construction. Aux Halles, je dessinais avec application les charpentes. A Notre-Dame, j'étudiais les arcboutants ; et aussi les gargouilles. et, derrière, les nuages. Au Louvre, enfin, je découvrais les entrebas des mosaïques de Tyr.
Une volée d'escalier plus haut, c'était la grande galerie où trônait Philippe de Champaigne. Un coup de foudre, dont je ne me suis jamais remis. J'ai cru pouvoir faire aussi bien tout de suite. Il y a 45 ans que j'essaie.
La même année que moi sont arrivés à Paris, des Catalans, des Roumains. des Wallons, des Allemands. des Hongrois, des Suédois... A nous tous, on défrichait le terrain vague de la peinture. On préparait quelque chose d'impérieusement nouveau. Même les idées habitaient des quartiers. A Montmartre, j'avais pratiqué une certaine figuration fauve. Quand l'abstraction m'a gagné comme une fièvre, je suis venu à Montparnasse près de ceux qui la partageaient. Ils sont tous morts à présent, mais plus vivants pour moi que les passants qui traversent leur ombre dans les rues où nous discutions jusqu'au petit jour.

La bigotterie de l'abstraction
Je n'ai pas l'impression de renoncer à l'abstraction. J'ai l'impression d'avoir renoncé à la « bigotterie » de l'abstraction et j'ai toujours fait de l'art dans l'intention d'être un homme, d'être « mieux un homme », d'être plus « valablement » un homme. Pour moi, l'art, c'est un humanisme. Il est assez difficile de prolonger un humanisme en tournant le dos à l'homme. L'abstraction, c'est une école de réalité. Il y a de vrais triangles ou de vrais taches de couleurs, tandis que regarder le monde, c'est se tourner vers une abstraction. On a inventé les termes d'une façon assez drôle... Le passage vers le concret - qu'on a, à tort, appelé l'abstraction ! - est une épreuve capitale. Je n'y ai jamais renoncé, mais j'ai cherché à entraîner cet « appareil » vers la tâche véritable de l'art : l'approfondissement du domaine humain.
Quand je regarde la rue, qu'a-t-elle de profond, au-delà de son évidence ?
Le réel. c'est l'intersection d'une évidence proche pour les yeux et d'une profondeur que, seul l'esprit pénètre. La tâche de l'art a toujours été de marier les deux, de les révéler. C'est peut-être cela la tâche de l'homme : il est descendu des arbres pour trouver un sens évident à ce monde.
Ai-je aujourd'hui. le sentiment d'appréhender plus profondément les deux aspects de ce monde qui me passionne tant ? Eh bien, oui, tout de même ! Après quarante cinq ans de peinture... Dès le début, je me suis rendu compte qu'il fallait peindre, non des tableaux, mais une sorte d'œuvre entière... à la fois une ontologie et une cosmogonie, un monde complet. Mes thèmes sont demeurés proches, toujours les mêmes, aussi simples qu'un homme debout, assis, couché. Ces trois gestes, me semble-t-il, éclairent quelque chose de profond.
Je viens maintenant de redécouvrir le cirque avec beaucoup d'enthousiasme et au lieu de peindre un homme qui lit un journal debout et un homme couché sur un banc, je peins un clown qui joue de la trompette, debout et un homme couché par terre qui joue du trombone... L'idée est un peu dans les poèmes, de reprendre l'argument premier pour l'approfondir. Je ne sais pas si mes tableaux sont meilleurs aujourd'hui, mais je les fais plus aisément, je m'y engage davantage, et je continue à construire une bâtisse que j'ai entrevue dès ma jeunesse. Vieillir, c'est compléter cette bâtisse, et quand je mourrai, je pourrai dire : c'était cela la silhouette de cette bâtisse !

Une activité vivante
Je suis souvent conscient qu'il y a un trou, que je n'ai pas bien su, par exemple, éclairer le végétal et son rapport avec l'humain, alors, que j'ai assez bien éclairé, me semble-t il, le social : l'humain et l'urbain... On progresse d'objet en objet. mais le but n'est pas de peindre l'objet ; le tableau est le sous-produit d'une activité visante qui lui est très supérieure, à la fois physique et mentale... Nous faisons simplement la preuve par la beauté d'un tableau de la justesse d'une pensée ou d'une perception il y a des tableaux que nous n'avons jamais vus et qui existent dans notre esprit pourtant, avec l'intensité parce qu'ils sont une preuve du réel, mais ce n'est pas une raison pour ignorer la réalité passagère, car, elle aussi porte les signes de ce réel profond. L'abstraction permet de réaliser des oeuvres « parfaites « ou presque, tandis que, quand on débouche «dans le vivant on aborde un inconnu avec naïveté, car il faut de la naiveté pour regarder le réel. C'est pourquoi les enfants ont l'air, au début, d'en savoir autant que nous. L'abstraction peut être une manière de se protéger du monde pour atteindre un absolu - une perfection - pour fuir les contingences et leurs disciplines.
C'est, je crois. une « simplification ~. Or, je crois au rapport du simple et du complexe. C'est la tension que je cherche... La tension entre l'évident et le non évident, entre le concret et l'abstrait, entre l'imaginaire et l'immédiat. Mon atelier est dans la rue ; je veux me servir de tout le vivant ; cette impossibilité me plait.
« L'art c'est de jouer à essayer d'accrocher l'impossible. Aujour­d'hui, j'ai l'impression que le réel est devenu l'impossible ! Une autre défense contre le réel ; l'abstraction est une défense franche et valable ; c'est le pompier. L'art pompier, c'est la superposition de clichés reconnus, acceptés, académisés, que l'on place sur le monde pour ne pas le voir. Or. il s'agit de déchiffrer la vie. Le réel a besoin chaque jour d'un langage plus frais... nous ne savons pas ce que c'est l'homme ! Personne ne sait ce qu'est un paysage ! Il faut débroussailler l'inconnu.
Ce besoin d'appréhender ce total du réel s'est traduit sur mes toiles par la juxtaposition de nombreuses images qui se complètent. Je jette un peu l'image comme un filet dans la mer pour sortir le poisson. Je ramène un poisson, mais ce n'est pas le bon, alors je recommence, et à force de lancer des coups de pinceau, et de structures, de lancer des espèces de pièges abstraits pour attraper le concret, je finis par ramener une sorte de masse qui définit cette chose jamais tout à fait saisie. J'ai accepté cela comme les poètes qui, dans la première strophe disaient une chose, la redisaient dans la deuxième, puis dans la troisième et tentaient de conclure dans la quatrième, mais même le dernier vers réagit sur le premier... Chaque planche est une étape de mon inquiétude, mais d'une inquiétude qui poursuit cependant son objet... C'est ce poisson que je veux attraper par tous les moyens. Ce n'est pas le style, ce n'est pas même le tableau qui compte, c'est l'espace ouvert, la vie révélée.
Si par malheur tous les tableaux du monde brûlaient, cela n'aurait pas d'importance si l'exigence qu'ils avaient rendu visible, demeurait intense dans notre esprit.
Peut-être avez-vous tort de me poser de telles questions. Pour vous répondre, il faudrait tout dire. L'oeuvre d'un artiste et sa vie se tiennent. Tout compte, tout agit sur le tableau, les belles rencontres, les amitiés. les amours, les malheurs. Peut-être qu'un artiste est celui qui peut se servir de tout pour nourrir son tableau. L'art n'est d'abord qu'une façon de vivre.
L'amour de la vie ? Je n'aime plus cette expression. Il y a eu trop de: guerre du Viêt-nam, trop de ghettos. Je ne remets pas non plus au lendemain l'espoir de chanter. C'est tout de suite que je chante en l'empoignant, cette chère et garce de vie.
Pas un de mes motifs qui ne soit né d'une rencontre et ne devienne une « liaison » à laquelle, tant qu'elle dure, je demande tout. Il y a eu les mannequins dictant aux passants qui s attardent devant la bonne façon de se tenir. Ils sont très bien dans leurs vitrines. Pourquoi les peindre ? Mais tout est là, justement. Ce qui est saisissant dans ce motif, c'est le « signe » de quelque chose qui le dépasse. Chaque objet du monde représente le monde entier dans un raccourci qui se peut enfin saisir.
Ce n'est pas non plus un « arbre o qui se peint, mais toute la Création révélée par cet arbre et si M. Du­pont pose devant moi, c'est qu'il fait parfaitement mon affaire pour étudier l'homme. Le cas révèle la règle mystérieuse que je pressens et ne comprend jamais tout à fait. Le visage révèle ce qui est au-delà. L'évidence est une porte qui conduit ailleurs. Mais il faut sans cesse repasser par l'évidence pour être sûr d'aller quelque part. Voilà peut-être le sens de la figuration ? Nous voici revenus à la querelle abstraction-figuration.
Pour moi et selon ma propre évolution, l'abstraction a été l'école du langage visuel. Dix ans d'abstraction complète m'ont conduit à une vision approfondie du Réel. Le Réel, c'est un inconnu à conquérir, et peut-être même à construire. Pour le projeter sur la toile, il faut inventer des moyens visuels. L'Art abstrait, c'est toute la technique de la vision et de la projection, mais ce n'est pas l'objet. Ce n'est pas le but. Je parle pour moi, évidemment, et selon ma propre aventure.

L'abstraction m'a choisi
Je n'ai pas choisi l'abstraction, mais elle m'a choisi : c'est en faisant une image du monde très intense que l'ai fait une abstraction » et que je me suis aperçu de sa force. En cherchant à rendre mon tableau abstrait de plus en plus complet. je me suis aperçu que je multipliais les relations. les oppositions, et que, je reconstruisais insensiblement une vision du monde. Par exemple : vous faites une surface plate, elle est très forte, c'est très vite ennuyeux, on y ajoute une surface dégradée. Entre la plate et la dégradée, une tension s'établit : on est clans l'abstraction. Puis. ensuite, vous faites une surface ronde pour trouver une opposition plus grande, et une forme légère et une couleur dure, et, très vite, vous voyez se refaire devant vous le vocabulaire qui définit le monde extérieur... Mon tableau ne s'est pas mis à copier le monde, mais s'est mis à lui ressembler dans ses densités. dans ses tensions... Je n'ai jamais cessé d'aller au Louvre, comme dans les grands musées, c'est-à-dire d'aller confronter mon travail avec les grandes oeuvres du passé et je dois dire que je ne me suis jamais trompé là­dessus ; le passé pèse plus lourd que le présent ; et si magnifique que me soit paru un Mondrian, devant un beau Poussin, j'avais l'impression que l'un avait une profondeur que l'autre n'avait pas. Mondrian avait le maximum de force et de clarté, mais Poussin y incluait aussi la profondeur. De cette profondeur, j'ai toujours été nostalgique. Mais. en sortant du musée, je m'apercevais que la rue était plus intéressante encore. Les arbres, en ce moment, sont pleins de bourgeons. Comment voulez-vous l'ignorer '? Voilà le vivant ! Le naturel ! Dans l'esprit, on garde la mémoire des oeuvres admirables qui vous ont engagé à peindre, dans la rue, on voit ce que deviennent les hommes et, à l'intersection, on travaille le tableau opère la métamorphose. Dans un certain sens. j'avais le sentiment que dans ma période abstraite, il y avait quelque chose de moins dans ma capacité d'apprehender le monde par rapport à ma position actuelle qui représenterait le plus. J'avais alors l'impres­sion d'être dans un « Isme ». c'est­à-dire clans une facette de la réalité. Il y avait des interdits. Si un tableau ressemblait à quelque chose, des amis disaient : « Attention, cela ressemble à quelque chose... » Un critique d'Helion a dit : « les bleus des tableaux d'Helion ressemblent au ciel »... Cela semblait un péché mortel... Cela m'a paru sot ! L'abstraction devait être une réalité contribuant à la réalité du monde sans la nier. C'est à la recherche d'un signe intense et vrai que j'ai développé mes tableaux et cela m'a conduit tout droit au monde. Il faut dire, que pour moi, cette étape coïncidait avec l'apparition de la grande saleté de la guerre , de l'effondrement d'un monde que j'avais paisible, bien parti sur une route largement sociale, avec de beaux bâtiments et, à la place de cela, je découvrai les champs de bataille...
L'événement de la guerre m'a amené à tout remettre en question et à confirmer des études entreprises avant elle. Je crois, que l'art exprime à la fois, mon admiration pour la beauté du monde et l'horreur de sa laideur. Entre les deux, l'artiste cherche un chemin clair, à tâtons. Il s'essaie, à grands coups de pinceau et de foi, à cette intersection du beau et du laid, à chercher « le valable ».
En ce moment, il y a la guerre du Viètnam et le printemps... Entre cette épouvantable chose, à laquelle je pense beaucoup (parce que j'ai rencontré d'admirables Viêtnamiens), et le printemps... on ne petit choisir et feindre d'ignorer l'un ou l'autre.
Sans faire de littérature, c'est cela l'art ! Une tache bleue, une tache rouge peuvent se mettre n'importe où, mais l'art exige que ce ne soit pas n'importe où -, il faut qu'il y ait choix.