Jean Giono / André Parinaud
« Quel temps faisait-il le 25 février 1525 à la bataille de Pavie ? »

(Paru dans Arts n° 921, 19 juin 1963)

André Parinaud : Jean Giono, vous allez publier « Le Désastre de Pavie » dans la collection Les Trente Jours. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette bataille ?

Jean Giono : D'abord parce que c'était une défaite, ce qui est toujours plus intéressant à examiner qu'une victoire par ses conséquences et ses raisons, ensuite parce que cette bataille se passait à la Renaissance, en Italie.
Il y avait là toute une civilisation, avec sa richesse. Il y avait François Ier qui était très rigolo - un roi extraordinaire - et Charles-Quint qui n'était pas mal non plus... C'est ce mélange qui m'a attiré dans la bataille de Pavie.
Pour cette bataille de Pavie - sujet traité très souvent - j'ai lu à peu près tout ce qui pouvait avoir été écrit, après je me suis posé des questions.
Par exemple, je n'ai trouvé aucun renseignement sur le temps qu'il faisait le jour de la bataille de Pavie - or, cela compte beaucoup le temps qu'il fait le jour des événements. Nous savons par exemple, comme le dit Machiavel, que s'il pleut les révolutions de rue échouent. Quel temps faisait-il donc le 25 février 1525 ?, période où, généralement, il y a du mauvais temps et alors que la bataille s'est déroulée à côté de Pavie, dans des prairies basses, des prairies qui sont la plupart du temps dans un état d’humidité.
Mignet, qui a parlé d'une façon exhaustive de la rivalité François Ier–Charles-Quint, dit que cette bataille s'est livrée par « un clair et froid matin de février ». Or beaucoup de choses ne s’expliquent pas avec le « clair et froid matin »... J'ai donc pris la peine d'aller sur les lieux de la bataille au mois de février, et pour le 25.
Je me suis rendu compte d'abord, que, généralement, il y avait du brouillard sur les lieux, qu’il faisait très humide, qu'il ne gelait pas et j’en eus confirmation par des documents que j'ai cherchés - non plus dans les documents historiques qui avaient été soigneusement mis à l’épreuve par tous les historiens précédents, mais dans les lettres de commerçants. À cette époque on ne faisait pas la guerre, on guerroyait et, toutes proportions gardées, les armées étaient comparables aux équipes de football actuelles, à savoir que nos équipes nationales sont composées d’autant d'étrangers que de nationaux. À ce moment-là, l'armée française avait autant d'Allemands que l'armée allemande avait de citoyens français, tout cela était mélangé ; les relations diplomatiques n’étaient pas interrompues entre les pays belligérants, on continuait à échanger, à faire du commerce, à s’écrire. Ce sont ces lettres que j'ai recherchées. J’ai trouvé notamment des lettres de commerçants en feutre qui habitaient autour de Pavie, qui correspondaient à peu près au 20 ou 25 février de l'année de la bataille. Et j'ai vu, en effet, qu'il faisait un temps de cochon ce jour-là, que depuis à peu près un mois toute  la Lomelline, c'est-à-dire la partie de terre de cette contrée qui se trouve autour de Pavie, était sous une sorte de vent chaud qui souffle parfois dans les Alpes et qui détermine des grandes chutes de glaciers pendant l’hiver. Ce vent chaud avait entraîné la pluie, du brouillard et la terre était trempée... ce qui explique pourquoi le rôle de l'artillerie française n'a pas été déterminant dans cette bataille et pourquoi elle n’a pas vaincu comme ailleurs - car l'artillerie française était la plus grande artillerie de l’époque. Mignet et les autres historiens disent que la charge du roi a masqué l'artillerie et que les artilleurs n'ont pas pu tirer parce qu'ils auraient tué les Français, mais en fait il faudrait se demander aussi pourquoi la charge du roi s'est faite dans le sens du tir de son artillerie ! Mais lorsqu'on tient compte du mauvais temps et du terrain, on comprend. Sur ces terrains, l'eau est sous-jacente, on y trouve une végétation d'iris, d'orties, de prèles, de plantes à demi-aquatiques. Ces terres sont surmontées de sortes de petits tertres élevés de 1 m à 1,50 m au-dessus de la prairie basse et qu'on appelle praterie alte. Et c'est sur ces endroits stables qu’on avait mis l'artillerie, surélevée avec des fascines, mais les canons ne pouvaient plus bouger, car autour c'était le marécage où les roues pleines des canons se seraient embourbés.
D’autre part, la cavalerie gagnait la bataille par sa lourdeur. Sa puissance de frappe, si l'on peut dire, était déterminée par son poids. Chaque cavalier, cheval et armure pesaient six cents kilos. Avant la bataille, on évaluait le poids d’une cavalerie, on savait que celle qui gagnerait était celle qui pesait quinze tonnes de plus que l'autre, car elle se précipiterait sur la moins lourde et la traverserait - de même pour l'infanterie, il y avait le carré suisse, dont le poids, la densité faisaient qu'elle pouvait se déplacer sans être touchée...
Au fond, c’était le choc qui faisait gagner la bataille. Mais il y a un autre élément qui doit être considéré. Les batailles de l’époque étaient surtout des spectacles ! Un exemple : un peu avant la bataille de Pavie, Bourbon attend les lansquenets achetés par Charles-Quint, mais ceux-ci n'arrivent pas, parce qu'ils ont été entièrement détruits par le duc de Guise, à un passage de rivière. Guise avait au préalable prévenu tous les gens riches de Péronne, en leur disant : « Venez donc assister à la bataille ! » En effet, on a installé autour du champ de bataille des fauteuils dans lesquels les dames ont pris place, puis on a défait les lansquenets devant l'Assemblée de Péronne qui était aux fauteuils d'orchestre ! Les normes de la guerre n'étaient pas les nôtres. L'analogie entre la bataille de Pavie et un match de football est encore plus grande si l'on sait que ce fut un match dans le temps, car cette bataille a duré très exactement une heure ! Mais voici quels sont les événements qui l'avaient précédée :
Le roi François Ier, après deux assauts infructueux contre Pavie, après de multiples erreurs tactiques commises aussi bien pour des plaisirs de vanité que de gloriole, finit par se placer dans ce qu'on appelait le Parc de Mirabello qui se trouve au nord de Pavie, entre Pavie et Milan. Ce parc a environ six cents hectares. Il appartenait aux Visconti qui l'avaient installé en réserve de chasse, avec un pavillon de chasse assez cossu, une sorte de demi-palais entouré de ménageries, de poulaillers, de faisanderie, de mues où l'on faisait muer le faucon et de petites fermes.
Ce parc était clos entièrement de murailles très épaisses. Je les ai recherchées, elles n'existent plus, on en trouve encore trace néanmoins dans certains endroits. Ces murailles étaient faites en brique romaine, elles avaient à peu près 3 m à 3,50 m de haut, 2 m de large, elles étaient percées à certains endroits par des portes garanties et défendues par des bastions. Tout cela était une organisation de forteresse un peu fantaisiste, et personne n'avait jamais songé à résister à un assaut, mais c'était malgré tout un embryon de fortification intéressant pour une armée qui se trouvait aux prises avec l’hiver.
François Ier s'installe dans le parc de Mirabello, mais il quitte le pavillon de chasse deux ou trois jours après à mon avis, pour se rapprocher de son artillerie qui se trouvait plus haut, dans un endroit qu'on appelait la Cassina Repentita. Il y a une autre version.
Certains historiens ont insisté sur le rôle des dames. Il ne faut pas exagérer, le roi agissait certes comme tous les soldats, il aimait beaucoup coucher avec les dames du pays conquis - d'autant qu'un pays conquis, c'était seulement un endroit où arrivaient les soldats ; quand les Français sont arrivés à Milan, tout le monde criait : « Les Français ! les Français ! ». Il n'y avait pas de collaborateurs à ce moment-là, ça marchait tout seul !
J’ai donc cherché les femmes à Pavie et quand j'ai recueilli l'iconographie de la bataille, je in e suis intéressé aux sept tapisseries qui ont été offertes à Charles-Quint en 1530 par les bourgeois de Bruxelles, cinq ans après la bataille. Or, le travail de ces tapisseries demandait au moins trois ou quatre ans ; donc, elles ont été commencées au moment même où la bataille était encore chaude dans les mémoires.
Dans l'une de ces tapisseries, la n° 7, intitulée : « La fuite des dames du camp de François Ier », on voit, non pas des dames, mais une dame suivie de ses servantes, accompagnées par des soldats. La dame est à cheval, en chemise de nuit transparente, on voit son corps à travers ; et elle est protégée par une partie des Suisses qui la retirent de la bataille.
Le paysage est celui de la Cassina Repentita et on peut imaginer que cette femme se trouvait avec François Ier, en effet, le soir de la bataille, et à Cassina Repentita. Si l'on voulait être moins objectif, on pourrait dire que François Ier a quitté Mirabello pour rejoindre la dame à Cassina Repentita, mais il n’y aurait pas été avec tout son état-major, n'est-ce pas !
Donc, il quitte Mirabello, va s'installer à Cassina Repentita et il dispose derrière lui trois corps de bataille, notamment sa gendarmerie, c’est-à-dire ses gendarmes, parmi lesquels se trouvaient le fameux La Palisse, et La Trémoille, et tous les  grands capitaines qui sont morts à la bataille de Pavie.
Il est soutenu d'un façon plus tactique par ces compagnies suisses qui sont ses mercenaires. Les Suisses sont assez loin de Mirabello, il n'a pas pu les faire entrer dans le parc, parce qu'il ne pouvait pas les loger sur les prairies basses qui étaient inondées, les Suisses malgré leur allure robuste, étaient très malingres, très faibles de santé, en tout cas ils ne voulaient pas habiter un endroit humide. Ces mercenaires se soignaient beaucoup et avaient peur des rhumes. Vous savez que pour habiller les Suisses, quand on  allait les louer dans le Canton d’Uri et d'Interlaken, on les rembourrait pour les faire paraître plus gros, et notamment on leur mettait du rembourrage aux fesses, aux épaules. Mais ces allures de matamores dissimulaient des gens qui toussaient à fendre l’âme et qui ne voulaient pas s'enrhumer !
On les avait donc logés dans de petites abbayes qui se trouvaient à trois kilomètres du parc.

A. P. : Pourquoi a-t-on livré bataille ce jour-là et à cette heure ? Qui a attaqué ?

J.G. : Personne n'a attaqué, tout le monde a attaqué, personne ne voulait attaquer, personne ne voulait se battre. Pendant de longs mois, les armées impériales et françaises se sont défiées en se rapprochant le plus possible de l'endroit de rupture critique sans oser le dépasser, ni l'une, ni l'autre, si bien qu'elles ont fini par se trouver dans une situation inextricable où ni l'une ni l'autre ne pouvaient plus bouger un doigt sans déclencher la bataille et personne n'osait plus bouger ce doigt. Mais une grande chose intervenait dans les combats de l'époque, c'était l'argent. Les troupes de Charles-Quint étaient mal ravitaillées en argent, Charles-Quint était toujours impécunieux, il a toujours vendu les pantoufles de ses femmes mortes pour avoir de l'argent...
Les troupes de François Ier étaient bien ravitaillées en argent, les troupes de Charles-Quint ne l'étaient pas. Et plus d'argent, pas de Suisses !
Et les généraux impériaux, notamment le marquis de Besquières, Lannoy et Bourbon allaient être obligés d'entreprendre une action quelconque pour éviter la débandade de leurs mercenaires. Ils hésitaient devant la bataille, ils avaient très peur de l'armée française. Dans une lettre de commerçant qui date de la veille de la bataille, j'ai trouvé cette phrase caractéristique, écrite par un homme du peuple : « Vous allez assister ces prochains jours à la plus grande victoire définitive de l'armée française. » Son jugement précédait la défaite de quelques jours ! Mais il traduit l'état d'esprit du moment. L'armée française pesait manifestement plus lourd que l'autre. Elle était plus forte, plus décidée.
De Besquières, Lannoy, Bourbon décident de se retirer ; ils pensent que Pavie va être prise dans deux, trois jours. Ils veulent établir un camp à Lodi, mais avant, souhaitent faire un geste en faveur du défenseur de la ville ; une sorte d'action psychologique. Un baroud d'honneur. Ils décident donc de faire une relève en traversant le parc de Mirabello, pour faire passer dans Pavie un petit parti de Suisses avec du ravitaillement. Il s'agit de percer le mur du parc et de piquer droit avec des mercenaires à pied, des lansquenets, débarrassés de tout leur harnachement militaire, pour courir vers Mirabello, s'installer, le tenir et, de là, passer dans Pavie.
Voilà donc, à minuit, les pionniers impériaux qui démolissent le mur, mettent quatre heures pour faire une brèche, avec un bruit du tonnerre de Dieu.
Dans l'armée française, on se demande ce qui se passe. On envoie des cavaliers qui tombent sur un parti de Suisses espagnols - je suis obligé de dire les Suisses espagnols, car ils étaient dans l'armée espagnole - qui venaient de dépasser un peu la brèche et les taillent en pièces. D'autres viennent les rejoindre et comme ça, dans la nuit noire, de minuit à trois heures du matin, la cavalerie française s'empare presque sans coup férir de toute l'artillerie espagnole - complètement - que les Suisses ne défendent même pas...
Pendant ce temps, les lansquenets espagnols débarrassés de leurs armes lourdes, piquent vers Mirabello, s'y installent - Mirabello qui avait été abandonné par le roi depuis quelque temps - mais une fois là, ils s'aperçoivent qu'ils sont barrés par les prairies basses et ne peuvent pas aller à Pavie.
Le roi François Ier, qui est à Cassina Repentita, à côté de son artillerie, monte à cheval, et suivi de sa gendarmerie à cheval décide une charge.
Le roi charge les cavaliers espagnols, les pulvérise, écrase l'infanterie qui vient de passer au compte-gouttes par la brèche et finalement l'armée se trouve devant une telle situation de victoire que François Ier laisse souffler tout le monde en disant : « Arrêtons-nous, c'est parfait. » En effet, il a désorganisé presque toute l'armée impériale, mais cette désorganisation va lui donner la victoire ; car, alors que François Ier considère qu'il a gagné, la bataille ne s'est pas encore engagée ! Lannoy, le marquis de Besquières et Bourbon n'ont, jusqu'à présent, fait qu'une relève. Au moment oÙ tout se trouve perdu, le marquis de Besquières se dit : « Perdus pour perdus, livrons la bataille. » Et alors que les Français considèrent que la bataille est finie, les Espagnols la commencent. Or, la troupe de gendarmerie française est lourde. Elle se trouve bloquée sur place par les prairies basses, par la boue. EIle est entourée de voltigeurs espagnols très légers qui l'accablent de coups d'arquebuse. Le roi voit ses hommes tomber comme des lapins, si bien que les paroles historiques de François Ier sont : « Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? » il ne comprenait plus !
Il croyait avoir gagné. Il était en train de perdre. Le roi a été fait prisonnier à 7 heures du matin. L'artillerie ne pouvant plus tirer que dans un seul sens, et elle fut prise par des gens qui n'avaient qu'un couteau à la main... Ils ont pris l'artillerie avec des canifs ! La bataille véritable a commencé à 6 heures 30 et à 7 heures le roi était prisonnier.
La bataille véritable a été gagnée en très peu de temps. Les Suisses, qui étaient à 4 kilomètres du parc, ont essayé de rejoindre le champ de bataille, mais ils ont reçu sur leurs flancs tous les fuyards, ont été refoulés vers le Tessin et se sont noyés... Il y en a eu 10.000 ! Les relèves françaises ont fui, se sont dispersées et, en vingt-quatre heures, une armée de 70.000 hommes avait complètement disparu... 27.000 à 28.000 morts du côté français et 1.500 à 2.000 de l'autre. Toute la chevalerie française disparaît.
Dans ce « spectacle », les protagonistes en chef  sont jeunes, François Ier a 30 ans. Charles-Quint, qui n'est pas là, qui est à Valladolid, a 26 ans, mais les capitaines sont des vieux, La Palisse a 83 ans, le maréchal Besquières en a 76. Ce sont de vieux types qui se sont battus comme des lions et ont été retrouvés presque debout, étayés par les corps qu’ils avaient tués tout autour d’eux.
Vous vous imaginez un vieux maréchal de 81 ans avec une lourde épée, que nous ne pourrions pas prendre vous et moi maintenant, ne mourant que parce qu'il avait suffisamment tué de gens !
Il y a encore après ça le magnifique vaudeville que constitue la captivité du roi. Le cirque qui continuait – François Ier - s'est fait transporter en Espagne - ce n'est pas Charles-Quint qui l'a fait venir, il n'en voulait pas - par la marine française, à qui il n'avait qu'un mot à dire pour débarquer à Marseille, mais c'était un chevalier qui ne pouvait renier sa parole. Dans cette bataille. Deux civilisations s'affrontent. Charles-Quint qui est déjà un politique moderne, un empereur bourgeois qui se bat par personnes interposées. (D'ailleurs, les généraux espagnols lui diront : « Vous avez le roi français, parce qu'il était sur le champ de bataille, mais vous n'y étiez pas ; sinon, vous seriez peut-être prisonnier ! » François Ier, lui, est un roi prolétaire - il fait son boulot lui-même - il va sur le champ de bataille avec sa lance, son cheval, il tue les types ou il se fait faire prisonnier, c'est un chevalier qui rêve de Lancelot du Lac. Quand il est prisonnier, il n'écrit pas des lettres diplomatiques, mais des vers à sa maÎtresse. C'est un poète. Charles-Quint, lui, est un type précis, pauvre, avare, enfermé sans grands divertissements, dans son palais de Valladolid et embêté parce que toujours à la poursuite de quelques deniers, de Suisses à payer, toujours occupé à couvrir une dette en en découvrant une autre, tandis que François Ier, lui, est un poète riche. On peut se demander pourquoi, puisque l'armée française a été anéantie, l'armée impériale n'a pas envahi la France. Eh bien ! parce que la France était la seule à avoir de l'argent. Tout de suite après la bataille de Pavie, l'armée impériale se révolte parce qu'elle n'est pas payée... L'argent, c'est Louise de Savoie qui l'a à Paris, et c'est elle qui le donne ou le garde. C'est elle qui dirige la France après la bataille de Pavie, et d'une façon admirable. C'est la seule puissance devant laquelle toute l'Europe, à ce moment-là, malgré sa défaite, et peut-être en raison même de sa défaite, s'incline, admire et craint. Personne ne bouge, Henri VIII essaie de venir jusqu'à Paris à travers les plaines picardes, il s'en approche, jusque du côté de Gonesse mais l'hiver, la maladie, le manque de désir de prendre Paris, la peur de le prendre, le font reculer ; les autres n'ont même pas essayé de passer les Alpes !
Louise de Savoie, fort habilement, après la défaite, paie les Suisses qui ont été battus, en leur disant : « Mes enfants, je vous devais 300.000 écus, les voilà ! » Les Suisses se disent : « Comment ! Voilà un pays vaincu qui nous paie, alors que le vainqueur ne nous paie pas, on ne marche plus pour la guerre. » Et Louise de Savoie, qui ne peut pas avoir d'armée, dit néanmoins aux Suisses : « Restez bien tranquilles, n'allez pas avec Charles-Quint, je vous louerai un beau jour... » et ils n'y vont pas !
Charles-Quint régnait sur un empire plus grand que la France, mais, en Espagne, il ne pouvait toucher de l'argent que si les Cortès lui votaient les crédits, en Flandre, les Flamands se révoltaient et en réalité son grand empire était sous la direction des banquiers, qui exigeaient des gages importants ; or, à force d'en donner, il n'en avait plus et les Cortès lui refusaient l'argent d'Espagne parce qu'ils lui reprochaient d'engager l'Empire. C'était un bien triste vainqueur !

A.P. : Poursuivez-vous, sur un autre plan, ce travail d'historien ?

J.G. : Je prépare un roman intitulé : Les Ruines de Rome, qui se situe à l'époque moderne, avec tous les événements actuels, des faits divers, des référendums, des débats politiques, des hommes politiques.
Ce roman est écrit de façon que les ruines jouent un rôle. Ce sont des fragments de vie liés ou séparés par de grandes descriptions cosmiques comme la mer, la montagne, la neige, le vent, la pluie et, au milieu de cela, les embryons de ce qui reste des grandes civilisations, c’est-à-dire les grandes passions. On voit, par exemple, une jalousie dont il manque un morceau, un bel amour dont le chapiteau n'est pas mis, une ambition qui est écroulée par la base.

A.P. : À quelle époque de votre carrière littéraire êtes-vous ?

J.G. : J'ai encore 2.000 livres à écrire... il suffit que je, trouve le temps ! Dans Ruines de Rome, il y a la matière de 80 romans ! Je ne parachève pas mon œuvre. Je crois qu'il faut mourir brusquement... il ne faut pas essayer de mettre un terme à soi-même, au contraire. Il faut un beau jour que ça s'écroule comme les ruines de. Rome...

A.P. : À 69 ans, vous conservez la même foi, le même enthousiasme qu'autrefois ?

J.G. : Rien n'a changé ! Je travaille pour mon plaisir. Tous les jours et tout le jour comme un ouvrier, du matin au soir. Maintenant, je paresse au lit, d'autant plus que c'est un travail de rester au lit, on réfléchit. Je me lève vers les 9 heures et je travaille jusqu'à midi ; à midi, je fais une petite balade d'une heure, et puis je travaille jusqu'à 7 heures...

A.P. : L'écriture est devenue une sorte de vice ?

J.G. : Oui, le plaisir graphique de l'écriture.

A.P. : Vous incarnez le probe ouvrier des lettres...

J.G. : Vous venez de prononcer un mot qui me fait plaisir ! Ouvrier, oui, je suis un artisan, mon boulot fait le fond de ma vie ; si je ne travaille pas, je m'ennuie, il n'y a pas de raison que je me promène dans Paris, que je lise un livre qui ne m'aide pas ou ne me serve pas à quelque chose...

A.P. : Vous écrivez pour publier ?

J.G. : Non, si j'étais riche, il est possible que j’écrirais sans publier du tout. Au début, j'étais pauvre, mais j'avais un métier qui me permettait d'avoir ma liberté, comme si j'avais été riche, et j'ai écrit six livres sans en donner un à aucun éditeur : Colline, Un de Baumugnes, Regain, Naissance de l'Odyssée, Le Serpent d'Étoiles, Le Grand Troupeau... tout cela était dans mon tiroir, je ne l'avais donné à personne. C'est un de mes amis, Lucien Jacques, qui a pris lui-même un manuscrit dans mon tiroir et l'a envoyé à Grasset...
J'ai beaucoup de choses non publiées, j'ai au moins 7.000 à 8.000 pages de textes non publiées qui sont composées par des romans dont je ne suis pas satisfait, par des romans avortés, par des contes que j'ai publiés dans de petits journaux, que j'ai donnés à des revues, à des amis, que j'ai gardés par la suite pour de petits passages de critiques, de textes qui me font plaisir à écrire pour moi et que je garde.

A.P. : Vous passionnez-vous pour votre époque ?

J.G. : Non, l'avenir pour moi, disons la vérité, c'est une question d'âge, l'avenir c'est dix ans, alors... dix ans, on s'en tirera toujours !

A.P. : Le progrès ne vous excite pas, l'humanité en marche ?

J.G. : C'est une bêtise ! Il n'y a pas une humanité en marche, on reste sur place ! Les découvertes prétendues scientifiques, les grandes réalisations, comme les billes qu'on envoie tourner autour de la terre, ce sont des petits trucs ; à l'échelle cosmique ça ne compte pas ! On va aller se balader dans Vénus ou dans la Lune vêtus de scaphandres, en portant des tuyaux dans le nez pour respirer et un autre tuyau ailleurs pour pouvoir faire sortir ce qui doit sortir, vous vous rendez compte, ça va être gai !
Alors que le plus grand désir des hommes est de se ficher à poil sur une plage ; de se mettre en bras de chemise dans une prairie de montagne, ils vont se recouvrir de scaphandres, se placer des tuyaux dans le nez, dans le derrière, soi-disant pour conquérir les espaces !

A.P. : Donc, ce destin de cette humanité moderne vous paraît grotesque ?

J.G. : Oui, grotesque, le bonheur de l'homme est dans la petite vallée, il ne faut pas aller trop loin.
Je connais des gens qui font le tour de la terre, qui sont tout le temps en avion, qui ont des valises garnies d'étiquettes et qui n'ont jamais vu le talus qui se trouve en face de la porte d'entrée de leur maison ! On sort, on ramasse une fleur à deux pas de leur porte, et, brusquement, ils sont devant un miracle : « Ah ! C'est formidable, je n'avais jamais vu ça, qu'est-ce que c'est ? » - « C'est une pâquerette… » - « Une pâquerette ? C'est prodigieux ! C'est une fleur inouïe ! ». Ils ont fait cinquante fois le tour du monde, mais ils ignorent la pâquerette, parce que quand on fait le tour du monde en avion, on ne voit rien du tout !
Mon rêve, c'est une petite maison, et un âne. Je vais dans un chemin où les voitures ne peuvent pas passer, mon petit âne s'endort et moi endormi derrière le petit âne, dans une petite calèche en osier. En route, j'ouvre un œil, et me dis : « Cet olivier est très joli » et je le referme... pas plus ! C'est cela le bonheur. Mais, depuis Pavie, n'est-ce pas, on commence à l’oublier...