Friedmann en 40 questions

La Galerie n° 101 février 1971


Georges Friedmann a bien voulu répondre au questionnaire sur «un art de vivre ».

Croyez-vous à l'amitié? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d'un homme?

GEORGES FRIEDMANN : L'amitié est une réalité essentielle, à tel point que sans elle l'existence me paraîtrait inconcevable et sans doute insupportable.

Est-ce pour vous, surtout, un sentiment juvénile? Peut-on à partir d'un certain âge nouer amitié?
L'amitié véritable peut se nouer et se maintenir à travers l'existence entière.

•     L'amitié vous paraît-elle plus grave, plus durable que l'amour?
Amitié, amour : deux univers différents. Médusé par la généralité de certaines questions, je répondrai (comme naguère F.D. Roosevelt) : « No comment ».

•    Croyez-vous à l'amour fou?
On ne peut y croire que si on l'a vécu.

Distinguez-vous la sexualité de l'amour?
Bien sûr. Il n'y a pas d'amour sans sexualité. L'inverse n'est pas vrai.

Le « premier amour» vous semble-t-il celui qui marque, pour toujours une vie?
«No comment»

•     Quelle définition donneriez-vous de l'amour?
Un complexe affectif qui implique la tendresse, l'accord sensuel, l'estime réciproque et la possibilité d'un échange permanent de bonheur entre deux êtres.

Faut-il se marier très jeune?
No comment».

•     Etes-vous favorable à une certaine «liberté» dans le mariage?
La liberté sexuelle est dangereuse quand le mariage est fondé sur l'amour.

Pour un écrivain, un créateur, le mariage est-il à conseiller? Est-ce une entrave ou une aide?
Ici encore, une réponse «omnibus» est impossible. Réponse partielle : lorsqu'un écrivain, un créateur, épouse une femme, elle-même dotée de certaines aptitudes pour créer, il y a un danger : danger pour la femme d'être toute sa vie confinée, étouffée dans l'ombre de son époux.

Quels sont vos rapports avec vos enfants, la paternité vous a-t-elle enrichi?
J'ai une fille qui m'a donné des petits­enfants. Je lui dois certainement beaucoup et, n'ayant pas de fils, à mon gendre aussi et à mes petits-enfants. Je leur suis redevable d'avoir de nouvelles, de grandes joies.

•      Quelle conception avez-vous de l'éducation?
L'éducation doit avant tout aider l'enfant, l'adolescent, à devenir lui-même. Elle ne doit pas imposer des choix, des systèmes de valeurs, une morale tyrannique. Elle doit seulement offrir dans tous les domaines les instruments du choix et dès l'enfance faire comprendre que l'un des secrets du bonheur et de la paix intérieure est de voir ses propres défauts, plutôt que ceux des autres.

•     Croyez-vous à l'expérience? Qu'elle est transmissible?
L'un des traits essentiels de l'éducation véritable est précisément sa capacité de transmettre l'expérience.

•     Quels sont vos rapports avec les autres indifférence, ennui ou curiosité?
Selon les êtres rencontrés, mes rapports avec eux sont indifférence, ennui, curiosité mais aussi attirance, communauté, solidarité. Il y a dans la plupart des hommes des germes de sympathie qui peuvent être cultivés par la sympathie de l'autre.

•     Croyez-vous aux bienfaits ou aux inconvénients de la solitude?
Je recherche ou fuis la solitude suivant les moments. Ma vie est faite d'alternance entre l'intensité de contacts nombreux et un besoin irrépressible de ressaisissement dans la solitude. Je ne pourrais pas vivre sans une certaine dose hebdomadaire de solitude.

•    Fuyez-vous la foule?
De quelle foule s'agit-il ?Votre question me donne envie de répondre «non» car je déteste la misanthropie.

•    Avez-vous recherché la fortune?
Mon problème a été plutôt l'inverse, dans undépouillementdu superflu en l'affectant à des entreprises qui le méritaient.

• Quelle place occupe l'argent dans votre existence?
Comme un moyen, un instrument au service de valeurs et de fins.

•    Aimez-vous le luxe?
Tout dépend de ce que vous entendez par luxe. Un bel objet est-il du luxe?

L'ambition vous paraït-elle légitime? Lui sacrifiez-vous d'autres sentiments?
Si l'ambition coïncide avec la réalisation du meilleur de soi, je suis pour l'ambition. Mais la pleine réalisation de soi implique nécessairement le service d'autres que soi.

•    Avez-vous recherché la réussite?
Le terme de réussite n'est pas seulement ambivalent, mais polyvalent. Je n'ai pas recherché la réussite si vous entendez par là les honneurs conférés par la société, mais j'ai cherché la réussite qui me rapprochait d'une certaine image que je me faisais de moi-même ou encore la réussite correspondant au besoin d'être reconnu par un certain nombre d'hommes et de femmes que j'estimais.

Des sept péchés capitaux, quel est celui qui vous paraît le plus condamnable, celui pour lequel vous avez le plus d'indulgence?
Le péché que je déteste le plus : l'avarice. Celui pour lequel j'ai le plus d'indulgence la paresse.

Quelles sont les qualités les plus gran­des, les défauts les moins admissibles?
La qualité la plus grande : identifier ses actes avec l'éthique que l'on a choisie. Les défauts les plus affreux : la tricherie, l'hypocrisie, le mensonge dans la vie quotidienne.

•      Un écrivain doit-il s'intéresser à la chose politique?
Certains écrivains et poètes ne sont pas faits pour s'occuper de politique. Baudelaire était dans ce cas. En revanche un Victor Hugo ne pouvait pas ne pas s'y engager.

•    Croyez-vous à Dieu, ou en un Dieu?
Je ne crois à aucune révélation. Par contre, pour moi, toutes les religions monothéistes mettent en jeu des forces spirituelles qui sont aujourd'hui indispensables à l'humanité et c'est de leur accord dans ce qu'elles ont de mieux, que pourrait naître un message partagé par tous les hommes. Le vieil Héraclite disait déjà «Des dissonances naît la plus belle des harmonies.»

•      Votre attitude vis-à-vis de ceux qui pratiquent une religion?
Elle diffère selon leur engagement. J'ai des amis qui mettent en pratique des croyances très diverses; certains sont membres de congrégations catholiques, d'autres sont des Juifs religieux très observants, d'autres sont hindouistes. Je les admire dans la mesure où leur vie est l'incarnation de leurs principes. En revanche, j'ai peu de respect pour ceux que l'éminent sociologue des religions, Gabriel Le Bras, appelait les «conformistes saisonniers ».

Croyez-vous que l'homme doit rechercher, avant tout, le bonheur? Quelle serait votre définiton du bonheur?
Chaque individu poursuit le bonheur qui lui est propre. En chaque être, comme dit 5pinoza, il y a, avant tout, la persévérance dans l'être, selon son essence particulière. Pour certains l'essence peut être dans l'inquiétude, pour d'autres, dans l'action, pour d'autres, dans la sérénité et le détachement.

•    Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d'être recherché?
Contrairement à une mode aujourd'hui répandue, je ne jette pas la pierre à ceux qui cherchent leur bonheur dans ce qu'on appelle « la société de consommation ». II est normal que des centaines de millions de gens soient attirés par les joies simples des vacances, du soleil, d'un voyage en automobile : lorsque celle-ci peut les déplacer mieux qu'à cinq kilomètres à l'heure et pare-choc contre pare-choc. Il ne peut y avoir de bonheur véritable dans un milieu technique non dominé.

•     Quelles sont pour vous les règles essentielles qui doivent gouverner une vie?
Réaliser son essence, c'est-à-dire se réaliser au sommet de soi-même.

•     Quelles sont pour vous les valeurs fondamentales?
Mes réponses à vos questions précédentes l'ont clairement indiqué.

•     Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie?
Chaque fois que j'ai présumé de mes forces.

Craignez-vous la mort? Est-ce pour vous une hantise? En avançant en âge, y pen­sez-vous davantage?
Avec l'âge, j'y pense davantage, mais aussi avec une sérénité croissante et pour m'y préparer. Bien rares (s'il en est) sont ceux, qui en vérité, ne la craignent pas.

•     Quelle place vous reconnaissez-vous dans ce monde d'aujourd'hui?
Une place modeste, ce qui, à l'encontre de tous ceux qui s'agitent pour occuper le devant de la scène, me conserve, je crois, une certaine jeunesse de cceur et d'esprit.

•    Quelle est votre attitude devant la société actuelle?
Je me suis efforcé de vivre le précepte du sage : <Il ne s'agit pas de s'indigner, il faut comprendre.» Comprendre pour, à travers la connaissance et grâce à elle, tenter d'atténuer quelques maux et souf­frances.

•   La condamnez-vous?
Je viens de vous le dire à une stérile «condamnation» je préfère une critique lucide et constructive. II est vain, absurde de s'insurger contre le progrès technique. Notre civilisation, qui est loin de n'avoir que des mauvais côtés est caractérisée par une énorme disproportion entre la puissance que la science a donnée à l'homme et les forces morales et spirituelles dont il dispose pour maîtriser cette puissance. Au lieu de vitupérer (ce qui est trop facile), chacun de nous, par son effort personnel, peut l'aider à réduire ce funeste déséquilibre.

•    Auriez-vous préféré vivre à une autre époque?
Cette question ne m'effleure même pas. Je vis dans celle-ci et j'essaie d'y faire mon métier d'homme.

Comment imaginez-vous son avenir?
Comme un déséquilibre croissant entre la puissance et la sagesse (ou plutôt la non-sagesse) des hommes, à moins qu'ils ne mettent dans leur effort sur eux-mêmes autant de persévérance et d'invention qu'ils ont mis dans la science et dans les techniques.

Etes-vous pessimiste, ou optimiste?
Ces mots n'ont pas de sens pour moi. Rien n'est écrit. Les jeux ne sont pas faits, le pire n'est pas certain. L'avenir de la civilisation technicienne dépend d'abord de quelques hommes, de petits groupes qui prendront en main son avenir en même temps que le leur.