« L’AFFAIRE DU VERROU DE FRAGONARD »
   EXCLUSIF LE DOSSIER DU LOUVRE



L'affaire du « Verrou » de Fragonard vient d'atteindre un comble ! Rappelons les faits. La revue «l’Œil » de septembre prétend que « le Verrou » de Fragonard, acquis en janvier par le Louvre pour cinq millions est une copie. Les arguments principaux sont que les services du Louvre ont ignoré que ce tableau était précédemment passé en vente publique, le 26 mai 1933, comme « attribué à Fragonard », et vendu pour la somme modeste de 67 500 F, et qu'il ne figurait pas dans le catalogue raisonné des peintures de Fragonard, de Georges Wildenstein, paru en 1960. Paraît alors « la Revue du Louvre et des Musées de France », avec un article donné en mai de M. Pierre Rosenberg et d'Isabelle Compin (la parution de cette revue est épisodique et son édition lente, bien que les sommaires soient fixés longtemps à l'avance la preuve peut en être faite), qui non seulement prouve que la vente de 1933 était connue, mais qui rappelle celle de Galliera du 21 mars 1969, où ce tableau fut remis en vente, et acheté pour 55 000 F. Aucun expert alors ne le « reconnut », Pierre Rosenberg pas plus que les autres. Ce jeune conservateur n'est cependant pas un novice car il a, on s'en souvient, lors d'une vente, identifié un Poussin, que personne n'avait su analyser, et qui a été acquis par le Louvre pour 2 200 F! Pierre Rosenberg publie la généalogie du tableau, qu'il a reconstituée, et fournit une explication des origines de l'erreur d'identification des experts : on considérait ce tableau comme une copie sans avoir pris soin de vérifier son histoire, et surtout il avait été retouché, et même repeint dans certaines de ses parties, et son état brunâtre le rendait peu lisible, enfin - et surtout - la notion qu'on avait de l'esprit de la peinture de Fragonard était à repenser (cf. Galerie-Jardin des Arts n° 140 d'octobre 1974, qui expose la thèse de Pierre Rosenberg).
La presse s'emparait de l'affaire et ouvrait une polémique :
 « Le Louvre a-t-il payé 500 millions de francs un faux Fragonard ? » (Match). - Le Pigeon de la rue de Rivoli » (Canard enchaîné). « Tout une affaire d'état derrière ce verrou » (Le Monde). « Le droit au risque » (Le Point).
On pouvait penser qu'il s'agissait surtout d'apprécier la qualité des arguments en présence, mais l’Œil, dans son numéro de novembre 74, en reproduisant quelques-uns des articles parus sur cette polémique, (habilement découpés et choisis) et sans doute furieux de voir ses arguments de base réfutés, rassemblait en trente-deux points son accusation, avec un tel luxe de mauvaise foi, qu'il n'est pas possible de laisser plus longtemps s'établir l'équivoque. Dans la mesure où nous avons pris position sur cette affaire, en publiant les arguments du Louvre, qui nous paraissaient fondés, nous devons d'autre part à nos lecteurs de poursuivre l'enquête. L'ensemble des documents que nous présentons aujourd'hui constitue un dossier exclusif par le nombre le sérieux des renseignements rassemblés, mais il était facile pour n'importe quel critique d'art ou journaliste, qui aura fait passer la qualité de l'information avant l'esprit de polémique ou la volonté de dénigrement, de composer ce même dossier, en voyant les uns après les autres les témoins de cette affaire. Pour la commodité de l'exposé, nous conserverons le principe de répondre aux accusations de l’Œil, dont les signataires d'ailleurs restent anonymes (car qui constitue l'équipe de l'œil ? Messieurs Xavier Gilles, Georges Boudaille et Souren Mélikian ? Ou doit-on considérer comme « otages, les collaborateurs occasionnels de la revue ?) Ces arguments peuvent être classés en trois catégories : accusations de légèreté, de mensonges et d'erreurs.

ACCUSATION DE LÉGÈRETE

Selon l’Œil, les conservateurs du Louvre ont constitué un dossier « rudimentaire » pour informer Valéry Giscard d'Estaing. L’Œil souligne : « Monsieur Rosenberg a-t-il parlé au Ministre des passages précédents en ventes publiques ? Celui-ci a-t-il pu prendre sa décision en connaissance de cause ? M. Pierre Rosenberg a-t-il expliqué à V.G.E. quel était l'acheteur du tableau à la vente de 1969 ? Qui était prêt à le revendre au Louvre avec un joli bénéfice ? »
Nous sommes dans le domaine de la calomnie et de la mauvaise foi. Le rédac­teur anonyme fait semblant d'ignorer comment le Louvre achète un tableau. Il laisse penser qu'une conversation entre V.G.E. et Pierre Rosenberg a décidé le Ministre des Finances à « lâcher » 500 millions. C'est ridicule... mais effi­cace. Un jeune conservateur mal in­formé, abusé par un habile marchand persuade un Ministre crédule qui gas­pille ainsi les deniers de l'État! Le Lou­vre serait composé de faux spécialistes, le Ministre serait un jobard et les citoyens seraient volés !
Le Verrou a été acquis comme toutes les autres œuvres, selon les règlements en vigueur, après une décision prise à l'una­nimité des 30 membres qui composent le Comité du Louvre, le 17 janvier 1974 ratifiée par le Conseil des Musées Natio­naux du 23 janvier, et c'est ensuite qu'est intervenu l'accord du Ministère des Finances dans le cadre des règlements d'achats des œuvres des Musées de France.
V.G.E. n'a pris la décision de débloquer les fonds d'achat que sur vue du compte­ rendu du Comité, l'unanimité du vote et en réponse à la demande officielle qui lui était faite d'une subvention exception­nelle pour acquérir le Verrou.
Un détail que l’Œil a démesurément exploité : au cours d'un dîner privé au domicile de Monsieur Wormser, direc­teur de la Banque de France, M. Giscard d'Estaing, alors Ministre des Finances, avait demandé à M. Pierre Rosenberg, si les conservateurs du Louvre étaient satisfaits de la récente acquisition d'un Georges de la Tour qu'il avait facilitée et si le Louvre avait d'autres besoins. M. Rosenberg exposa alors le cas du Verrou, qui pour être acquis exigeait alors une subvention spéciale. Le Minis­tre dit qu'il examinerait cette possibilité si le Conseil des Musées fixait sa posi­tion sur l’intérêt du tableau.
Il est tout à fait abusif de faire reposer sur Pierre Rosenberg la décision d’achat du Ministre et l’argument du dossier « rudimentaire » est fallacieux. On veut nous faire croire que dans cette Républi­que tout se décide dans la hâte et l'im­provisation, par une sorte de droit du Prince qui serait entouré d'ambitieux et d'imbéciles. En réalité c'est M. Laclotte et l'ensemble des conservateurs du département des peintures, qui ont sou­haité acquérir le Verrou. M. Rosenberg spécialiste du XVIIIe siècle a ensuite fait l'enquête sur l'origine du tableau, et rédigé l'article de la revue du Louvre. C'est la direction du Musée de France qui a établi les liaisons administratives avec le Ministère des Finances pour l'acquisition du tableau. L'argument du fait du Prince, mal in­formé, s'écroule !
L'Œil affirme :
«Aucun des historiens d'art cités par M. Pierre Rosenberg n'est spécialiste de Fragonard : Le français Jacques Thuil­lier est connu surtout pour le XVIIe siècle et n'est l'auteur que d'un petit opuscule de vulgarisation sur Fragonard.
« L'anglais Anthony Blunt est spécialiste de Poussin. Pourquoi M. Pierre Rosen­berg n'a-t-il pas consulté les véritables spécialistes du XVIIIe siècle? Si les anglais sont plus qualifiés pour juger de Fragonard - comme le laisse entendre la référence à Anthony Blunt - pourquoi ne pas interroger plutôt Sir Francis Wat­son, Directeur des Collections Royales, ancien directeur de la Collection Wal­lace pour lequel le XVIIIe siècle n'a pas de secrets? Pourquoi ne pas demander surtout l'avis des précédents Conserva­teurs en Chef du Louvre René Huyghe et Germain Bazin? Ou celui d'Alexandre Anangff auteur du catalogue des dessins de Fra­gonard ? Est-ce par crainte que l'avis de ces éminents spécialistes soit défavora­ble ? Pourquoi ne pas interroger aussi les experts des ventes publiques et devant les tribunaux tels que Paul Antonini ou Lebel qui l'a présenté comme « Ecole de » lors de la vente à Galliera en 1969 ? »

 On est vraiment effaré d'un tel ensemble de contre-vérités - pour ne pas dire de mensonges - affirmés avec plus de cynisme.
La plus flagrante d’abord : M. René Huyghe, ancien conservateur en Chef du Louvre n'aurait pas donné son avis; or il est membre du Conseil des Musées qui a voté à l'unanimité en faveur de l'acquisition du tableau. L’Œil ne peut l'ignorer, ou alors il prouve à quel point cette enquête a été menée avec légèreté et impudence. Il suffisait d'ail­leurs de téléphoner à M. Huyghe pour vérifier sa position. L’Œil n'en a rien fait... mais continue à médire. La position de Germain Bazin : d'abord il n'est évidemment pas spécialiste de Fra­gonard, mais le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas en « odeur de sainteté » auprès du Ministère et disons que les conservateurs n'ont pas éprouvé le besoin de le consulter. Jacques Thuillier prépare depuis trois ans la grande exposition de Fragonard pour le Musée de San Francisco et il est sans conteste l'expert actuel le plus avisé en cette matière. C'est vouloir le disqua­lifier bassement que de situer sa compé­tence au niveau de la rédaction d'un opuscule de vulgarisation.
Quant à Charles Sterling dont  l’Œil écrit : « Nous serions très surpris qu'il se soit prononcé aussi catégoriquement », eh bien si ! L’Œil aurait dû vérifier. L'anglais Anthony Blunt - rendons lui son titre de Sir comme Francis Watson - et apportons cette précision - que l’Œil aurait dû connaître - : il est mem­bre du Conseil des Musées de France et à ce titre doit se prononcer sur les achats; c'est sa fonction. Si Pierre Rosenberg l'a cité dans l'émission de télévision « Forum des Arts », malgré le principe du secret professionnel qui se rattache aux décisions du Conseil des Musées, c'est que publiquement Sir Anthony Blunt a manifesté son enthou­siasme pour « le Verrou » de Fragonard. Le moins qu'on puisse dire, d'autre part, c'est que sa compétence n'est pas moins grande que celle de Sir Francis Watson, mais qui lui est surtout spécialiste des meubles du XVIIIe. A notre tour une question : pourquoi consulter Messieurs Lebel et Antonini, les deux experts qui, justement, sont à l'origine de « l'erreur d'attribution » de la vente de 1969 ?
L’Œil pose une autre question subsi­diaire : « qu'est-il arrivé au tableau pour qu'en 1969 il eût été autant repeint, aussi défiguré ? Le Louvre aurait-il acheté une ruine ? »
Trêve d'ironie et de mauvaise foi. Il est évident qu'acheté bon marché — 67 500 F — le Verrou pouvait ne pas apparaître important à son propriétaire s'il l'a fait retoucher et ce, par un restau­rateur malhabile et sans talent. Quant à la ruine, allez donc la voir au Grand Palais !
Pierre Rosenberg affirme que l'œuvre passée en vente publique en 1933 et 1969 présentait des variantes non négli­geables avec celles d'aujourd'hui (plis des draperies, pomme plus petite) mais l'examen minutieux d'une bonne photo­graphie parue en 1969 a permis de déce­ler, en partie masqué par des repeints, le réseau des craquelures aujourd'hui clai­rement visibles sur la toile du Louvre. L’Œil répond : « cette apparence peut être tout simplement due au trop fort encrage du catalogue qui supprime les demi-teintes. Cela ne veut pas dire que le tableau, que chacun pouvait contem­pler avant la vente, comportait aussi ces différences. Pourquoi M. Pierre Rosenberg - demande l’Œil - ne reproduirait-t-il pas cette bonne photographie communiquée par l'étude Laurin qui montre nettement les soi-disant repeints et lui permet de conclure qu'une œuvre authentique se cachait sous une restauration malhabile. Peut-il affirmer sérieusement - conti­nuait sans rire le rédacteur anonyme - que lorsqu'on se trouve devant un authentique chef-d'œuvre on ne le devine pas même à travers quelques repeints ? » La réponse est simple, la photo la voici L’Œil aurait pu la consulter à l'étude Laurin avant de poser une inutile ques­tion de fausse polémique et de médi­sance. Il suffit de juger sur pièce ! Et haussons les épaules devant la préten­tion naïve du rédacteur - anonyme - qui se dit capable de reconnaître un chef­ d’œuvre sous un repeint. Pierre Rosen­berg, lui, a identifié un Poussin, que dix experts n'avaient pas reconnu... Les mêmes qui lui reprochent aujourd'hui d'avoir spolié la veuve et l'orphelin, en arguant que le Louvre a acquis pour 2 200 F un tableau qui en valait 100 fois plus ! En tout cas précisons que le Tri­bunal n'a nullement cassé la vente comme on l'a écrit.

ACCUSATION DE MENSONGES

L’Œil reproche nettement à Pierre Rosenberg d'avoir menti. « Ce n'est pas trois mois durant, mais quelques heures seulement que le Louvre aurait pris pour examiner le Verrou avant son acquisi­tion. Est-il sérieux d'acheter aussi cher un tableau dans ces conditions ? « L’Œil laisse entendre que le laboratoire du Louvre dirigé par Madame Madeleine Hours ne s'est pas prononcé, il écrit : «pourquoi ne publie-t-on pas cette étude de Madeleine Hours comme cela a été fait dans le N° 3 de la Revue du Louvre à propos de « La Victoire » de Le Nain, étude par laquelle elle explique en détail : a) l'état du tableau, b) la techni­que du peintre, c) la radiographie et l'histoire de l'art. En particulier pour reconnaître une peinture originale d'une copie, le test est de savoir si celle-ci pré­sente des « repentirs ». En effet un pein­tre charge toujours légèrement sa composition, quelquefois seulement de quelques traits. Ces « repentirs » se voient aux rayons X et souvent à l’œil nu. Une copie n'a pas de« repentirs» car elle est faite au carreau. Madeleine Hours a-t-elle pu déceler des « repen­tirs » ? A l'Œil nu, on n'en voit pas. » Comme d'habitude la fameuse « équipe de l'Œil qui travaille sur ce dossier comme elle travaille actuellement sur d'autres affaires de ce genre qu'elle livrera dans le futur à ses lecteurs » (ça nous en promet de belles !) n'a rien vérifié. Par goût de la médisance, peut­-êtreou absence de métier, simplement.Carla vérité est différente : le Verrou a examiné par les conservateurs duLouvreen mars 1973, c'est-à-dire dix mois avant son acquisition. Il a été et l’objet d'études sérieuses durant plu­sieurs semaines. Il a également été mon­tré à de nombreuses personnalités, à Pierre David-Weill dès le printemps 73 — Pierre David-Weill est président du Conseil des Musées de France —, c'est un donateur célèbre et un des plus grands collectionneurs de Fragonard qui soit au monde. Sa compétence est mondiale­ment connue, il a donné son accord sans réserves pour cette acquisition — « Le Verrou » a été vu par tous les conservateur­s de peintures du Louvre, par des experts convoqués spécialement, et par de nombreux conservateurs étrangers passant au Louvre. Les Musées de France avaient alors une priorité pour l’achat du Verrou et il n'avait aucune raison de tenir secrète l'existence du tableau.
Bien entendu, le tableau a été également examiné par les laboratoires du Louvre. On peut dégager de cet examen un ensemble modeste de certitudes : le Ver­rou n'a pas été fait « au carreau », il n'y a pas de repentir, il date bien de la fin XVIIe siècle, les craquelures en cercle sont bien évidentes et sont caractéristiques de l'époque Fragonard.
Un fait important est que dans sa préparati­on le tableau a été recouvert initiale­ment d'une couche de céruse - ce qui était fréquent à l'époque - mais dont la propriété est d'atténuer les effets des rayons X, l'image radiographique n'est donc pas nette. La lisibilité est floue, d’autre part il a été ré-entoilé à la cire, ce qui diminue aussi la lisibilité aux rayons X.
Il y a des tableaux qui parlent (comme le Le Nain qui effectivement comporte des repentirs) et il y en a d'autres qui ne parlent pas. On peut citer vingt chefs­ d’œuvre sans repentirs. Le problème tel qu’il est exposé par l’Œil est équivoque. Il veut laisser croire qu'un chef­ d’œuvre doit nécessaire laisser apparaître des repentirs ; il fait ainsi pla­ner un doute supplémentaire sur le Ver­rou. Il est certain que les « anonymes » de l'Œil ont eu vent de la faiblesse des résultats des examens de laboratoire, et qu’ils insistent sur ce détail, sachant que publication des résultats serait déce­vante pour le grand public, qui en matière de chef-d'œuvre attend toujours roman signé rayons X.
Précisons aussi que le Louvre ne possède pas de tableau de Fragonard de la même époque que « le Verrou », et qu'il n'était pas possible de comparer utilement la touche de pinceau ou les glacis. La pré­sente exposition au Grand Palais, qui rassemble plusieurs œuvres voisines, permettra sans doute de compléter le dossier technique, en apportant des pré­cisions supplémentaires. Le dossier d'examen sera publié — déclare-t-on — s'il présente un intérêt certain. L'Œil prétend qu'aucun Musée ne s'était porté acquéreur du Verrou : « Quel Musée ? Quelle preuve y-a-t-il qu'un Musée l'aurait finalement acheté ? Pour­quoi une telle hâte ? L'État Français peut toujours empêcher la sortie d'une œuvre et ne s'en prive pas à juste titre. Le Ver­rou avait-il fait l'objet d'une seule demande d'exportation?» Quatre amateurs étrangers (dont paraît-il Paul Getty) étaient prêts à le payer 7 millions de francs.
« Sa collection de peintures françaises du XVIIIe siècle n'est pas, fameuse et tout le monde considère que seule sa collection de meubles du X VIIIe siècle est valable. » Le dossier commercial et confidentiel appartient évidemment au marchand François Heim qui a vendu le tableau au Louvre, mais les conservateurs ont vu les lettres de propositions fermes d'achat des musées étrangers. Leur parole vaut bien celle du rédacteur anonyme de l'Œil.
Avec le droit de préemption, le Louvre aurait payé le Verrou 2 millions de plus !
Quant à l'argument laissant entendre que le Louvre peut toujours s'opposer à la sortie des chefs-d'œuvre, ce n'est cer­tes pas un grand marchand qui l'a souf­flé au rédacteur de l'Œil, car il aurait su, sans aucun doute, qu'il ne pesait pas lourd ! La récente affaire de « la Made­leine Fabius » de Georges de La Tour, qui a été achetée par le Musée de Was­hington, et qui a quitté la France contre l'avis du Conseil des Musées, est une preuve suffisante que l'argent est souvent plus puissant que les bonnes raisons esthétiques. Il y avait évidemment l'hy­pothèse d'attendre la demande d'expor­tation. Mais le Louvre savait par les let­tres d'achat ferme que le prix de vente du tableau serait de 7 millions de francs. S'il avait voulu exercer son droit de préemption il eût payé le Verrou 2 mil­lions de plus. Il eût dû agir dans la hâte pour trouver les fonds et courir le risque de voir le tableau franchir les barrages et quitter la France. Il aurait aussi, moindre mal certes, excité la ire des marchands qui auraient prétendu une fois de plus être brimés dans le libre exercice de leur profession. En toute logique il valait mieux acheter « le Verrou » avant qu'un grand musée étranger n'ait déposé une demande d'exportation politiquement appuyée. L'Œil en tout cas est mal placé pour donner des leçons dans ce domaine et reprocher aux conservateurs d'avoir su prévoir. (Sans aucun sous-entendu dans l'énoncé des faits, mais avec le souci de donner sans hargne des renseignements complets et objectifs, rappelons que la Présidente du Conseil d'administration de L'Œil est Madame Kuniko Tsutsumi, sœur du Président du Groupe japonais SEIBU, gros importateur d'œuvres fran­çaises au Japon, et que Gilles Néret est l'associé de Daniel Wildenstein dans la Wildner, société d'achat de tableaux). Quant au coup de pattes concernant la qualité de la collection Getty, ce n'est ni aimable, ni fair play, ni juste. Il est exact que Getty a constitué, avec des moyens réduits, une collection de tableaux peu importante, jusqu'à la construction de son grand Musée mais il a acquis ces dernières années des œuvres de premier ordre - et chères, comme « La Rixe » de Georges de La Tour. On voit qu'il en est des accusations de mensonges comme de celles de légèreté. Elles font long feu!
Accusation d’erreurs
Situons tout d'abord le contexte des faits historiques. « Le Verrou » peint par Fra­gonard sur commande en pendant à un précédent tableau, «L'adoration des Bergers », appartenait depuis 1784 au marquis de Véri (qui possédait notam­ment dix Fragonard). On en trouve trace dans la vente après décès du marquis le 12 décembre 1785. Il fut acquis 3 950 livres par Le Brun, mari de Mademoi­selle Vigée, puis par Grimod de La Rey­nière, fermier général. Vendu en vente publique le 3 avril 1793 et acquis - de nouveau - par Le Brun pour 3 010 livres.
Le Louvre en trouve trace dans ses archives en date du 8 avril 1817 dans une note signée La Fontaine, Henry, Pérignon, commissaires experts aux Musées Royaux (nous sommes sous la restauration et la Monarchie de Juillet) qui répondent au comte de Forbin, directeur des Musées royaux, en préci­sant, « les commissaires consultés sur la valeur d'un tableau de feu Fragonard qui est généralement connu sous le titre du Verrou sont d'avis que le prix commer­cial de ce tableau serait, en pays étran­ger surtout, d'environ 1 500 F »...
« Il semble, écrit Rosenberg, que dès 1817 le Louvre aurait pu acquérir le Verrou. Le prix d'estimation n'exclut nullement qu'il s'agisse de l'original faible par rapport aux sommes payées à la même époque pour des toiles néoclas­siques, il est élevé pour une œuvre du XVIIIe siècle dont la peinture était alors en complète défaveur. »
Le propriétaire du Verrou est alors Gabriel Thomas Marie d'Arjuzon, comte de l'Empire, dont l'un des fils Félix fut député de l'Eure. A la mort du comte Gabriel d'Arjuzon, lors de l'inventaire de ses biens, en mars 1852, on ne trouve plus trace du Verrou, mais par contre d'un autre tableau ayant appartenu au Marquis de Véri « L'Ivrogne chez lui » de Greuze qui avait également appartenu à la collec­tion de La Reynière et qui est aujourd'hui au Musée de Portland dans l'Oregon, ce qui prouverait que d'Arjuzon avait acquis en même temps le Verrou de Fragonard.
Signalons que les voisins des Arjuzon dans l'Eure sont les Bailleul, propriétai­res du château de Rouville à Alizay. En 1887 meurt Achille de Bailleul et l'inventaire après décès le 7 juin 1887 fait état du Verrou de Fragonard. Madame de La Potterie en hérite.
En 1922 l'expert Georges Sortais écrit au directeur des Musées Nationaux Jean d'Estournelles de Constant, en lui annonçant qu'il a entre les mains « une œuvre très célèbre d'Honoré Fragonard qui touche au patrimoine artistique et national ». Le tableau est vu par les conservateurs Paul Jamot, Jean Guif­frey, Paul Léon, directeur des Beaux-Arts. La réponse faite par le directeur ne met pas en doute l'authenticité du tableau mais le Louvre a épuisé toutes ses ressources car il vient d'acheter un Degas, un Courbet et un Delacroix. Le tableau de Madame de La Potterie est acheté par André Vincent. Le 26 mai 1933 il est mis en vente à la Galerie Charpentier comme « attribué à Frago­nard », mais annoncé en vedette sur la couverture du catalogue. En outre la notice n'exclut pas qu'il puisse être l'ori­ginal du marquis de Véri dont il a d'ail­leurs les dimensions. Il est adjugé 67500F.
Il repasse en vente publique le 21 mai 1969 au Palais Galliera et est adjugé 55 000 F et acquis par le marchand François Heim.
Le Louvre s'en porte acquéreur en jan­vier 1974 pour 5 millions de francs. On peut suivre d'après ce rapide historique l'aventure du Verrou. Il quitte la collec­tion La Reynière en 1793 pour retourner chez Le Brun, puis il est acquis par d'Arjuzon où il se trouve en 1817 en même temps que d'autres oeuvres de la collection La Reynière. Il n'y est plus en 1852 mais on le trouve en 1887 dans la collection Bailleul dont hérite Madame de La Potterie. L’Œil prétend que la réponse des Musées nationaux en 1922 à l'offre de l'expert Sortais est la lettre habituelle qu'envoie un musée pour refu­ser une proposition sans intérêt. Affir­mation gratuite et nullement évidente. A la différence du rédacteur anonyme de l'Œil j'ai vu le manuscrit de la lettre (il n'y avait pas de dactylo à l'époque dans les musées). Des mots sont raturés, rem­placés, aucune expression n'est restric­tive ni dilatoire, je dirais plutôt que M. d'Estournelles ne trouvait pas que l'œuvre de Fragonard était essentielle au Louvre. L'époque d'ailleurs n'était guère favorable à cette peinture du XVIIIe.

Une révélation : c’est la position de Georges Wildenstein qui a fait déclasser le tableau

Par contre, l'argument de la réfutation du Verrou par Georges Wildenstein mérite plus de considération. L'Œil écrit : « En 1933 le tableau ne compor­tait ni restauration, ni «jus » car Geor­ges Wildenstein à la demande du Commissaire-priseur Henri Baudoin l'avait fait nettoyer avant la vente pour déterminer s'il s'agissait de l'original ou d'une copie. »
J'ai eu l'honneur de connaître et de tra­vailler avec Georges Wildenstein et je sais quelle méticulosité il apportait à toute chose, et spécialement à l'examen des tableaux, et je sais tout particulière­ment quel amour - il n'y a pas d'autre mot - il vouait à l'œuvre de Fragonard. Que G. W. ait examiné le tableau est un fait, qu'il l'ait fait nettoyer avant la vente n'en est pas un, car qui en témoigne ? et quel genre de nettoyage ?

Sur la photographie du Verrou de la vente de 1969 on observe que la pomme est plus petite et les plis différents.
On comparera avec la photographie de l'autre tableau

Autre fait : le tableau vu par G. W. n'avait pas encore été repeint.
Autre fait : G. W. ne l'a pas reconnu comme étant un Fragonard; nous chercherons tout à l'heure pourquoi.
L'Œil souligne une autre erreur :
« Le tableau acheté par le Louvre est le Fragonard le plus cher du monde. Le prix record précédemment obtenu était celui du portrait du duc d'Harcourt de la meilleure manière de Fragonard et de sa grande période qui a fiait chez Sotheby le 8 décembre 1971 trois millions sept cent quarante mille francs.
En fait, avec les frais ce tableau a été adjugé quatre millions six cent soixante mille francs, soit cinq millions actuels.
De même « la Liseuse » de Fragonard a été vendue au Musée de Washington en 1961, huit cent soixante-quinze mille dollars, c'est-à-dire plus de cinq millions' actuels... et encore ne fait-on ici allusion qu'aux prix en vente publique. Dans les transactions de gré à gré les cours sont bien supérieurs. Pourquoi faire semblant de l'ignorer, Messieurs de L'Œil ! Et on ne peut que qualifier de démagogiques les réflexions de l'Œil : « Le Louvre pouvait acheter pour 55 000 F soit 1 % du prix qu'il a payé ensuite le Verrou le 21 mars 1969 » ou « le Louvre a acheté une copie 100, fois plus chère que son prix à Galliera en 1969 ». C'est très drôle : parions que cette copie-là n'a pas été relue par les patrons de l'Œil. Surtout si l'on considère que le Verrou a été proposé et accepté 7 millions de francs à des musées étrangers.
On notera cependant que la manœuvre de l'Œil tente d'apporter un doute sur le plan commercial de l'affaire. Soit qu'on sous-entend que les conservateurs peu avertis aient accepté un prix « gonflé », soit qu'on laisse croire que le marchand n'a guère été honnête en abusant ses clients qui « dans la hâte » se sont laissés subjuguer par une mise en scène bien montée.
En fait, le Louvre a gardé le tableau pendant des mois, l'a montré à des experts mondiaux, c'est renseigné sur la valeur des estimations et a acquis le Verrou après s'être assuré que la vente de l’œuvre à l'étranger était imminente. Certes, le Louvre aurait pu l'acheter 67 000 F en 1933 et 55 000 F en 1969 si l'attribution avait été reconnue. C'est flair et le pari et aussi le travail de François Heim que le Louvre a payés 4 millions 450 000 francs; de quoi rendre furieux tous ceux qui se sont trompés, mais il faut jouer le jeu, n'est-ce pas ! N'attachons pas trop d'importance aux excès de mauvaise humeur de l'Œil qui a jusqu'à prétendre que « Pierre Rosen­berg dans son livre sur Chardin, a publié « La Fillette au volant» des Offices de Florence, qui n'est qu'une vulgaire copie du célèbre original de la collection Phili­ppe de Rothschild ». Apportons cette précision : Pierre Rosenberg a présenté cette œuvre comme une copie de la main de Chardin ce qui est historiquement prouvé et que semble ignorer le rédac­teur anonyme de l'Œil. Ce genre de coup bas devrait être interdit dans cette polémique !
L'Œil prétend aussi qu'il existerait un quatrième Verrou « qui se trouvait en 1927 dans la collection de Monsieur Le Pelletier 22, avenue Bugeaud »; preuve qu'il détiendrait d'une « note manuscrite sur un exemplaire du Fragonard de Por­talis appartenant à l'éminent critique d'art Sébastien de Ricci. ».
Il doit s'agir sans doute de Seymour de Ricci qui a vu le tableau de Madame de La Potterie chez sa fille Madame Le Pelletier lequel tableau fut vendu le 26 mai 1933. Le rédacteur de l'Œil s'em­brouille; croyant enfoncer un clou, il tape à côté. Sinon, qu'il montre le qua­trième Verrou.
Venons-en aux choses sérieuses. L'Œil écrit : «  Georges Wildenstein a examiné le Verrou très attentivement en 1933 et ne l'a rejeté qu'à regret. Quel marchand avisé refuserait une aussi bonne affaire ? »
Il est troublant en effet que G. W. n'ait pas identifié le Verrou comme étant un Fragonard. Lui le plus grand parmi les experts; lui, qui avait voué son existence à la quête des Fragonard; lui, enfin le Marchand. Pourquoi aurait-il hésité à faire une bonne affaire ? Il y a trois hypothèses 1) Georges Wildenstein préférait peut-­être par exemple la version de la collec­tion Penon et qui était passée deux fois en vente publique en 1891 (3 200 F) et en 1910 (5 200 F) et peut-être lui trou­vait-il plus d'intérêt. 2) Un marchand qui acquiert un tableau considéré comme douteux peut porter préjudice au reste de sa collection du même artiste.
3) Surtout G. W. avait une conception de Fragonard qui ne lui permettait peut­-être pas de voir l'importance du Verrou. Peut-être même ne voulait-il pas la voir. Il aimait Fragonard et son admiration s'était cristallisée sur « l'Adoration des Bergers », tableau conçu « dans la manière de Rembrandt ». Or, le Verrou, tableau « libre et rempli de passion », exprime une toute autre manière de Fra­gonard et même une rupture comme l'ont souligné les contemporains de Fra­gonard. En acceptant le Verrou G. W. était obligé de procéder à une révision des valeurs de Fragonard et il s'y est refusé, peut-être parce qu'un passionné ne peut renier le sens de sa passion sans se renier lui-même. Et il s'y est refusé contre ses intérêts. Mais au nom de ce qu'il croyait être la vérité, selon Frago­nard.
Or, nul n'est dépositaire de ce génie de vision, infaillible, et l'histoire de l'art est riche de remise en cause radicale et déchirante.
Il est tout à fait significatif que G. W. ait daté très arbitrairement, en tous cas sans preuve formelle, la naissance du Verrou vingt ans après que Fragonard ait peint « l'Adoration des Bergers ». Il prétend que l'Adoration a été peint entre 1752 et 1761, c'est-à-dire qu'il sous-entend que le Verrou était une œuvre de la fin de la vie de Fragonard, et n'appartient pas à la belle période de la plénitude caractéri­sée, à ses yeux, par « l'Adoration des Bergers ». Mais lors de la parution de l'ouvrage de G. W. sur l'œuvre de Fra­gonard, des historiens d'art éminents avaient émis des doutes sérieux sur ses datations (cf. Burlington Magazine) elles sont encore plus nettement mises en cause avec l'affaire du Verrou.
II est plus significatif encore que Georges Wildenstein n'ait même pas cité« le Verrou » parmi les copies présumées dans son catalogue de Fragonard (alors qu'il cite la copie d'autres tableaux). C'est très troublant. On peut discuter de la qualité du tableau, non de son exis­tence, qui est un fait dans une monogra­phie de l'œuvre complet. Il semble que G.-W. ait agi comme s'il avait voulu effacer la découverte qu'il avait faite trente ans plus tôt. Il nous semble être devant une sorte d'acte manqué, d'ori­gine passionnelle, car il est vrai que « le Verrou » révélait un autre Fragonard que celui qu'il aimait, Dans l'invraisem­blable série d'accusations, où se mêlent la démagogie, la mauvaise foi, le déni­grement calomnieux et l'incompétence, que constitue l'article de l'Œil, il ne se trouve qu'une seule information vérita­ble, concernant cette affaire, mais de taille. On pouvait se demander pour quelles raisons le tableau passé en vente publique en 1933, avait été « déclassé » — si l'on peut dire — et figurait avec la mention « attribué à Fragonard ». Eh bien ! L'Œil nous l'apprend. On ne sait pas très bien quelle est l'origine de son information mais il affirme péremptoire­ment : « En 1933 le tableau ne compor­tait ni restauration ni jus » car Georges Wildenstein à la demande du Commis­saire-priseur Henri Beaudoin l'avait, fait nettoyer avant la vente pour déterminer s'il s'agissait d'un original ou d'une copie. »
Et l'Œil, qui n'est pas à une contradic­tion près, affirme quelques pages plus loin : « Erreur ! ce n'est pas du fait que Georges Wildenstein ne l'ait pas retenu pour son catalogue publié en 1960 que le Verrou est devenu «attribué à», il l’était déjà 27 ans plus tôt à la vente de Vincent. » C'est vouloir jouer sur les mots, les dates et les faits avec une sorte de naïveté car il n'y a pas de doute, si le commissaire-priseur Henri Beaudoin a modifié l'attribution du tableau de Fra­gonard, c'est à cause de la position de Georges Wildenstein, et seulement à cause de cela. L'influence de G.W. était telle à l'époque que sa parole suffisait pour décider d'une attribution.
L'Œil feint de souligner que ce n'est pas la non publication dans le catalogue en 1960 qui a décidé de l'attribution en 1933 — ce qui est bien évident — mais il oublie de préciser que le seul fait que Georges Wildenstein ait refusé le tableau ait fixé son sort et sa cote. Désormais, le tableau restait dans l'ombre, dans l'attente d'un autre œil, de grand mar­chand, qui aurait le prestige suffisant pour lever la sorte de malédiction qui pesait sur lui. Nous sommes dans un milieu où au nom de la vérité de l'art s'exercent les influences de personnali­tés, des jeux, de prestige et de force - voir les règlements de comptes. Quelquefois les tableaux en font les frais !
Mais restons sur le vrai terrain de cette affaire : l'histoire de l'art. Fragonard a créé le Verrou entre 1775 et 1780. Il attachait une importance particulière à cette œuvre. Pierre Rosen­berg l'a parfaitement souligné. Madame Du Barry venait de lui refuser une série de quatre panneaux conçus pour son château de Louveciennes en lui préférant Joseph Marie Vien, artiste à la mode. Il veut montrer ce dont il est capable et le Verrou est une nouvelle approche de la peinture. Sa peinture va faire place aux élans du cœur. Les allusions à la cruche renversée, à la pomme sur la table sont claires, et nullement fortuites. Le thème profane s'oppose au thème religieux. Comme « les baigneuses », comme tous les chefs-d'œuvre de Fragonard « le Ver­rou » est à la croisée d'une réalité palpi­tante et d'un rêve voluptueux.
Le Verrou, parallèle de « l'Adoration des Bergers », a de quoi surprendre. Il pro­duit « un contraste bizarre » comme dit un de ses premiers admirateurs, Alexan­dre Lenoir. Pour Georges Wildenstein le choc dut être plus grand encore et il le renia; c'est en fait. Contre son intérêt de marchand : phénomène passionnel de vision artistique « aliénée » par un trop grand amour - On ne voit pas ce qu'on ne veut pas voir.
Alors que reste-t-il de cette affaire si l'on fait abstraction des intentions polémi­ques ?
Un tableau, qui est au Louvre, exposé actuellement au Grand Palais dans l'exposition de « David à Delacroix » et que chacun peut voir - sinon admirer. Il y a mieux à faire à mon sens que de dénigrer. Il y a, à mobiliser l'attention du public, au nom de l'art, et à profiter de cette actualité même, pour lui proposer une opération de prise de conscience. - Il existe une autre version du Verrou appartenant à Monsieur Penon. Qu'on l'expose !
Monsieur Daniel Wildenstein est pro­priétaire de « l'Adoration des Bergers ». Il affirme dans L’Œil qu'il n'aurait pas refusé une confrontation des experts entre le Verrou et l'Adoration. Qu'il prête son tableau !
Monsieur Daniel Wildenstein est membre de l'Institut et l'on peut sans aucun doute trouver un lieu d'exposition. Que le Louvre lui-même prête son Ver­rou pour permettre une confrontation panoramique des œuvres. Une salle de Musée serait un asile normal. Nous aurions ainsi, à propos d'une mauvaise querelle, trouvé une solution, dont l'art serait bénéficiaire, car c'est devant le œuvres, seules, que peut naître l'émotion qui bouleverse le cœur, et l'esprit et d'où naît l'évidence.   André Parinaud
LETTRES OUVERTES
A M. Daniel WILDENSTEIN, Membre de l’Institut.
A M. Jean CHATELAIN, directeur des  Musées de France.
A M. PENON, collectionneur.
C'est avec la seule ambition de trouver une solution élégante à cette polémique que j'ai adressé à M. Daniel Wildenstein, membre de l'Institut, à M. Jean Chatelain, directeur des Musées de France et à M. Penon, la lettre suivante

Paris, le 12 novembre 1974
Monsieur Daniel Wildenstein, Membre de l'Institut

Cher Daniel Wildenstein,
L'amitié que vous m'avez publiquement montrée dans le passé en plusieurs occa­sions, et le fait que j'ai été l'un des colla­borateurs de votre père pendant près de quinze ans, m'amène à propos de ce qu'on appelle l'affaire du « Verrou » à vous formuler une proposition publique en vous demandant de lui apporter toute votre attention.
J'ai pris dans cette affaire journalistique et artistique une position fondée sur l'examen du dossier et mon intime conviction devant le tableau. Mais il me semble que la passion polémique commence à modifier le climat objectif nécessaire à l'analyse des faits et les affirmations en présence créent une sen­sation de scandale que chacun doit déplorer.
Ce serait une élégante façon de transfor­mer cet événement litigieux en manifes­tation au bénéfice de l'art en réalisant une exposition où l'on présenterait « Le Verrou » du Louvre, « Le Verrou » de la collection Penon et « L'Adoration des Bergers » qui est dans votre propre col­lection, ainsi que sa copie qui figure dans les collections Bruant et Paulme. On pourrait profiter de la présence à Paris de plusieurs autres tableaux impor­tants de Fragonard pour présenter ainsi tout un ensemble comparatif à l'issue de l'exposition actuelle du Grand Palais de David à Delacroix. Le public pourrait ainsi se faire une opinion favorisant une prise de conscience des valeurs de l'art. Ce genre de manifestation mettrait fin à l'apparence de règlements de comptes mis en scène par des polémiques de pre­sse et porterait le débat sur son vrai terrain artistique.
J'adresse aujourd'hui à Monsieur Jean Chate­lain, directeur des Musées de France et à Monsieur Penon une demande analo­gue pour connaître leurs réactions sur une telle proposition que je formule en tant que directeur de revue, journaliste ami des arts au service du public. Je vous exprime l'espoir qui naît de ma conviction de votre sincère amour de l'art.
Vôtre.
André Parinaud
Au moment ou nous mettons sous presse nous recevons de M. Jean Chatelain, une réponse de principe favorable à notre proposition. Légendes des photos
La macrophotographie du Verrou fait apparaître des craquelures en cercle, caractéristique :
a) des tableaux de la fin du XVllle siècle.________________________
b) des œuvres de Fragonard_______________________________________
c) on retrouve exactement les mêmes craquelures sur la macrophotographie de la vente de 1969.