Fahr El Nissa Zeid / André Parinaud,
(Paru dans Galerie des Arts, n°115, avril 1972)


André Parinaud par Fahrelnissa Zeid, 1972
C’est en 1944 à Istanbul, sa ville de naissance, que Fahrelnissa Zeid, membre de la famille royale hachémite d’Irak, expose pour la première fois. Suivrons des expositions à Londres puis Paris où elle est remarquée par Charles Estienne et André Breton. En 1950 elle présente une série de grandes toiles abstraites à la Galerie Hugo de New York.
Durant ses nombreux séjours à Paris, nous avions pris l’habitude de nous retrouver dans son appartement de la rue de Grenelle pour parler de l’histoire de l’art. En 1975, lorsqu’elle décide de rentrer en Jordanie, près de son fils, elle crée le Fahrelnissa Zeid Institute of Fine Arts à Amman.En mai 1972, Fahr El Nissa Zeid (son nom d’artiste) expose à la galerie Katia Granoff une série d’étonnants portraits monumentaux. L’art du portrait semble trouver aujourd’hui une nouvelle faveur parmi les artistes. Je l’ai alors questionnée  pour savoir comment ce peintre abstrait avait trouvé son chemin de Damas.

André Parinaud : Fahr El Nissa, vous appartenez à un pays où, pendant des siècles, du fait de la religion, et du contexte social, la représentation du visage humain, le portrait, a été banni, et quand on voit les portraits que vous réalisez a aujourd’hui, on a le sentiment d’une sorte de formidable compensation, comme si, du fond des âges, surgissait que la. LOL te de recréer l’élément qui a manqué finalement à l’Histoire de l’Art de votre pays. Vos portraits sont monumentaux, mais ils ont aussi une vérité et une âme qu’on trouve très rarement, à cette dimension, dans le portrait occidental.
J’aimerais que vous me parliez de la façon dont vous concevez le portrait aujourd’hui.

Fahr El Nissa Zeid : l’artiste n’appartient ni à un pays ni à une religion. Je suis née sur cette terre, je suis faite de cette matière et tout ce qui s’en approche m’intéresse.le portrait n’est pas seulement une figure, ce n’est pas l’image, ce n’est pas l’extérieur, ce n’est pas l’enveloppe,  ce n’est pas la couleur, ce n’est pas la forme, c’est tellement plus fort et c’est tellement plus au-delà ... c’est l’âme. C’est l’esprit pur. Mon professeur, le peintre Bissière, me l’a expliqué à sa façon. C’était ma seconde semaine à l’Académie où il était professeur et je ne savais pas encore mêler les couleurs, j’avais été élevé à l’Académie à Istanbul, j’avais fait des dessins au fusain, on avait travaillé la sculpture, appris la perspective, l’Art Grec, l’esthétique, mais je n’avais jamais voulu apprendre la peinture à l’huile à Istanbul et j’avais décidé de venir poursuivre mes études sur la couleur à Paris. J’y avais des amis. Je suis allée leur demander conseil. Et c’est ainsi que je me suis retrouvée dans cette académie. Bissière était magnifique, avec son nez rouge, sa petite cravate... et quel artiste !
Donc, c’était ma seconde semaine et j’étais très contente du portrait que j’avais fait, qui représentait le modèle assis, avec les deux mains sur les genoux, une belle poitrine... la tête de côté ; vraiment un mouvement assez esthétique, les cheveux tombant  devant ... Je l’avais fait assez grand, j’étais très contente de mon travail.
A côté de moi il y avait deux japonais, qui avaient peint le même modèle, mais avec une couleur livide et il n’y avait ni forme, ni couleur, ni expression, ni lumière, ni ombre. Rien !
Bissière s’approche et commence à les vanter. Moi, en entendant ses propos, j’étais sûre que j’allais avoir les plus grands compliments.
Il arrive près de moi, regarde ma peinture et me dit : « Qu’est-ce que c’est  que ça ? Je réponds : « Monsieur, c’est le modèle... »
Il prend ma peinture et la jette par terre, et dit : « Vous n’êtes pas photographe ! Vous ne pourrez jamais imiter la nature ! »
Moi, ahurie, les yeux pleins de larmes – je commençais à pleurer, vous savez, j’étais dans un état...- je lui dit : «  Mais enfin, monsieur, pourquoi le modèle est-il là ? Il me regarde et répond d’ne phrase que je n’oublierai jamais : «  le modèle est un moyen. Si oui avez quelque bise à dire – si vous avez un chant intérieur – par ce moyen vous le direz. Mais la photographie n’a rien à faire avec l’Art ! »
Je n’ai rien répondu... mais je suis allée trouver la directrice et lui ai demandé : » pourquoi a-t’il aimé la peinture des deux japonais ? Je veux savoir parce que je ne comprends pas ! » Elle lui a posé la question et il lui a répondu : «  cette femme a un talent fou, mais c’est une dame de la société qui joue ; moi je suis obligé de la casser dans son intérêt ! C’est ce que je veux faire. Si c’était une femme pauvre, elle serait obligée  de gagner sa vie avec son art, mais je dois l’empêcher de jouer ! » Voilà mon histoire de chant intérieur.
Revenons à la peinture et au portrait. Ce chant, sans doute, je dois l’avoir au fond de moi. La religion m’a empêchée de peindre ou de représenter  la figure humaine. Je me souviens que dans la. Hombre de prières de ma mère il n’y avait que des écritures et des versets du Coran. C’était une femme très religieuse. Elle avait un immense Coran, comme je n’en ai depuis  jamais vu. Elle lisait l’après-midi, avec si. Chapelet.... Mais la vie est plus forte que le pays et les religions avec les hauts et les bas, les tragédies, les surprises, les découvertes, les malheurs et les bonheurs. Tout  ce qui fait l’homme et la pensée, qui ne vous quitte jamais nulle part, qui est. Toujours là, qui travaille malgré vous-même, tout cela, avec les années,  accumulé la terre de votre propre sédiment et un jour vous poussez librement sur cette terre neuve.
Avec un portrait  vous vous trouvez devant un théâtre à trois personnages ; il y a l’être humain qui pose – le modèle – il y a le peintre, et le troisième personnage que l’on doit  créer, non pas seulement en regardant les yeux, le nez, la bouche, le front, les cheveux du modèle. Il s’agit de découvrir la vie intérieure du modèle, derrière ses formes et ses expressions, mais en allant si loin vous allez aussi au fond de vous-même, pour arriver à comprendre. Vous oubliez l’heure, le jour, la minute présente, vous partez pour un voyage mystérieux.

A.P. : Les visages – et l’âme que vous montrez à travers ces  portraits – me paraissent dans une certaine e logique de création artistique, comme si toute votre peinture abstraite s’était mise en place pour, à travers ces portraits, tenter d’aller plus loin dans la conquête du réel.

F.E.N.Z. : J’aime beaucoup ce mot de conquête car, c’est en effet une guerre, une lutte intense. Avec la peinture abstraite, c’était mon côté inconscient qui cherchait à exprimer, à traduire mes exigences intérieures, sans donner un point définitif, sans fixer les choses.
Avec le portrait c’est l’homme que vous avez en face de vous, c’est l’être humain, avec sa pensée, sa vie... Il faut arriver à rendre, avec toute une intensité, cette vie qui est en face de vous et c’est très difficile. Il faut passer par une concentration, pour venir à une ascèse et se dépasser soi-même pour arriver à à presque toucher le créateur, le divin. C’est fou ce que je vais vous dire, mais il y a des moments où on se dépasse, où on atteint le divin si je puis dire. J’ai senti cela quelquefois... pas toujours.

A.P. : Cette évolution vers le portrait vous paraît logique, dans une continuité de recherche ?

F.E.N.Z : Je n’ai pas voulu être un  peintre abstrait ; j’étais une personne qui travaillait très classiquement les formes, les valeurs. Ce sont les voyages par avion qui m’ont transformée. Vous voyez l horizon en face de vous, l’arbre, le ciel, la chaise ... et puis vous montez dans l’avion, deux minutes se passent, vous êtes assis, vous regardez ... Quel choc !  Le monde est retourné. Dans votre main il y a toute une ville. Le monde vu d’en haut. J’ai voulu fixer cela  dans ma tête ; j’étais  absolument ahurie  la première fois. Quand je suis allée en Amérique ...  je regardais du haut du ciel les petits points qu’étaient les voitures, les maisons, les monuments. Votre cerveau ne peut accepter cela tout de suite. Il n’y a pas une transformation de valeurs. C’est tellement fort ! Un autre souvenir qui a joué un rôle dans mon évolution  abstraite. C’était lors de mon premier en Orient à Bagdad. J’ai vu, dans les grands espaces, « voler » les bédouines. J’étais dans une sorte de maison qu’on appelle Palais Blanc et par ma fenêtre, je voyais, des l’aurore, la route très lointaine, couleur orange le matin. C’est ainsi que j’ai vu six ou sept silhouettes qui venaient du donc de l’horizon, comme volant au dessus des sables. J’en suis restée pétrifiée. Elles avaient sur la tête une pyramide de pots de yaourt et de loin, cela faisait comme des cheminées très hautes ... et leurs voiles flottaient dans cet or, qui flambait. J’ai couru à la fenêtre, mais elles étaient déjà passées. Elles marchent si vite ... Ce petit événement a joué un rôle dans ma peinture abstraite. Tous nos souvenirs sont comme les ferments qui dont lever votre peinture.
Savez-vous pourquoi j'ai commencé un jour à tirer des lignes noires dans mes tableaux ; à barrer les figures, les bras, à mettre des touches de couleur, un peu rosées, un peu bleues, un peu vertes, AVC une lumière qui venait d’en dessous ? Après coup, j’ai compris que j’étais  allée vers mon enfance ; parce que lorsque j’étais  toute petite, il y avait des mâchicoulis aux fenêtres, par où on voyait le jour ; de la fenêtre de ma chambre, d’ou l’on voyait passer les gens... mais en fait on ne les voyait pas, c’étaient des couleurs qui passaient, qui s’interposaient !

A.P. : En tout cas, vos  portraits sont une sorte de synthèse de toutes ces démarches.

F.E.N.Z. : Se toutes ces démarches, oui. Dans le portrait, vous avez à la fois la structure, l couleur, les formes, l’âme, une  espèce de totalité de l’Art. Depuis mon enfance, j’a aime le portrait. A 12 ans, je faisais des portraits à l’aquarelle, mais qu'est-ce qui a décidé de mon choix ? Peut-être un autre souvenir. Il se rattache à mon grand frère. Mon père l’avait envoyé à Rome pour prendre des leçons de peinture, mais s’il avait des dons de peintre, il avait surtout un talent de conteur et d’écrivain. Surtout il aimait une femme, Agnese, une italienne, et tous les jours, sur de petits cartons blancs, avec des plumes extra-fines, il dessinait pendant des heures son profil italien. Elle avait un magnifique profil. J’étais toute petite, ma tête venait à la hauteur de la table et mon frère grattait pendant des heures ; j’entendais le bruit de ce grattement sur le papier. C’était dans un grand salon, profond, profond et je me souviens de ce bruit et de l’image de cette plume courant sur le papier... il n’y avait que lui et moi dans la pièce. Peut-être que lui n’existait pas, que moi non plus je n’existait pas ... mis il y avait ce bruit...

A.P. : Ce merveilleux souvenir qui vous a inspirée.

F.E.N.Z. : J’étais complètement envoûtée par cette atmosphère.

A.P. : Qui dira le mystère d l’inspiration artistique....