René Étiemble/André Parinaud
La Chine face à l’Occident

(Paru dans Arts n° 899, 16 janvier 1963)

André PARINAUD : Quel est, selon vous, dans la perspective de la situation planétaire, le problème le plus important de l'heure ?

René ÉTIEMBLE : Je crois, aujourd'hui, comme en 1957, quand je rentrais de Chine, que le problème qui va dominer les années à venir est celui des rapports entre la République populaire de Chine et l'Union des Républiques soviétiques.
Le récent discours de Khrouchtchev suggère que la tension s'aggrave. Dès 1958, elle était perceptible.
Lorsque j'évoquais ce sujet avec des communistes, à mon retour d’U.R.S.S., en 1958, et que je leur disais : « Quelle que soit l’unité idéologique de votre monde, ne pensez-vous pas qu'un jour il pourrait advenir des schismes ou des hérésies, comme la Chrétienté en a connu, qui ont suscité des guerres impitoyables », ils me répondaient : « La Chrétienté était une religion correspondant à un état prélogique de l'humanité, le marxisme est une doctrine fondée scientifiquement. ».
Or, quand j'observe le ton sur lequel les Albanais parlent actuellement de Khrouchtchev, je suis contraint de constater que c'est celui même que les hérétiques utilisent pour parler de l'orthodoxie et que les orthodoxes emploient pour blâmer les hérétiques.
Je crois qu'en dépit de la nouveauté incontestable que représentait en son temps la méthode marxiste, l'homme demeure ; or il a besoin - malheureusement, à mon avis - de pensée religieuse. Quand je vois les foules aller en longue queue défiler, comme c'est le cas maintenant, devant le mausolée de Lénine, je me rappelle ces longues queues que j'ai suivies dans mon enfance, quand nous allions pèleriner devant la châsse de sainte Thérèse de Lisieux !
En dépit de la différence fondamentale entre le marxisme et la religion, l'attitude de beaucoup de marxistes est, aujourd'hui, proprement religieuse, et j'ai le droit de penser qu'on peut parfaitement concevoir, à l'intérieur du monde marxiste et même léniniste, des tensions, comme il s'en est produit dans la Chrétienté de jadis. Cette situation peut devenir grave.

A.P. : Vous êtes un observateur, attentif, de l'évolution. Vous connaissez à la fois la Chine et la Russie. Voulez-vous que nous tirions quelques conclusions de vos examens ?

R.É. : En fouillant les petites revues russes, j'ai découvert dans Maiak, écrite vers 1912, une longue étude sur une brochure de quarante pages, publiée à Koursk, en 1904, qui s'intitulait Les Chinois ou nous. Écho du fameux prétendu péril jaune dont parlait Guillaume Il. L'auteur de ce texte écrivait en substance : « Maintenant que la générosité du petit père Tsar nous a privés de serfs, il n'y a qu'une façon pour nous de résoudre le problème chinois, c'est que chaque famille russe possédant un lopin de terre annexe, à titre d'esclaves, une famille chinoise sur laquelle elle aura le droit de vie et de mort. »
On donnait même le tarif : 100 roubles pour un jeune Chinois, 400 roubles pour un adulte et 100 mutiles pour un vieillard. Tarif réduit de moitié pour le sexe féminin, 50 roubles pour une jeune Chinoise.
La revue Maiak protestait contre cette « résolution » du péril jaune, mais enfin, qu'il se soit trouvé, en 1904, un homme prétendument civilisé pour suggérer cette formule de règlement des rapports entre la Chine et la Russie, semble au moins prouver - en dépit de ceux qui considèrent que la géopolitique, sous prétexte que Hitler l'a utilisée à son profit, est une science vaine - qu'il y a, du fait des rapports géographiques, historiques, politiques, entre les grandes masses humaines, des problèmes qui se posent de façon constante. Près de la Chine surpeuplée s'étend toujours cette immense Sibérie sous-peuplée, zone non pas de conflit fatal, mais d'incertitude, disons, et de vieilles contestations (traité de Nerchinsk).
Lénine, pour qui seuls importaient le succès et l'avenir du communisme, était un véritable internationaliste. De ce point de vue léniniste, ne serait-il pas habile, pour résoudre les difficultés qui se posent aux Russes et aux Chinois, d'imaginer un nouveau type de condominium sur la Sibérie, les Chinois fournissant la main-d'œuvre et les Russes mettant le terrain à la disposition des Chinois, le produit étant réparti équitablement au bénéfice des deux mondes.

A.P. : Cette proposition a-t-elle été formulée ?

R.É. : A ma surprise, parce que je ne croyais pas avoir à ce point pressenti. je viens d'apprendre à Moscou, de source officieuse, que les Chinois ont formulé cette demande au gouvernement soviétique. Je crois savoir qu’on a repoussé cette proposition. Et un Russe libéral, à qui j'ai parlé de cette affaire, me dit : « Je ne verrais pas la proposition chinoise d'un bon œil. »
Bien que la Sibérie soit une acquisition tardive -il y avait à Irkoutsk un monument aux conquérants russes de la Sibérie - les Russes aiment ce pays comme leur terre propre.

A.P. : C'est aussi une des terres les plus riches du monde…

R.É. : Certainement. Avec des méthodes appropriées de culture et une main-d'œuvre assez abondante - ce dont Khrouchtchev a conscience aiguë - ou en tirerait d'immenses ressources, non seulement minérales et animales, mais végétales et vivrières.

A.P. : Comment la Chine accueille-t-elle nos méthodes de pensée et nos philosophies occidentales ?

R.É. : Après l’oppression mongole, les Chinois se sont repliés sur un chauvinisme qui ne leur a pas été bénéfique - le chauvinisme culturel est toujours mauvais. Après la période d'oppression étrangère, au XIXe siècle, depuis la guerre de l'opium jusqu'à 1949, certains Chinois communistes devinrent hostiles à ce qui vient de l'Occident et quelquefois d'une façon excessive et un peu naïve.
Il leur est déplaisant d'imaginer que la poésie occidentale ait pu avoir une action sur le renouveau de la poésie chinoise au XXe siècle. C'est pourtant vrai. Personnellement, je les comprendrais dans la mesure où j'estime cette action malfaisante. Notre vers libre, par exemple, a décomposé la poésie chinoise, Dans les dernières revues que j'ai reçues, je suis pourtant heureux de voir que la poésie chinoise, comme je le souhaitais, se cherche une poétique neuve et revient à des strophes, a des rimes, conformes au génie de la tradition chinoise. Je serais donc d'avis que notre influence n'a pas été très bonne dans ce domaine. Mais elle est évidente.
Les Chinois inclinent à nier ces influences. Néanmoins, s'ils ont fait la révolution, c'est grâce à des idéologies occidentales, et s'ils condamnent l'Occident, c'est au nom d'une doctrine occidentale, le « marxisme-léninisme ».

A.P. : Le marxisme a-t-il doté la Chine d'une efficacité nouvelle ?

R.É. : Je crois que oui. Ceux qui s'en réclament acquièrent les qualités du militant - avec les défauts afférents, en particulier la limite du champ intellectuel - ce qui accroît prodigieusement leur action.
Les hommes de gauche non communistes ont souvent des idées plus justes que les communistes, mais ils n'en font rien, alors que les communistes, avec des idées quelquefois erronées, quelquefois aussi avec des idées justes, agissent. Marx eut l'habileté de rappeler cette vérité vieille comme le monde : les rapports entre la pensée et l'action.
Les syndicalistes chrétiens et les militants communistes sont les seuls à posséder ce mordant et cette vue générale du monde qui leur permettent d'agir, ou d'essayer d'agir en tout cas, conformément à ce que chacun d'eux croit sa vérité.

A.P. : C'est un ferment nouveau dans la pensée chinoise.

R.É. : Je crois qu'il y a eu dans la pensée chinoise un moment comparable, lors de la première grande unification de l'empire, en 221, moment préparé par une idéologie pragmatique, une idéologie qui, à bien des égards, pourrait être rapprochée de ce que la pensée de Machiavel a de puissant et de juste. La véhémence de l'action à ce moment-là, les méthodes mêmes de l'action, ne sont pas étrangères du tout à l’unification  telle qu'elle se produit sous Mao Tsé-toung et j'avais observé dès 1957, qu'après un moment de réserve à l'égard de Ts'in-Che-Houang-Ti - cet empereur avait mauvaise réputation dans les milieux lettrés - le gouvernement communiste osait dire, ce qui est vrai, que Ts'in-Che-Houang-Ti, tout tyran qu'il ait pu être, fut le premier rassembleur de la Chine et un homme d'une efficacité incontestable, La pensée liée à l'action n'est donc pas étrangère à la tradition chinoise.

A.P. : Est-ce que le langage, l'idéogramme chinois, n'est pas un frein à la connaissance et à l'efficacité marxistes ?

R.É. : Non, l'écriture chinoise n'est pas un frein à la pensée marxiste.
Comme chaque langue, le chinois commande une orientation de la pensée, dans la mesure ou notre pensée philosophique dépend de la grammaire. Il est évident que nos concepts occidentaux dépendent, pour une grande part, des structures de la langue grecque. Si nous parlons de l’essence, c’est parce que la langue grecque permettait de déduire ce mot là du verbe être. Les Chinois, qui n'ont pas de formes participiales qui répondent aux nôtres, auraient été fort embarrassés de faire une distinction comme la nature naturante et la nature naturée.
Cela dit, et quoique la langue chinoise dispose par sa nature d'un certain nombre de concepts philosophiques qui lui sont propres, elle a pu, avec les caractères chinois et avec la syntaxe chinoise, adapter, transcrire, très simplement, tous les concepts du marxisme, comme elle a adapté, transcrit, je dirai : admirablement, tout le vocabulaire de la physique atomique.
L’écriture chinoise, contrairement à ce qu'on pense, n'est en aucune façon un frein au progrès de la pensée, et voici pourquoi : on gémit toujours sur le nombre fabuleux des caractères qu'il faut apprendre en chinois. Or il faut environ 2.500 caractères pour avoir un vocabulaire de 10.000 mots et lire couramment les journaux, les revues. Pour la poésie classique, c'est une autre question, mais lequel d'entre nous lit Rabelais, Ronsard sans erreur ? Salis parler du Moyen Âge.
C'est à la portée de n'importe qui d'apprendre en trois ou quatre ans, à Paris, les caractères chinois indispensables.
À plus forte raison pour un Chinois. Lorsqu'on sait un caractère correspondant au verbe voir, on connaît tous les temps, tous les modes, toutes les personnes. Et n'y a pas, en chinois, de déclinaison, il n'y a pas de conjugaison, pas de verbe irrégulier, pas de verbe défectif. Il n'y a pas de morphologie. Alors !
Moi qui fais un peu de russe, pour travailler sur le mythe de Rimbaud en Russie, j'ai découvert qu'il est plus difficile d'apprendre du russe que du chinois.

A.P. : Les Chinois n'ont-ils pas voulu, à l'aide de notre alphabet, phonétiquement assouplir les méthodes d'enseignement ?

R.É. : Les Chinois n'ont pas adopté l'alphabet phonétique européen. Il y a eu, parmi les gauchistes et jtanoviens, des gens qui s'étaient imaginés que la Chine ne serait pas entièrement marxiste tant qu’on ne la couperait pas de son passé, et qui proposèrent de romaniser le chinois.
Chou En-laï, le Premier Ministre chinois, a publié qu'on allait garder les caractères en les simplifiant, ce que l'on a fait, et cela nie paraît judicieux, dans certaines limites, pour favoriser l'enseignement à la fois dans les classes et dans les cours destinés aux illettrés adultes. De plus, l'usage adventice de l'alphabet romain permet d'enseigner plus vite la prononciation des caractères. Rien dans le caractère ne permet de savoir comment il se prononce et même quelquefois ce qu'on appelle l'élément phonétique induirait en erreur : telle phonétique ne se prononce pas de la même façon dans tel on tel caractère.
Si, en même temps qu'un caractère, on apprend sa prononciation figurée avec un alphabet romain, ou fait un vit progrès, on associe automatiquement un dessin qui donne le sens et quatre ou cinq lettres d'un alphabet, qui donnent la son.
N'est-ce pas ainsi que nous apprenons le chinois en Europe, associant à chaque idéogramme une transcription phonétique en alphabet romain ou cyrillique !

A.P. : Les Chinois ont voulu conserver la pureté de leur langue. Ils n'ont pas, comme nous, cédé à la tentation de se convertir au babélien ?

R.É. : Vous avez raison en gros. Mais J'ai vu dans un journal de Pékin un article très violent contre l'abus des mots étrangers, dans le chinois. Il était fatal que, sous l'influence du vocabulaire marxiste, beaucoup de mots étrangers s'introduisissent en chinois.
Au début du XIXe siècle, ils ont accepté, par exemple, le mot téléphone. Ils transcrivaient phonétiquement en mettant trois caractères tö-lu-fong ; quand ils disaient « centimètre », ils écrivaient un certain nombre de caractères, chenti, mai, tang, retrouvant la vieille méthode de certains prédicants jésuites au XIXe siècle qui, pour enseigner aux Chinois l'idée d'âme, dont ceux-ci n'avaient pas l’équivalent exact, soit que l’on parle de « houen » ou de « p’o » - ce sont deux âmes particulières qui n'ont rien à voir avec l'âme chrétienne - avaient employé trois mots chinois, ya, ni, ma, pour faire un équivalent de « anima ».
On raconte même qu'un prince s'est converti au catholicisme à cause de cet « anima » qui ne voulait rien dire et qui l'avait enchanté,
Actuellement, les séquelles de cette contamination, trop nombreuses, abîmeraient la langue chinoise, et je trouve que Pékin a raison de protester contre ces intrusions.
Contre ce danger, le russe lui-même est mieux défendu que nous. L’alphabet cyrillique lui permet d'assimiler phonétiquement les mots étrangers et de les présenter de telle façon que le Russe qui les lit dans son alphabet cyrillique les prononce d'une façon incontestable. Nous, qui par malheur avons le même alphabet que les Anglo-Américains, ne savons plus comment nous protéger.
Je prends le cas de cette jeune paysanne de Savoie, qui, un jour, après avoir écouté la radio, me dit : « Ce mot, je l’entends souvent, je ne le comprends pas, qu'est-ce qu'un « dideur » ?
Le mot revint dans l'émission, c'était « leader ». C'était une femme fort intelligente, première en français à l'école, elle a tenu à me le faire savoir. Je lui ai demandé si elle avait déjà lu le mot « l, e, a, d, e, r ».
- Bien sûr, me dit-elle, un léadé, mais je ne sais pas non plus ce que c'est.
Il y a là un problème très grave. Si nous n'y mettons pas bon ordre, la langue française est ruinée avant trente ans, c’est mon sentiment.

A.P. : Vous avez proclamé que le babélien était en train de pervertir la langue française. Vous allez jusqu'à penser que c'est un problème de gouvernement.

R.É. : Je suis persuadé que c'est un problème de gouvernement, et pour la raison suivante : nous enseignons - quelques-uns d'entre nous du moins essayent encore d'enseigner – le français aux enfants. Nous tentons de leur inculquer L'amour de la langue ; mais quand on voit les grammaires offertes aux élèves de 5e où l'on propose des exercices sur quantité de mots anglais, où on leur apprend d'abord les pluriels anglais alors qu'ils ne savent pas les pluriels français réguliers, je trouve cela scandaleux.
Nous essayons d'enseigner le bon français à nos enfants, mais la radio leur « dit » tout le contraire, la télévision parle à douze millions de Français un langage aberrant. Comment, dans ces conditions, pouvons-nous considérer que nous avons raison d'enseigner notre langue ? La radio, la télévision, la presse, l’armée, l'administration détruisent la langue française. Je considère que si le gouvernement ne prend pas des mesures extrêmement rigoureuses contre cette perversion — qui d'ailleurs a des raisons profondes et politiques, qui ne sont pas innocentes — il n'y aura plus ni de langue française ni de France.
J'insiste : cette invasion n'est pas innocente ; au moment où la France recouvre quelque force et quelque crédit, il faut bien le dire, dans le monde ; au moment où sa monnaie devient puissante, il est d'autant plus intéressant de détruire sa langue qui est ce qu'elle a peut-être de plus fort — ce qu'elle avait de plus fort, plus fort que sa monnaie en tout cas.
Le meilleur moyen de détruire un pays, c'est de discréditer sa langue. Moi qui voyage un peu, j'entends des collègues étrangers, polonais notamment, me dire : « Nous enseignons le français, mais nous ne comprenons plus les journaux qui nous arrivent de France, ni les revues. Nous qui ne savons pas l'anglais, nous allons être contraints d'apprendre l'anglais afin d'enseigner le français. »
J'exagère à peine en disant que, bientôt, je lirai plus facilement les journaux allemands que les français parce que les journaux allemands emploient de plus en plus, eux, des mots français.

A.P. : Dans quel secteur particulièrement s'exerce cette influence néfaste ?

R.É. : J'ai fait des enquêtes un peu dans tous les domaines. Il y a d'abord la publicité, cela va sans Dire. Dans le commerce et la publicité, le babélien règne, souverain.
Or, il y a des pays civilisés, le Canada ou Israël, qui ont obtenu que les industriels, les commerçants n'aient pas le droit de saboter la langue en utilisant des mots étrangers pour allécher le chaland.
Le commerce et la publicité sont les premiers coupables, c'est incontestable. Ensuite ? Qui l'eût cru ? L'armée française, qui forme tous les Français à partir de vingt ans, sous prétexte d'alliance atlantique, renonce à sa propre langue pour adopter celle des Américains. J’ai travaillé avec le concours bienveillant du Centre de Documentation de l’École de Guerre. J'ai envoyé là un groupe d'étudiants faire un sondage dans les revues militaires. Nous avons accumulé une documentation accablante. Quelqu'un qui ne sait pas l'anglais ne peut pas comprendre les revues consacrées à la « défense nationale ».
Aucun des mots anglais utilisés ne s'impose.
Un exemple : « smog », je l'ai vu en Russie ; dans le journal des communistes italiens ; dans les journaux allemands et français. Le mot « smog » est formé par une contraction de smoke = fumée et de fog = brouillard. Phonétiquement, en anglais, il se justifie, encore qu'on puisse dire beaucoup sur cette manie de construire un mot en empruntant un fragment de syllabe à deux autres.
Eh bien ! Nous avons fumée, nous avons brouillard ; cela donne le « fumard », c'est très joli, avec un sens péjoratif dû au « ard ».  Si nous sommes anglomanes au point de chercher un équivalent à « smog », utilisons le mot « fumard » que je trouve excellent.

A.P. : La langue verte a été très longtemps un creuset d'invention de mots qui résistaient à tous les apports étrangers, qui transformaient et enrichissaient le vocabulaire. Où en est-elle aujourd'hui ?

R.É. : Malheureusement, je ne connais pas assez les truands. Il m'est arrivé dans ma jeunesse, parce que j'aimais la langue verte, de parler quelquefois avec eux. Maintenant, j'en serais bien empêché parce que leur argot évolue vite. J'ai un certain nombre de dictionnaires de langue verte chez moi ; dans les derniers que j'ai étudiés, je vois avec regret des mots comme « half-and-half ».
Quoi qu'il en soit, je dirai que la partie la moins contaminée de notre langue, c'est encore I’argot des truands. C'est eux qui résistent le mieux, et quand ils acceptent des mots comme « business » ou « pedigree » du moins, ils les phonétisent vaguement à la française. Ils ne les gardent pas tels quels, n'essaient ni dans l'orthographe ni flous la prononciation de les maintenir. C'est déjà, par conséquent, un progrès. Comme le disait Gourmont, tout mot étranger, s’il est nécessaire, pourvu qu'il soit francisé, est recevable.
Il y a plus grave : la grammaire finit par être contaminée. J'ai relevé dans une seule page de la N.R.F., ce mois-ci, page brillante et bien écrite, trois mots anglais, « bunker », c'est à. dire une casemate ; « has been » - un homme fini. Enfin, ce qui est beaucoup plus grave, « les grizzly ». Toute mon enfance, j'ai vécu en compagnie des « grizzlis » dans le Far West ; on disait grizzlis.
On voit à l'école primaire de pauvres gosses apprendre les pluriels irréguliers anglais alors qu'ils ne savent pas les pluriels irréguliers français ! Mais grizzly devient un pluriel, et dans la N.R.F. !
Autre chose : au Quartier Latin, tout à l'heure, en prenant mon café, je trouve des vestiges d'une annonce pour le Réveillon : « Ici, on twist. »  Les mots vont devenir invariables, on ne dit plus « twister », mais « twist » qui est un verbe ; en anglais, c'est le même mot qui désigne le substantif et le verbe, en français, on devrait dire « je twiste », ou touiste, ou me tortille.

A.P. : C'est non seulement la grammaire, mais la pensée elle-même qui est donc contaminée.
R.É. : Nous ne pensons plus, c'est bien simple. Ce qui nous arrive de l’anglais, ce n'est pas la langue de Shakespeare, ou de Dickens ; celle du plus mauvais journaliste, du marchand qui ne sait pas sa langue, voilà ce que nous adoptons. Nous n'avons pas à l'adopter, notre langue nous permet de tout dire, on a à peu près tout. Le seul mot qui m’a résisté, et encore, c'est le mot « jeep ». Nous avons la « voiture tous terrains », mais c'est un mot long et le mot « jeep » qui est court serait acceptable à une seule condition, qu'on le francise comme au XVIIe siècle et que l'on dise une « jipe ». C'est alors lin vrai mot français qui rime  avec pipe. Je n'ai rien contre.
Mais si vous dites « jipe », les gens vous rient au nez. Ils ne savent pas comment s'est élaborée leur langue, ils ne veulent pas se rappeler que la plupart des mots français ont été des mots étrangers avant de devenir français et qu'ils ont été broyés, malaxés. Quand nos ouvriers parlent d'un troussequin, quels sont ceux qui savent que c'est le mot hollandais kruisken qui a été bien troussé en troussequin ?

A.P. : Comment réagissent les officiels et le corps enseignant ?

R.É. : J'ai reçu beaucoup de lettres à la suite de mes cours radiodiffusés, lettres écrites par des personnes de toutes les couches sociales, et même par des enseignants. Je dois dire que certains réagissent avec énergie, mais que beaucoup sont un peu découragés du fait que précisément ils ont conscience de n'avoir plus de pouvoirs désormais contre les grands moyens d'information, presse, radio, télévision.
Pourtant, d'autres luttent et notamment certains membres des disciplines scientifiques, ce qui m'a fait plaisir - on les accuse souvent d'être parmi les plus babélisants, ce n'est pas toujours vrai. Il y a quelques signes favorables, il faut bien le dire. À peine avais-je commencé ma campagne que des journalistes sportifs ont suggéré qu'on forme une commission d'étude pour réviser le vocabulaire sportif. Nous avons travaillé pendant une année, avec Guillermon, qui s'occupe du français universel à la radio, pour réviser le vocabulaire du sport. Des directives ont été données et transmises par le bulletin syndical. Or, à plusieurs reprises, les journalistes, à qui on avait transmis ces directives, nous opposaient le jugement du « Petit Larousse », qui accueille beaucoup trop libéralement les mots anglais. Alors que faire ? il serait nécessaire que la France se donnât un dictionnaire digne de nos écoliers - et qui ne recevrait que les mots qui méritent de l'être.
Aussi longtemps qu'il n'y aura pas un dictionnaire adéquat, permettant de démontrer aux Français que c'est par simple paresse, snobisme, ignorance qu'ils emploient des mots étrangers, la lutte sera difficile. Il n'y a pas de jour, si je mets le nez dans un journal, que je ne trouve des anglicismes neufs. J'ai trouvé des milliers de mots anglais en quatre ans de lecture, à raison de trois à quatre heures de journaux par jour. La plupart des Français n'ont pas autant de mots français à leur disposition que j'ai de mots anglais fichés pour mon futur dictionnaire.

A.P. : Il y a une paresse biologique dans cette attitude babélienne ?

R.É. : C'est aussi une lâcheté à la fois politique, morale, esthétique.

A.P. : L'esprit de décadence ?

R.É. : J'en suis persuadé. Un pays qui renonce à sa langue est mûr pour l'esclavage. Je ne suis pas seul à le penser. Sauvy l'a dit excellemment et en vain, plusieurs fois. Je n'ai pas envie d'être esclave et, par conséquent, pour que la France ne soit pas une colonie américaine, je demande que nous restaurions le français dans sa plénitude.

A.P. : La lutte contre le babélien, les voyages, ne mobilisent pas toute votre énergie. Vous vous passionnez également pour la peinture puisque vous venez de consacrer une étude au peintre Rey-Millet.

R.É. : Ce n'est pas moi qui ai découvert Rey-Millet, J'ai fait sa connaissance en 1944. Deux de mes amis, les Dormeuil, m'avaient conseillé d'aller le voir. J'avais alors une petite baraque en Savoie. « Vous habitez tout près d'un « vrai grand peintre, Rey-Millet », tâchez dons d'aller le voir », m'écrivit aussi Jean Paulhan.

A.P. : Comment expliquer qu'en plein milieu du XXe siècle il se soit trouvé un grand peintre, si l'on croit votre affirmation et celle de vos amis, qui soit resté inconnu ?

R.É. : Il l’a voulu. D’abord, c’était sa chance et en même temps son malheur, il était très riche dans sa jeunesse. Il a fait un mariage encore plus riche et, par conséquent, il n'a jamais eu à se soucier de vendre sa peinture.
Comme c'était, d’autre part, un homme extrêmement généreux, il distribuait ses tableaux à ceux qui les aimaient.
D'autre part, il a été malade, très tôt, hélas ! - il est mort à 54 ans et depuis déjà dix ans il était atteint d'un parkinson. Il avait le sentiment qu'il lie pourrait plus peindre et il gardait les œuvres qu'il n'avait pas prodiguées.
Je me rappelle, devant un tableau qu'on lui demandait de vendre : « Pas celui-là, disait-il, je ne pourrai jamais plus peindre. » Et il montrait sa main, qui tremblait.

A.P. : Il n’y a donc pas un mystère ...

R.É. : Pas du tout, ce n'est pas une injustice du sort ; simplement il n'était pas en relation avec les galeries de tableaux. Il est mort jeune, entouré de plusieurs centaines d’œuvres. Il subsiste encore de lui, malgré beaucoup de pertes, des centaines de dessins, de peintures. Beaucoup sont aux États-Unis, dont il ne se souciait pas. on en fera bientôt une exposition à Miami et peut-être à New York.
Grand seigneur qui n'eut point à gagner sa vie, qui a peint ce qu'il a voulu, aussi longtemps qu’il a été en bonne santé, il n’a jamais été brimé. C'est peut-être d'avoir eu, pour ainsi dire, trop de chance, qui lui a valu de demeurer inconnu.

A.P. : Pourquoi l'aimez-vous ?

R.É. : Il semble résoudre la plupart des contradictions dont s'emberlificote la peinture d'aujourd'hui. Ceux qui aiment la peinture dite informelle ne doivent pas aimer la peinture à sujet et ceux qui aiment la peinture à sujet ne doivent pas aimer la peinture qui tend à l'informel. Or, quand on observe l'évolution de Rey-Millet, on s’aperçoit que, parti de la rigueur, je ne dirai pas classique, mais plutôt académique, il a évolué, il s'est cherché, il s'est trouvé à travers toutes sortes d’influences. Il est parti de La Fresnaye, il a subi Cézanne, Matisse, Braque, il a rencontré l'œuvre de Klee, mais surtout il a eu la chance de vivre en Floride pendant quelques années, et de rencontrer là ce qui a renouvelé sa technique et son art, des Indiens intacts encore, des Séminoles, qui n'ont jamais accepté la domination de l’homme blanc sur leurs tribus.

A.P. : Son exposition actuelle permet-elle de se faire une opinion très profonde sur l'ensemble de son œuvre ?

R.É. : Les cinquante œuvres présentées permettront de former une opinion précise sur l’importance d'un peintre qui doit obtenir une place de choix dans cette peinture pourtant si riche du XXe siècle français.

A.P. : Enregistrons ce témoignage.

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La culture de René Étiemble en fait le symbole du citoyen planétaire – même si la langue française oriente ses choix. Son face à face d’Européen avec la Chine est un document qui permet déjà de situer l’évolution des peuples et de concevoir les réflexes stratégiques. Ce grand Témoin nous engage à énoncer les problèmes qui vont nécessairement composer l’actualité du demi-siècle.