"Les chefs d'œuvre sont modernes

Ernest Pignon Ernest

La résurrection du Greco =Cézanne + Van Gogh

Ses lunettes le précèdent, le protègent dissimulent des yeux bleu vif et attentifs. Ernest Pignon Ernest est né en 1942. Son sourire adolescent, la vivacité et l'éclectisme de ses propos dissimulent à peine la rigueur de sa réflexion, l’énergie toujours prête pour un combat nouveau. Il
parle, doute, s'interroge, s'éloigne du sujet abordé pour y revenir plus précisément. Le téléphone sonne, c'est pour la Pologne immigration, hommes accablés, racisme, avortement, apartheid, expulsion, il est à l'unisson de ceux pour lesquels le mot justice n'a plus vraiment de signification
On frappe, une porte s'ouvre, un voisin, une voisine. Les ateliers sont nombreux à la Ruche, le sien accueillant. Au mur, Arman, un Niçois comme lui, Ben, Crémonini, Cueco. “Comme un peintre utilise de la peinture et de la couleur, j’utilise des matériaux poétiques. Ce sont à la fois mes images -la plupart du temps des sérigraphies- qui représentent toujours des personnages grandeur nature et les murs et même le temps que je tente d’organiser et de secouer par l’insertion de ces images”. La démarche d’E.Pignon-Ernest, originale singulière consiste à reproduire une Image qu il disperse sur les murs d'une ville et photographie. Ce travail! qui échappe aux critères habituels de la création plastique répond partiellement à la question de
l'intégration dé l'art dans la cité. Ces images ce sont d'abord de puissants dessins qui utilisent la dynamique de la ligne, insistant sur la pliures, les cassures. Les détails sont peaufinés à l'extrême. Il joue de l'opposition de la masse et du trait. Rimbaud, Pasolini, Maïakowski mais aussi les gisants de la commune, des | hommes bloqués, éclatés.. « Je suis très inquiet des choses définitive », ses images disparaissent, se détachent, se dégradent et pourtant marquent nos esprits et hantent notre mémoire. L'empreinte qu’il nous lègue de ces corps abandonnés, connus ou inconnus, de ces solitudes extrêmes, de ces inéluctables désespérances agressent nos certitudes et interrogent notre conscience. Dans notre série les Chefs-d'œuvre sont modernes, il nous parle de la « Résurrection » du Greco. Michel Faucher

« C'est un peu par nostalgie que je choisis « la Résurrection » que l’on peut voir au musée du Prado à Madrid. Pour moi en effet, c'est, avec « Guernica », ce qui pratiquement m'a amené à la peinture. Quand je suis allé à Tolède, là où je vis certaines de: œuvres du Greco, ce fut presque une rencontre d'ordre spirituel... J'avais alors 17 ans. Certes j'aurais pu prendre la « Pentecôte », mais — puisqu'il faut choisir — « la Résurrection » me paraît plus exemplaire
C'est, en effet, le tableau où les tensions et les contradictions sont, selon moi, les plus évidentes. C'est ainsi, par exemple, que le corps qui tombe au premier plan, complètement accroché au sol, à la base de la toile, donne toute sa force à l'ascension, à l'envolée du haut du tableau. De même au niveau des formes, il semble que tout soit complètement disloqué, zigzaguant, qu’il s'agisse d'un éclair, d'une flamme et en même temps c'est une verticale très pure, très calme, le Christ avance presque serein. Gréco est souvent présenté comme l'un des artistes les plus mystiques de l'histoire de la peinture, alors que son Christ est imprégné de sensualité. Malgré ce que l'on dit, ce n’est donc pas une dématérialisation. Il joue de ce paradoxe. Ces mêmes contradictions se manifestent dans la couleur. Il emploie des couleurs froides, gris, jaune, et fait intervenir des tons très vénitiens comme ceux du Tintoret. Mais contrairement au Tintoret — et c'est ce qui m'intéresse chez le Greco — il n'y a ni artifice d'éclairage, de perspective, de profondeur, ni raccourci. Tout s’inscrit dans la dynamique de la peinture à la surface de la toile. Il refuse finalement ce qui est clinquant dans la Renaissance, que l'on sent pourtant dans certaines de ses œuvres faites en Italie, ou dans les premières réalisées en Espagne.
Les tissus, les habits peints de façon incroyable ne servent pas à « habiller », ce sont des couleurs, des formes, des signes, des angles. Gréco peint et dessine en même temps, de là vient la fluidité de son œuvre. En fait c'est un très grand coloriste. Dire qu'il est « maladroit » serait la preuve d’une incompréhension. Il modèle au pinceau et s'exprime avec un graphisme en surface.
Peu d'artistes ont rendu, senti le nu comme il l'a fait. Il y a là une crudité dans la vérité inhabituelle, un réalisme plus grand sans doute que celui qui suivit chez d’autres peintres. Rien n'est anecdotique ou illusion. Il peint l'essentiel. Quand on regarde attentivement « la Résurrection » «le fouilli » n'est qu'apparent et suscité par une organisation très rigoureuse qui elle-même
génère le mouvement vers le haut.
On dirait — et cela me paraît très beau — que chaque personnage s'échappe, se libère, de celui qui le précède. On a l'impression d’une mue, d'une espèce d'’autolibération, du même personnage en mouvement. Le thème en est peut-être la cause, mais on aurait tort de réduire l'œuvre au thème...
Ce que Gréco invente de nouveau dans la peinture ne vient pas d'une spéculation sur la peinture, mais de l'intensité de sa foi qui lui permet de trouver les solutions nouvelles pour dire des choses différentes. N’oublions pas qu'il est le contemporain de sainte Thérèse d'Avila, de saint Jean de la Croix, de Cervantès….
On entend souvent : « Qu'est-ce qui est le plus important, la forme ou les idées » ? Des œuvres comme « la Résurrection » montrent à quel point les idées ne sont pas à mettre au passif de l'imagination, de la poésie, mais au contraire c'est leur intensité qui multiplie les facultés d'invention. En fait, dans ce cas précis il s'agit d'une commande dans laquelle
la communauté de Tolède se reconnaît. Gréco c'est à la fois Cézanne et Van Gogh. Il a l'efficacité dans l'utilisation du matériau du premier, la passion et la fièvre du second. »