Dubuffet, le bluff littéraire par André Parinaud

 (Paru dans Arts N°33,  17 septembre 1981)

Certes, Dubuffet existe ! Il vient même d'avoir 80 ans. On peut le rencontrer, bien que, comme toute puissance, il se cache derrière ses masques et c’est justement cette "présence" équivoque mais obsédante, d'homme d'affaires avisé, de spécialiste de marketing, de publicitaire, d'intellectuel maître du verbe, qui gêne pour apprécier l'authenticité de son oeuvre. Le malaise est apparu dès l'origine. Lorsqu'on démonte le mécanisme de son entrée en scène, on s'aperçoit qu'en 1921 (à 20 ans), avec le portrait de sa grand-mère, il dessinait avec un joli petit tour de main, digne d'un bon élève de l'école des Beaux-Arts - mais dont la vocation était si mal assurée, qu'il choisira, sans réel cas de conscience, la belle profession de marchand de vin en gros qui deviendra le centre de son intérêt pendant des années. Même sa passion pour Lili devenue sa femme, ne lui tirera aucun accent ni aucun accord original, si ce n'est une belle série de portraits.
Il y a, en lui, du montreur de marionnettes (technique qu'il pratique avec dextérité) je veux dire une habilité folle à saisir l'idée qui passe pour en jouer. Et les fameuses "interrogations" qu'il se pose, si nous en croyons ses textes, sont en réalité celles de la chapelle littéraire orchestrée par Jean Paulhan. Et Dubuffet qui va faire, en 1944, une entrée fracassante en s'affirmant comme un révolutionnaire provoquant, revenant aux « sources", avec le terreau de ses matières et de ses sujets (sols nus - texturologie -vaches), son désir d'un art "chargé d'odeurs", ne traduit en vérité que la profonde nostalgie des hyper-intellectuels du groupe. Un petit cénacle, lassé des spéculations spiralesques autour des "fleurs de Tarbe", jeu habituel des initiés, qui rêvent eux aussi d'un "retour à la terre" (selon la mode maréchalesque qui a saisi l'hexagone de l'époque) et qui trouvent dans les slogans de Dubuffet dans la fausse simplicité de ses théories et de ses "Hautes Pâtes", une savante distinction avec toutes les apparences de la provocation.
La fameuse "déconstruction" de la culture que veut opérer Dubuffet en faisant table rase de la "Tradition", c'est Chaissac qui l'a opérée, depuis déjà des années, et Dubuffet lui empruntera sans vergogne ses recettes, qu'il lancera comme un produit dans le milieu le mieux préparé à l'accueillir. Il connaît le travail du petit cordonnier et a fréquenté, dès 1920, le Bilderei der Geistes Kranken de Prinzhorn, où l'on trouve 5 000 peintures de "fous ". Mais il n'aurait jamais songé à changer de genre » et à troquer ses couleurs contre du bitume et Lili pour des figures grimaçantes et boueuses, sans "l'appel " d'un public avide du plus génial
"canulard". Il est évident que Francis Ponge, Paul Eluard, Marcel Arland, Pierre Seghers, Georges Limbourg, Jean Grenier, ont inventé "le Monsieur Test de la peinture". Certes, Dubuffet était ce qu'on peut appeler une "belle nature" et qui savait "jouer le jeu" avec une finesse matoise.
Sa série des portraits - de Ponge, Paulhan, Léautaud, Fautrier, Michaux, Michel Tapie, Artaud - lui valut d'emblée la considération des intéressés qui se "reconnurent" dans leur fausse généalogie terrienne et ce retour "à la nature" combla d'aise les plus sophistiqués des hommes de cette génération.

Une perversité

On ne peut imaginer plus grande antinomie, plus délicate "perversité" que les relations entre cet art dit "brut" et les hyper intellectuels qui s'en firent les défenseurs. Rien - contrairement aux affirmations péremptoires de Dubuffet -n'était plus "antipsychologique et anti-individualiste". On peut en effet reconnaître tout entier ces "princes de l'esprit" dans leur portrait qui feint de les nier. Tout le monde y trouva son compte et s'en réjouit. Mais il n'y avait pas, en vérité, la moindre parcelle d'authenticité dans tout cela (si ce n'est au sens où Louis XIV disait à Lenôtre en regardant les jardins de Versailles : "Mettez-moi un peu d'enfance sur tout cela". Dubuffet a décalqué le menu Chaissac, considéré comme un bon petit chef de province mal dégrossi et peu au courant des moeurs du cénacle parisien, alors que l'habile marchand de vin - lui - en connaissait tous les détours. Dubuffet savait servir chaud, bien accomoder des plats à point nommé, et à des convives heureux d'un bon alibi pour se "mettre à table" - comprenez : trouver un nouveau sujet de discours sur les idées premières et l'éthique remise au goût du jour. Il est amusant de constater que Paulhan et ses amis eurent ainsi l'occasion d'entrer en "résistance" contre les idées reçues de Vichy, en exploitant le terroir intellectuel de l'anarchie rupestre que leur proposait le nouveau grand peintre.

Un drôle de marginal

Dubuffet devra reconnaître, bien sûr, ses emprunts à Chaissac, qui caractérisent sa démarche - pour montrer sans doute sa bonne foi - mais il sera trop tard, l'opinion l'avait déjà consacré "Génie de l'Art". Le train était lancé. Il traversera un pays qui justement se "remettait en cause" et sa réputation de "marginal de la culture", deviendra une véritable image de marque. L'humour devient total lorsque Dubuffet publie : "l'Art brut préféré aux arts culturels ", cependant qu'il perfectionne le système avec ses "sols et terrains" et ses fameuses "Pâtes battues" avec "ses couleurs broyées à l'huile ordinaire, employées en pâtes épaisses étalées au couteau et sommairement ouvragées de traits hâtifs, tracés en creux du bout de la lame dans la pâte grasse". L'habile dessinateur est parvenu à faire plus vrai que le vrai. On y croirait, on y croit ! La maladresse devient géniale, le graffiti du grand art, l'improvisation une science, et ses "vaches", fabrication d'un mois de vacances dans le Puy-de-Dôme, apparaissent comme des chefs-d'oeuvre de drôlerie.
Ses "tableaux d'assemblages" confirment sa réputation. II assemble des morceaux de toile préalablement peints, avec l'intention de libérer l'artiste de la contrainte du format et à imposer le principe de ne jamais terminer une oeuvre qui doit être prolongée indéfiniment. Il faut admirer au passage, la façon dont s'exercent les mécanismes d'imagination de Dubuffet, qui est sans aucun doute un "concepteur ", comme on dit en publicité, remarquable. Trouvant toujours l'idée, le slogan, l'image qui fait " tilt "... et aussi le marchand le plus efficace dont le tiroir-caisse est la véritable intendance qui permet l'occupation du terrain. Son succès se marque par un article du célèbre critique américain Greenberg à qui on a soufflé le mot nouveau de "Loupen-art" pour étiqueter les oeuvres de Dubuffet exposées chez Pierre Matisse à New York.

Un humour mitonné

Dubuffet, lui, parle de "nappes d'ivresse et de jubilation. Les gens ne savent pas, écrit-il, assez, comme on peut s'enivrer avec n'importe quoi ". Mais lui en effet, n'ignore rien de la bonne méthode du délire incontrôlé qui permet de combiner la prétendue innovation du style enfantin et les audaces d'un humour grotesque, soigneusement mitonné. Point de délire en réalité, mais un langage "démystificateur" qui enveloppe remarquablement la marchandise. C'est le verbe en fait, qui est la véritable "veine" , de Dubuffet et l'expression de son originalité fondamentale. Examinons d'un peu près les intentions avouées de Dubuffet. Il y a, écrit il, deux catégories de peintres, "certains d'humeur philosophique, et avides d'élucidation, attendent de leurs peintures qu'elles leur procurent de découvrir aux choses, des aspects qui, autrement, ne sautent pas aux yeux. Pour eux, la peinture est une technique de connaissances, un moyen de voir mieux qu'avec leurs seuls yeux, de voir - disons au moins d'entrevoir - des choses que les yeux ne voient pas et qui procurent à la pensée des ouvertures nouvelles sur toutes liaisons et raisons. Ils sont en quête, et c'est là ce qu'il faut retenir, d'informations sur la vérité.
D'autres peintres, je prie qu'on soit attentifs à ceux-là, ne visent pas du tout à des illuminations sur le vrai cours des choses. Soit que leur caractère les porte plutôt à créer qu'à comprendre, soit qu'ils aient peu de confiance dans la notion même de la vérité, au point que cette notion leur apparaisse oiseuse, ils se donnent pour but de montrer (se montrer) des choses qui n'existent pas, dont ils ne songent pas le moins du monde à prétendre qu'elles ont d'autres fondements que leur bon plaisir et qu'ils se régalent à inventer pour leur seul agrément de se donner des spectacles - des fêtes. A-t-on perdu le goût des fêtes, de l'arbitraire et du fantastique et ne veut-on plus que s'instruire ? Le peut-on légitimement, aussi bien, une fois au moins - pourquoi pas, dans certains cas, une fois pour toutes - prendre, au lieu du parti de la vérité (elle n'est pas moins mouvante), celui des changeantes
erreurs et des leurres et y assumer avec entrain notre fonction de danseur ivre ? "

L'asphyxiante culture et son compère

"Danseur ivre", Dubuffet ! Eclatons de rire. Rien n'est plus fabriqué, mécanisé, que son oeuvre. Et même ses méthodes de liberté de création, et ses "fêtes" ne sont que de laborieux processus de montages de châteaux de cartes. Ses thuriferaires peuvent toujours parler des deux pôles qui caractérisent ses créations . "celui de la figure, de la forme, de la définition, et celui de l'informe, du non-fini. du continuum indifférencié de la matière", nous dirons plus simplement que Dubuffet sait jouer sur tous les tableaux et qu'effectivement il s'amuse de la part de puérilité qui demeure en chacun de nous et qu'il exploite cyniquement. On peut facilement lui retourner ce qu'il écrivait de l'asphyxiante culture : "L'endoctrinement est maintenant à un tel degré, qu'il est extrêmement rare, écrivait-il, de rencontrer une personne avouant qu'elle porte peu de consideration à une tragédie de Racine ou à un tableau de Raphaël... ". Et il s'attaque à la culture, dieu symbolique dont les cérémonies votives sont présidées par André Malraux avec de grands braillements d'Euripide et d'Apelle, de Virgile et Descartes, Delacroix, Chateaubriand et tout autre phare de son empyrée ". Aujourd'hui, on peut ajouter qu'il est difficile de faire douter du cynisme de Dubuffet, de sa ruse, de l'artifice de son art, car devenu personnage officiel et ayant conquis les musées (qu'il déclarait hier réprouvés) il détient le pouvoir culturel et les foudres de la tyrannie littéraire. L'invention de " l'Hourloupe" et de "Coco Bazar ", ajoute un point de génie pâtissier à la pièce-montée.
L'Hourloupe (de loupe et antourloupe) est si l'on veut un jeu de mots qui donne naissance à un personnage cocasse et typiquement littéraire - une sorte de jeu surréaliste de la place Blanche, revu et corrigé par les intellectuels de la rue Sébastien-Bottin. Le terme a été "inventé " pour symboliser "le cycle de l'utopie, du non-lieu, terme qui d'ailleurs n'est pas purement extravagant, mais plein d'allusions à la consonance presque familière".
Cette méditation sur le sens des mots, du philologue Dubuffet, doit, selon ses dires, aboutir à faire naître comme cordon ombilical,
une écriture méandreuse, ininterrompue et résolument uniforme (ramenant tout plan au frontal, ne tenant nul compte du registre
propre de l'objet décrit, de sa dimension, de son éloignement ou sa proximité), à la faveur de quoi s'abolissent toutes les
particularisations, toutes les catégories (je veux dire tous les classements usuellement adoptés par notre pensée et introduisant
distinction entre une notion et une autre ; entre la notion de chaise, par exemple, et celle d'arbre, celle de personnage, de nuage, de sol, de paysage, ou n'importe quelle qu'elle soit, de manière que cette écriture, bien constamment uniforme, indifféremment appliquée à toutes les choses (et, il faut le souligner fortement, pas seulement les choses qui s'offrent à nos yeux, mais aussi bien celles qui, dénuées de tout fondement physique, sont seulement les productions de notre pensée, de notre imagination ou de notre caprice ; les unes et les autres mêlées sans distinction) tendent à tout réunir au même dénominateur et à nous restituer à l'univers continu, indifférencié, et tendent à opérer une espèce de liquéfaction des catégories dont notre pensée fait habituellement usage dans le déchiffrement (mieux vaudrait dire le chiffrement) des faits et spectacles du monde. A la faveur de quoi la circulation de l'esprit d'un objet à un autre, d'une catégorie à une autre, soit libérée et grandement accrue sa mobilité ".

Un peintre littéraire

L'un de ses biographes, Barilli, écrit "ce défi au cours du cycle naturel, se manifeste par la proscription des moyens précieux et culturels sanctionnés par une longue tradition (le pinceau, le tube de peinture à l'huile, la couleur finement moulue), en faveur de
moyens naturels ou primaires, violemment non humains, ou mieux, non humanistes (les hautes pâtes, le goudron, les empreintes,
etc.). A présent au contraire, il conçoit une manière beaucoup plus subtile de contester les beaux-arts en passant de l'autre côté de la barricade... Accueillons le stylo à bille à la place de la précieuse plume pour dessins à l'encre de Chine, les couleurs vinyliques à la place des sensibles couleurs à l'huile ; les résines synthétiques à la place de l'argile et du bronze". Autre révolution,
" l'invention" de la hachure : non pas une hachure précieuse des "Beaux-Arts", telle qu'on l'emploie usuellement dans l'art de la gravure et traditionnellement constituée de Rembrandt à Morandi, mais une hachure anonyme, impersonnelle, à mailles plutôt larges, comme les emploient les dessinateurs industriels pour caractériser les différentes zones d'une carte, d'un plan topographique... l'oreiller devient à compter de ce moment, un indicegrapique du cycle de l'Hourloupe, de la même manière que ce dernier mot en est l'indice littéral..

Contre l'art aristocratique

On aura beau prétendre que ce voeu de simplicité monastique est l'équivalent des recherches et expériences de l'art brut, la logique de la démarche n'est pas évidente et la seule communauté de ses attitudes ne peut s'établir que par l'emprunt, dans les deux cas, de procédés élémentaires. On peut aussi bien soutenir que Dubuffet, dans l'impasse de l'art brut devenu marchandise , tente de retrouver une nouvelle virginité en changeant de technique. Barelli a beau affirmer "l'élément graphique se présente maintenant comme le producteur à l'état pur, sans motif, n'ayant rien derrière ses épaules, mais tout devant lui, dans son futur », la seule évidence est que c'est par le discours que Dubuffet nous fait i avaler la pilule", et il apparaît dans son vrai rôle, qui est celui d'un peintre littéraire, incité par le verbe, soutenu par les jeux de mots, défendu par les littéraires, et qui, de ses débuts à ses fins, a toujours trouvé les gens à plume comme référence de chacune de ses périodes. Encore aujourd'hui les Foucault, Deleuze, Derrida, Kristeva, lui apportent toutes les justifications qu'il peut souhaiter. Mais un Iroquois découvrant l'oeuvre de Dubuffet - sans le texte et sans les titres - n'y verrait qu'un schéma raté d'une vision et non pas une merveilleuse fiction suspendue "entre réalité et irréalité ".
Dubuffet a senti le piège, puisque, selon son habitude, il finit par avouer ce qu'il ne peut nier, avec sa série des Doubles - Il s'agit de dessiner un double des objets de la nature une sorte de catalogue-répertoire, ciseau marteau, tenaille, revolver, machine à écrire et qu'il accompagne de noms d'une savante culture : "chiffres légendaires du robinet", " fabulation du robinet" "ampliation du robinet "... "brouilleuse des heures"pour une pendule, "train des choses", "falbala d'objets"...
Quand on pense que l'élan initial et proclamé de Dubuffet était "le refus d'un art de chapelle" et de tout "art aristocratique" ! On voit où nous en sommes et quelle est l'importance de la dérision.

Drôle de jeu !

Son "esprit de jeu" n'est pas moins interlope. Le cas de "Coucou Bazar " est significatif. On sait que sous ce titre Dubuffet créa en 1973 au Guggenheim Museum à New York, lors d'une exposition monumentale, un spectacle, d'une durée d'une heure, consistant en dix tableaux animés par dix acteurs-danseurs, dont cinq portaient les neuf costumes utilisés, tandis que les cinq autres déplaçaient des praticables au nombre de cinquante-et-un, formant le décor. "Ce spectacle, écrit-il, doit apparaître non comme une production proprement théâtrale, mais comme une peinture ou un ensemble de peintures dont certains éléments sont discrètement et modérément animés d'un peu de mobilité. Il s'agit d'évoquer un monde de figures incertaines et instables, en perpétuel instance de combinaisons transitoires et de transformations... Les porteurs de costumes devront se mouvoir peu et avec une grande lenteur. Ils devront même par moments conserver une quasi totale immobilité. Ils devront se tenir constamment, non pas en groupes, mais dispersés, mêlés aux éléments peints fixes, de manière à peu s'en distinguer... la distinction entre objet et fond sera alors abolie L'arbitraire, la notion d'objet sont fortement marqués . l'est de même le continuum du monde qui nous entoure et auquel nous appartenons nous-mêmes, en tous les points duquel les figures tracées par notre pensée apparaissent sous des formes incertaines et disparaissent pour faire place à d'autres pareillement fugaces. » Ce document, dont l'intérêt n'est pas niable, ne fait que confirmer notre opinion sur le confusionisme volontaire de Dubuffet qui ne maintient l'illusion de ses ventes plastiques que par la fermeté de son verbe. S'agit-il d'une peinture ou d'un ballet ? d'un texte philosophique ou d'un spectacle ? L'équivoque éclata lors de l'exposition aux galeries d'art du Grand Palais à Pans en décembre 1973. Une seconde version de
« Coco Bazar » devait être réalisée dans le cadre du festival d'Automne. Les dimensions du théâtre permettaient d'envisager un spectacle plus ample et plus étoffé. Dubuffet souligna dans sa nouvelle préface que le spectacle avait « pour auteur un peintre et non un dramaturge, ni un chorégraphe ; la peinture, écrivait-il, est sa seule source, il est comme un développement de la peinture, une animation de celle-ci. Il est comme un tableau qui cesserait d'être seulement une image à regarder, mais qui prendrait réelle existence et vous accueilllerait en son dedans". Mais on ne croyait ni au spectacle ni à la peinture, et la crise éclata La troupe devait se rebeller contre les diktats de Dubuffet, refusant le rôle de pion vide, et obligeant l'auteur à la désavouer. La communication qu'il adressa le jour même de la générale, est tout a fait significative de sa paranoia et de la faiblesse de sa position : " Ils opposèrent (les danseurs) dès le début à mon désir d'intervention, une constante mauvaise volonté, puis, quand vint, après quelques jours, l'heure de mes protestations, prirent avec effronterie cette extravagante position de refuser ouvertement que je prenne à la mise en scène aucune part. Ainsi dois-je aujourd'hui prier qu'on ne regarde pas ce Coucou Bazar comme étant mon Coucou Bazar ".
Mais il ne s'agit pas de s'acharner sur cet auguste personnage, mais simplement de souligner qu'il a constamment rué - si l'on peut dire, brillé - ce qu'il était sensé avoir adoré, à l'époque où l'on pouvait croire à l'authenticité de sa vocation : les principes de liberté de création, de jeu, les musées et le galeries. Certes, la prolifération quasi monstrueuse de son oeuvre mérite intérêt, de même que "son didactisme géant qui va jusqu'au délire" - comme le note finalement Jean Revol, l'ensemble constituant un des cas les plus singuliers de l'hypertrophie du "moi " qui caractérise le phénomène de la création plastique contemporaine.

Qu'en restera-t-il ?

Qu'en restera-t-il ? Déjà il est évident qu'on ne peut plus sérieusement croire à la qualité du langage de son discours soi-disant démystificateur, mais inventé par un personnage qui n'a cessé de se contredire ; pas plus qu'à son délire "trop rationaliste pour être vrai".
On a écrit qu'il avait créé des données plastiques entièrement inédites et un "espace autre". C'est faire bon marché des réelles inventions de Chaissac, qu'il a détournées à son profit, même s'il a su les aménager en habile metteur en scène. Ne parlons pas de son sens de la fête, qui évoque un défilé lugubre de malades dans un couloir d'asile, ni de "son art chargé d'odeurs" - l'Hourloupe a remis les choses en place en réduisant son apport réel à des épures au stylo bille.
Il reste un grand sens du théâtre, d'un prestidigitateur jonglant avec les mots jusqu'à provoquer sa propre ivresse - qui est chez lui le signe de la "réussite". Son audace sera d'avoir mis en scène un humour sarcastique, riche de ressentiment vis-à-vis des êtres et des choses. Je laisse Alfred Barr conclure que "Dubuffet est peut-être le peintre le plus original qui ait émergé à Paris depuis la guerre", c'est à mon avis se laisser abuser, mais je souscris à son opinion : "Dubuffet est un homme d'une intelligence et d'une remarquable maturité". Je ne sais pas cependant si, en l'occurence, c'est un vrai compliment, d'être un machiavel parmi les naïfs - de tous bords. On me fait remarquer que mon propos est outré. Je réponds que l'iconoclaste qui voulait renverser les idoles et dont les dernières "images" ont atteint en ventes publiques 418 000 F (Femme au sexe oblique, 1950, 116 x 89) et 572 000 F (la Galipette, 1961, 89 x 116), n'a pas besoin d'indulgence. Pour le reste, l'exposition au centre Pompidou, de 80 dessins et peintures récentes "Sites aux figurines", graphismes approximatifs et hâtifs à l'encre, sur lesquels sont superposés, par collage, des personnages qui transforment ces graphismes en lieux imaginaires ; ses peintures « psycho-sites » acrylique sur papier, extrêmement "colorées et violentes, d'une sauvagerie presque barbare - parmi dit-on, les plus violentes que Dubuffet n'ait jamais créées", ne fera vraisemblablement que confirmer pour les brillants intellectuels qui le préfacent son avant-gardisme, cependant que je continuerai à trouver que cet auguste vieillard - en choisissant astucieusement "d'entourlouper" tout le monde - est quand même bien amusant.
Je crois que Dubuffet laissera le souvenir d'un "cas ", celui du plus "intellectuel " des peintres littéraires de l'Ecole de Paris et à ce
titre - le regretté Alfred Barr a raison - leur vedette. Il est par là même, la caution de tous les « discoureurs de l'art et sur l'art ». Son oeuvre constitue non pas une révélation, mais un écran entre la réalité et l'oeil. Klee, un des plus grands de l'art moderne, voulait "rendre visible l'invisible". En choisissant de montrer des "choses qui n'existent pas", le faux maître de l'art brut s'est surtout donné en spectacle. Il faudra un long purgatoire pour se débarrasser de ses slogans en forme de pensées profondes, mais aussi obsédants que la scie de certaines chansons publicitaires.
Mais il suffira qu'un jour un enfant dise que le roi est nu, pour faire tomber l'idole ; son bluff s'effacera des mémoires et l'on ne conservera plus, comme un fait amusant du snobisme d'une époque, que la référence de l'exploit de ses hautes cotes, à défaut de ses "hautes pâtes " !
André PARINAUD