Le procès Dubuffet

 (Paru dans Arts N°34, 24 septembre 1981)

 

L'exposition de Jean Dubuffet au centre Georges-Pompidou, qui coïncide avec ses 80 ans, donne aussi l'occasion de reconsidérer la place et la démarche de cet artiste. Après l'opinion d'André Parinaud remettant en cause l'authenticité de sa création voici les positions de quelques personnalités du monde des arts présentées sous forme de procès.

POUR

Claude Bouyeure

Il ne faut pas écouter ceux qui en disent du mal. S'il est aussi dur avec les autres, c'est qu'il a été tellement possédé dans sa vie, les gens se sont vraiment servis de lui et de son oeuvre que ça l'a rendu extrêmement sensible et vulnérable. Or, c'est l'artiste le plus discret, le plus secret et, en même temps, le plus rayonnant et inventif qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il est la liberté en marche. Il déteste parler de lui-même et il déteste qu'on parle de lui. Il est très subversif, et n'a jamais agi pour gagner du fric. Il dit souvent : «Aujourd'hui ne compte pas, hier ne compte pas, il n'y a que le futur qui m'intéresse. »
Ses deux dernières séries sont fabuleuses, c'est un feu d'artifice, c'est véritablement un éclatement.
Il est pour moi le plus grand peintre vivant au monde avec Bacon. Son oeuvre est époustoufflante.

Pierre Seghers

«Dubuffet grand format »
J'ai édité en livre de luxe le premier livre sur Dubuffet, en 1945. C'était «l'Homme du commun » et c'est pour ce livre qu'il a fait ses premières lithographies. J'ai d'ailleurs un des 3 exemplaires de sa toute première litho ainsi dédicacée : « l'homme qui croque une petite pierre ».
J'ai pour lui une ancienne amitié et une très grande estime ; la vie à Paris fait que je le vois très peu. Mais j'ai ressenti une réelle et profonde douleur quand un cambrioleur m'a volé une toile qu'il m'avait donnée. Ces derniers temps je l'ai suivi d'un peu plus loin. La période qui me plaisait le plus c'est celle de ses tout débuts, très colorée ; celle que Paulhan le premier avait découverte et m'avait amené à découvrir. Cette peinture si violente et si inventée m'était une sorte de compagnie joyeuse. J'avais plaisir à vivre avec Dubuffet. Dubuffet, c'est un grand inventeur. Ce qu'il a fait pour le musée d'Art brut est une chose remarquable : donner à cet art une présence réelle, et le soumettre au jugement des amateurs, en fait un phénomène marquant de notre siècle. C'est un homme dont l'audace est telle, la culture aussi d'ailleurs, qu'il mérite une grande considération, monsieur Dubuffet !

Jean Revol

«Le sadisme du créateur, le masochisme de la culture n
L'homme Dubuffet disparaît derrière le grand créateur.
La contradiction entre l'homme et le créateur est chez lui exagérée. De plus, c'est l'écrivain classique par excellence.
Je ne sais plus qui disait qu'il écrivait comme Bossuet, et c'est vrai. Il en a le poids, la clarté, la mesure qu'on retrouve dans sa peinture. Jusqu'à l'Hourloupe, son couvre relève d'une implacable logique, à partir de quoi il revient en arrière. Il y a chez lui un côté fleuve, débordement démographique. C'est en cela qu'on peut le comparer à Picasso, sauf que chez Dubuffet, il y a moins de déchets. Il n'y a pas d'oeuvres inutiles en ce sens que le temps opérera sa sélection car sa création tient à la multiplication.
C'est sans doute l'être le plus solitaire et le plus enfermé mais son couvre est généreuse. Il est à la fois le .sadisme du créateur et le masochisme de la culture. Car il se blesse lui-même, quand il attaque la culture. Il est la culture par excellence. C'est le créateur actuel le plus nourri de culture, et aussi la personnalité la plus forte et le peintre le plus individuel.
Il a dit lui même et écrit, je crois, que son rêve était de supprimer de son couvre toute émotion, toute trace d'émotion ; c'est pourquoi il a fait appel à des mercenaires pour faire à sa place. Il ne voulait même plus y mettre la main.
Il a su s'imposer par des moyens contraires à ses positions et utiliser a fond tous les moyens du marché.
Dubuffet se pose exactement entre les deux pôles qui définissent la nature de l'artiste, la puissance qu'exige de lui la société et l'impuissance dans laquelle elle le place.

Michel Guy

« Dubuffet c'est naturel »
Dubuffet est d'abord un des plus grands artistes français vivants ; pour ne pas dire le plus grand ; en tout cas le plus célèbre dans le monde, il est le seul artiste français que toutes les générations de peintres du monde entier, y compris les plus jeunes, respectent. Il est exemplaire en ce sens qu'il n'a jamais cessé de chercher et de se renouveler. Et j'ai une égale admiration pour toutes ses périodes et toutes ses tentatives. C'est sans doute un des artistes les plus intelligents que j'ai rencontrés ; ce qui ne signifie nullement que sa peinture ne soit à dominante intellectuelle. Et l'on retrouve cette même vraie pensée profonde dans sa peinture et dans ses écrits. Il a d'ailleurs à mon avis une langue écrite des plus belles du français contemporain. D'autre part, puisque l'occasion m'en est donnée, je voudrais dire que malgré mes efforts quand j'étais encore au gouvernement, je n'ai pu empêcher qu'on abandonne le projet Renault qui fort heureusement semble refaire surface.
Car il est tout à fait inadmissible qu'on prenne si peu de gants en général avec les artistes en France, et en particulier avec
Dubuffet. Je crois que Dubuffet est quelqu'un d'une totale autonomie c'est une très forte personnalité, j'ai envie de dire, « naturelle », qui essaie de traduire à travers ses travaux sa personnalité.

Maurice Roche

Dubuffet 7 Un grand choc de l'art contemporain. J'aime sa position en face de l'art vivant. Comme il le dit dans son Prospectus aux amateurs en quatre lignes, il faut préférer la jolie fille à la momie. Et, en effet, pourquoi dépenser de l'argent à soigner la mycose de Ramsés II au lieu d'aider l'art vivant. Vive l'art brut 1 et l'art brut, ce serait d'aggraver la mycose du pharaon, pas de la soigner.

G.Lascaut

« Dubuffet révolutionnaire »
C'est l'artiste qui a sans doute le plus manifesté dans l'art du XX° siècle, l'esprit de la révolution permanente.Révolution qui joue à la fois au niveau des idées et au niveau des formes. Un certain nombre de verbes peuvent témoigner de son activité : u briser, transgresser, rompre, créer l'imprévisible, la surprise, le prodige, choquer, dépayser, se libérer, violer, perturber ».
Quand on regarde une de ses oeuvres il faut accepter d'être perturbé. Il ne faut pas seulement insister sur la violence que l'on subit face à elle, mais aussi sur le plaisir que ce regard sur l'oeuvre provoque. Plaisir d'autant plus violent et intense qu'il y a eu plaisir intense chez l'artiste.

Fisher

"Machine de récupération"
Dubuffet a eu le grand mérite de dénoncer l'asphyxie de la culture occidentale et de tenter de la renouveler avec une culture de l'exotisme.
Après Gauguin, après les asiatismes impressionnistes, après l'art africain et enfantin où puisa Picasso : l'art naïf et l'art des fous, c'est-à-dire l'art brut de Dubuffet. Malheureusement en récupérant cet art singulier dans les institutions officielles, et en l'imitant dans son oeuvre personnelle, il a lui-même peut-être académisé et asphyxié cette création culturelle marginale. Toujours est-il que c'est un homme qui a eu du souffle et que c'est une oeuvre qui marque une des dernières étapes de l'histoire de l'art, comme histoire avant-gardiste et aussi comme histoire de la nouveauté rétinienne. Quant au bonhomme, Dubuffet, il m'a toujours séduit, parce qu'il a hésité entre la peinture et le commerce du vin ; c'est-à-dire qu'à un certain moment il ne prenait pas l'art pour une chose aussi sérieuse et qu'il doutait de son travail.
Le problème c'est qu'il est devenu un académique. Ce qui me frappe le plus, c'est la répétitivité ennuyeuse qu'on trouve dans sa sculpture - sorte de système formel répété à de multiples unités - sans que je repère de ce côté la recherche, l'hésitation, la remise en question qu'il revendique dans ses écrits. Dans les images, il y a eu des audaces très séduisantes, mais tellement d'inégalités ! Ça reste un des très grands artistes du XXe siècle, mais qui marque la fin d'une époque et pas du tout le début d'une autre. La fin de l'histoire rétinienne de l'art.

CONTRE

Pierre Restany

Dubuffet : décorateur pour salles de fêtes de mairies socialistes
Ce n'est pas pour rien qu'il a été l'ami des poètes et des écrivains ; l'artiste préféré de la NRF. Fautrier l'a été aussi, mais Dubuffet n'est pas Fautrier, même si tous deux ont été amateurs de hautes pâtes. Il est même peut-être l'anti-Fautrier dans la mesure Fautrier a cherché à retrouver la grandeur des époques passées à travers une cuisine noble ; alors que Dubuffet au contraire a passé son temps à se déculturaliser et à pratiquer l'amour du peu, de l'embryonnaire et du déchet. Il est allé très loin dans la déculturation de l'art, et de façon à la fois intelligente, systématique et provocatrice. Cela nous vaut une des oeuvres capitales de la seconde après-guerre. Capitale par sa remise en question sur le regard qu'elle nous force à porter sur tout un univers de création qu'on considérait à tort comme mineur ou ambigu : l'art des fous, les graffiti de pissotières, l'art des criminels, des débiles, des vrais ou des faux naïfs... l'art brut. C'est une vision culturelle importante ; c'est un homme du discours et il y a adapté sa vision.
A partir de 1959, j'ai l'impression que quelque chose s'est cassée dans l'homme. Avec le cycle de l'Hourloupe, l'invention se fige et ça devient une sorte de décoration pour salle des fêtes de mairies socialistes. Jusque là, sa vision et son discours, osmotiques, s'étaient développés en cohérence stricte. Préférer l'art brut aux arts culturels a été une opération d'hygiène mentale. Mais la providence lui a joué un mauvais tour en le faisant durer trop longtemps ! Car depuis il n'a suscité en moi que consternation et fatigue. J'ai toujours eu une réticence vis-à-vis de lui car il me fait l'impression de ces gens qui se réveillent le matin, se regardent dans la glace et se disent : « Tiens, comment faire pour écrire comme les enfants, pour me comporter comme un naïf ou un demi-fou ? .
Dubuffet sans le discours, sans la légende ni l'écriture n'aurait pas eu de motivation, car son oeuvre est l'illustration d'un discours. A force de vouloir se libérer de certains tics culturels, il en a pris d'autres : des tics anti-culturels.

Jean-Louis Ferrier

Dubuffet atrabilaire »
L'homme est vraiment à la limite du supportable. C'est un atrabilaire et à la limite un personnage illégal dans la mesure où il est allé jusqu'à publier des lettres de réponses qu'il a reçues. Il en donne l'interprétation qu'il veut et dans ces conditions c'est facile d'avoir toujours raison.
Il a toujours eu des sbires autour de lui (Mac Loreau par exemple) qui, conformément à sa volonté, ne le rattachent à rien. Ni à l'art brut, ni au mouvement de la peinture des années 50, ni à ce qu'il a quand même pris chez Picasso ; et qui comme il l'a toujours souhaité, le placent en être absolu qui ne venait de nulle part. L'art brut est certes une chose importante ;mais au Bauhaus comme dans le mouvement surréaliste, notamment chez Masson auquel il doit beaucoup, on lisait le fameux livre de Prinzhorn sur les maladies mentales, que Klee adorait, qui fascinait Kandinsky, qui a été fondamental pour la formation de Ernst, et dans le contexte où vécut Dubuffet, c'est un livre qu'il a fatalement eu entre les mains. Il a poussé la connaissance des arts non culturels très loin, mais là non plus il ne fut pas le premier. Or penser que la peinture commence et s'arrête avec lui est peut-être son principal défaut. Dire de façon impérative : "après moi le déluge avant moi, pas de création " ! Comme Braque qui fut un des peintres les plus intellectuels, Dubuffet s'est embarqué dans un monde littéraire et universitaire qui défendit les valeurs sauvages pendant et après la guerre. Il y a une certaine préciosité dans son attitude et quelque part, dans cette oeuvre, il y a un truc. C'est ce qui me fait craindre pour lui dans 50 ans ; il se peut qu'alors il soit considéré comme un grand, ou qu'il n'intéresse plus personne... Il n'en est pas moins indiscutablement un grand peintre. Mais la preuve qu'il y a une faille dans sa création, qu'il y a un truc dan sce qu'il a fait, la preuve, c'est l'Hourloupe. Ça va bien cinq ans, mais pas vingt ans! Cela dit, ses "Corps de dames sont très extraordinaires, ses échecs du débuts restent émouvants. Mais à mon avis le personnage de peintre n'est pas entièrement net". Masson qui est aussi à l'origine de Dubuffet est nettement plus grand ; c'est, lui, un grand artiste, absolument complet. Dubuffet est allé dans une faille, loin dans cette faille, c'est vrai, mais comparez les corps de dames et les otages de Fautrier !
Ses premiers bonshommes sont à s'y méprendre des copies de ce qu'Estève a fait vers 1938. Coco Bazard fut une chose formidable, et le type qui a fait ça, c'est quelqu'un ! En revanche ses grands environnements sont totalement ratés, et inversement sur le plan de l'architecture c'est un homme qui marquera la fin de l'angle droit. Mes points de vue à son égard sont aussi ambigus et divers qu'il l'est lui-même. Peut-être ne supporte-t-il pas la vie ? C'est dans la logique de son personnage d'atrabilaire de vouloir en faire toujours plus, et d'écraser tous les autres !

Claude Wiart

Dubuffet, un anal, un obsessif insatisfait »
De Dubuffet on a dit qu'il était intéressé et parano, ce que je ne me permettrais pas d'affirmer ; mais du point de vue du caractère, c'est évidemment un anal et un obsessif qui récupère tout et fait tout pour se faire récupérer.
Il suffit de voir ses catalogues et son secrétariat rue de Verneuil où la moindre tache du maître est vendue à prix d'or... Et comme il a utilisé l'art brut !
Au musée d'Art brut, il y avait au moins 80 à 90 % d'eeuvres qui étaient celles des malades mentaux hospitalisés mais il n'en avouait que 50 %. Pourquoi considérait-il qu'il ne fallait pas dire que c'était l'eeuvre de fous ? Pourquoi en cacher la moitié ? A son affirmation « il n'y a pas plus d'art des fous que d'art des malades du genou ou d'art des dispeptiques » je réponds, moi, qu'il y a autant de peintures d'un fou que de peintures d'un dispeptique que d'un malade du genou. S'il tient tellement à prouver qu'il existe un art exclusivement issu de l'isolement, de l'enfermement dans la maladie de certains malades, c'est sans doute pour pouvoir s'affirmer, lui aussi, sans référence. Or même les malades mentaux enfermés ont des références culturelles personnelles.
Dans le cas d'Aloise et de Séraphine comment ose-t-il affirmer que la première, fait de l'art brut et la seconde, du pâle naïf ? Cette distinction est fausse autant que fallacieuse et relève du diktat intellectuel. Mais là où je le récuse tout à fait, c'est quand il nous accuse moi et mes confrères d'enfermeurs, de u flichiâtres » mais se refuse à expliquer comment ces méchants gardiens de fous ont permis à Aloïse de faire un aussi joli travail ? Il adore écrire et croit qu'il écrit bien... Et certes, sans l'écrit qui sert de légende à son couvre, peut. étie qui sa peinture aurait été moins retentissante et moins récupérée ? Est-il devenu cet écrivain intellectuel parce qu'il avait besoin d'engueuler la société ? Pour prouver qu'il était le plus grand et le plus fort ? L'a-t-il fait parce que ça marchait ? Pour avoir un contact social, et donc une vente assurée ?
A propos de l'art brut qu'il a utilisé à son propre profit, il l'a fait avec une grande fausseté de jugement. ?