UNE THÈSE INÉDITE DU Pr DRACOULIDES

Prof. N.N. Dracoulides d'Athènes - Psychanalyste et Critique d'Art. Etudes, aux facultés de Médecine et de Droit des Universités d'Athènes et de Vienne et à l'école Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il se spécialisa en Psychanalyse freudienne aprés avoir passé sa didactique avec la Princesse Marie Bonaparte et publia 522 (jusqu à 1975) travaux scientifiques, dont la plupart en langue française. Son premier livre est la « Sensibilisation et Désensibilisation » (préface de Paul Ravaut, de l'Académie de Médecine de Paris, Ed.Vigné). |

Pourquoi le bleu

À l'âge de 20 ans Picasso arrive pour une deuxième fois à Paris juin 1901) où l'attendait Pedro Manach qui, en plus des 150 Frs. par mois qu'il lui assurait en échange de toute sa production picturale, lui offrit cette fois la cohabitation dans son appartement de deux pièces au 130 du boulevard Clichy.
« Mais cette fois, il se sent plus seul et plus abandonné après la mort tragique de son ami Casagémas, suicidé par chagrin d'amour. En souvenir de lui il composa le tableau de son enterrement et de son ascension au ciel qui rappelle la vision de Greco dans l'enterrement du comte d'Orgaz et s'éclaire d'un reflet bleu de nuit. C'est dans cette chambre que naîtra sa période bleue avec des peintures plongées dans le bleu et reflétant la tristesse. « La chambre bleue » ou la « Femme au Tub » est son premier tableau
qui inaugure cette période.

Une investigation de douleur

Au fond on distingue une affiche de Toulouse-Lautrec représentant la danseuse May Milton. Picasso l'avait décollée un soir, d'un mur de Montmartre et l'avait emportée dans sa chambre pour se sentir en compagnie du Maître qu'il n'admirait pas seulement comme peintre mais dont il se rapprochaïit également comme d’une âme sœur en déception. Ceci le poussait à fréquenter le Moulin de la Galette, à s'attacher aux mêmes sujets que Toulouse-Lautrec, et finalement à le saisir à travers les danseuses qui l'entouraient et s'assimiler avec elles inconsciemment.
La « danseuse naïne » (1901-musée de Barcelone) qu'on a voulu expliquer comme influencé par les nains de Vélasquez, ne l’est que de Toulouse-Lautrec, voire à travers sa propre personne. Cette époque fut pour Picasso une investigation de douleur et de
détresse sur des épaves de la vie avec lesquelles il s'identifiait et en les peignant il se déchargeait. « Je fais de la peinture comme besoin pour me décharger de mes visions et de mes émotions », disait-il. Malgré cet état psychique Picasso travaillait assidument dans cette « chambre bleue » où furent créées de véritables chefs d'œuvre. Il peignaïit trés vite « à raison d'une dizaine de tableaux par jour » d'aprés G. Coquiot critique de cette époque sous la protection duquel Maynach organisa chez Vollard, (rue Laffitte) la première exposition parisienne

Il brûle ses dessins pour allumer son poêle

Il travaille assidument toute la journée et le soir fréquente avec des amis les spectacles populaires. Mais aprés quelques mois il a de nouveau la nostalgie de Paris. Cette fois il s'adresse à Max J acob, qui lui avait montré tant d'attachement sentimental et lui explique que ses tableaux ne sont pas compris en Espagne parce qu'ils expriment plutôt l'âme que la forme. Peu aprés, et pour une 3° fois il part pour Paris en octobre 1902 privé de tout moyen de vivre. Il partage un misérable lit avec un sculpteur espagnol et se nourrit de pommes frites. Max Jacob profondément ému, en bon Samaritain et pour subvenir à leurs frais, s'engage comme employé de commerce aux grands magasins de son oncle, boulevard Voltaire, et loue dans un hôtel du même boulevard une chambre à un lit qu'il partage avec Picasso, qui travaille pendant la nuit et se couche le matin, après le départ de Max pour son emploi. Mais les tableaux de Picasso ne se vendent pas, bien que leur technique se perfectionne. Il ne se vend que quelques
dessins à bas prix. Vers la fin de l’année la situation empire. Max qui n'avait pas de capacités pour son emploi, perd sa place. Le froid et la faim ne sont pas supportables. Picasso ramasse toutes ses peintures et les offre à un prix minime. Mais on ne les achète pas. En février 1903 il vend à Mme Bernard la « Maternité au bord de la mer » pour 60 Frs. et assure un billet de retour à Barcelone. La veille de son départ il fait un froid glacial. N'ayant pas d'argent pour acheter quelques morceaux de bois pour se
chauffer, il jette dans le poèle une liasse de ses dessins pour adoucir la température de la chambre. Preuve de son indigence extrême.
La résistance de Picasso contre toute adversité était remarquable. Le regard fixé au loin avec tenacité, il ne manquait pas de fréquenter les bars avec des amis, en dandy parfait, partageant une paire de gants avec son ami de Soto, exhibant la main gantée et cachant dans sa poche la main nue et portant un habit de luxe excentrique grâce au tailleur Soler qui l'avait confectionné en échange d’un tableau brossé par Picasso et qui représentait le tailleur déjeunant sur l'herbe avec sa femme, ses quatre
enfants et son chien. (Le tableau de Soler peint en 1903 pour le prix d'un complet, a été revendu par le tailleur au prix de 10 complets et ensuite par un marchand de tableaux au prix de 100 complets. Finalement il a été acheté par le musée des Beaux-Arts de Liège au prix de 1000 complets. Son prix actuel dépasse les 10 000 complets.)

Peindre comme dans une transe

Ces créations, continueront jusqu'à l'automne 1904, signalant la période bleue qu'on pourrait considérer dans son ensemble, comme un parcours dans un tunnel où l'on ressent le silence de la solitude, l'étouffement de la respiration, l'obscurité de l'horizon, tout en attendant l'apparition de l'issue dans la lumière souriante et l'air frais.
POURQUOI LE BLEU? Arrivés au bout du tunnel de la période bleue nous ferons un arrêt pour mieux comprendre la cause qui incita à cette couleur et de même, la cause qui par la suite, à provoqué le changement de la tristesse bleue en jovialité rose.Plusieurs interprétations ont été tentées pour l'expliquer. On a dit ainsi que sa pauvreté de ce temps ne lui permettait ni une richesse des couleurs ni un atelier bien éclairé. Mais s'il avait employé une variété des couleurs il aurait dépensé moins de quantité de couleur bleue et son argent aurait suffi ainsi pour d'autres couleurs. Quant au travail dans l'obscurité il est vrai que depuis sa jeunesse jusqu'à sa vieillesse Picasso préférait travailler dans la nuit. A la flamme d'une bougie piquée dans le goulot d'une bouteille au temps de sa pauvreté ou sous la lumière d’une lampe à pétrole et, finalement d'un projecteur électrique dans sa richesse. Fernande Olivier sa première Egérie, dit de cette époque que Picasso se mettait au travail à dix heures du soir et ne cessait que vers cinq ou six heures du matin. Quarante cinq années plus tard Picasso disait à Françoise Gilot, son avant- dernière Egérie, qu'il « faut que l'obscurité soit complète autour de la toile pour que le peintre soit hypnotisé par son travail et peigne à peu prés
comme s'il était en transe. Il doit rester le plus prés possible de son monde intérieur, s’il veut transcender les limites que la raison tente continuellement de lui opposer ». Ce n'était donc pas la pauvreté qui l'attirait vers l'obscurité, ni la lampe à pétrole, responsable de la période bleue puisque dans les mêmes conditions il travaillait pendant la période rose et les suivantes.
Il projette le bleu

Il projette le bleu pour se libérer

Egalement arbitraire nous parait l'avis de Sabartès qui explique le bleu de Picasso disant que « La tonalité grisâtre tendant au bleu, paraît être une conséquence de la nécessité inéductable d'atteindre les entrailles de la forme, pour amener à la surface de la peau ce qui se cache dans le silence qui déguise la douleur ou la misère. ».

Son journal : Azyl y Bianco

Picasso avait montré son attirance vers le bleu depuis son enfanceet ce n'est pas sans un certain rapport qu'il intitula « Bleu et Blanc » (Azyly Bianco) son journal manuscrit par lequel à l’âge de 13 ans il correspondait avec ses parents. Il l’a ainsi appelé, souligne Penrose marquant sa préférence pour la couleur bleue ». A vrai dire ce n'était pas une « préférence » mais une «attirance» vers cette couleur qui marqua sa naissance d'«enfant bleu » par compression asphyxique, aventure qui lui fut souvent
racontée et qui l'a vivement impressionné, réactivée par la voie des réflexes conditionnés chaque fois qu'il se sentait menacé d'un étouffement psychique. Et c'est justement une sensation d'étouffement qui l’oppressait à cette époque et le poussait à l'évasion, loin de sa famille et loin de son pays à la recherche d'un souffle plus large. C'est d’ailleurs à cette même époque qu'il a défini « l'art comme fils de la douleur et de l'abandon, pour lesquels il cherchait l'apaisement psychalgique, par l'assistance d'âmes
sœurs et c'est ainsi qu'il projetait ses sentiments de détresse, de misère, d'abandon, sur des thèmes centrés par des êtres désespérés, déshérités, mendiants et aveugles, affamés et misérables, enfants malheureux et amours pauvres ou bohèmes de la vie errante. En projetant la couleur bleue sur ces personnages il se sentait allégé de son étouffement psychique qui inconsciemment réactivait l'asphyxie de sa naissance, celle qui au moment de son arrivée au monde, répandit la couleur bleue sur son visage et son corps et créa la sensation de l'étouffement dans son for intérieur, à cause du manque d'air provoqué par l’enroulement du cordon ombilical à son cou et qui, étant la toute première aventure de sa vie, demeurait en latence, refoulée ou, selon les circonstances, se défoulait et se manisfestait tant par un sentiment d'étouffement demandant l'aérage que par la projec-
tion de la couleur bleue, tous deux étant à la base de cette même aventure.

Bleu de jour, bleu de nuit

A noter encore que la période bleue commencée en 1901, changea du bleu, couleur du jour, en bleu de nuit, en 1902 et évolua, aprés certaines insertions, au tout bleu en 1903 jusqu'aux monochromies de 1904, qui peu à peu se relâchaient de leur rigidité.

L'art de la période bleue de Picasso est un art affectif et dépressif qui se souligne par l'étiologie initiale de ses situations réactionnelles. La crise dépassée par les événements de la période rose - la satisfaction érotique et, par la suite, la satisfaction financière - les réminiscences de la couleur bleue n'ont pas cessé de se réévoquer de temps à autre et de se projeter sur ses créations artistiques.

Naissance de « l'enfant bleu »

Ce soir d'automne, dans un immeuble de Malaga, Dona Maria, âgée de 26 ans et assistée de son mari José Ruiz, 40 ans, attendaient avec nervosité et émotion la naissance de leur premier enfant. Tous les deux étaient impatients. Le moment venu on interrogea. C'est un garçon. Leur joie était immense. La sage-femme n'avait pas le courage de la troubler en leur disant la vérité. Mais elle n’a pas pu s'empêcher de la dire à Salvador Ruiz, frère du père et oncle du mouveau-né. Il était venu quelques
minutes après et il était médecin : « L'enfant est né mort. Je n'ai rien dit aux parents, mais venez le voir. »

Le traumatisme de l'incident asphyxique

En effet, le nouveau-né présentait une dyspnée avec refroidissement des membres et pâleur bleuâtre du visage. Un cas de « mort apparentée du nouveau-né » de forme « asphyxique » ou « anémique », celle-ci étant la conséquence de la première et contribuant à l'apparence de l'enfant bleu, ainsi appelé à cause de la coloration qui résulte de ce que la conversion du sang veineux en sang artériel ne s'accomplit pas, du fait que le cordon ombilical enroulé au cou du nouveau-né exerce une compression
asphyxiante - ce qui de même se fait par d'autres causes — et empêche la respiration et la circulation du sang. « La face est gonflée, bleuâtre, livide, les yeux sont injectés, les battements du cœur affaiblis » (Littré : Dict. de Méd.).

Picasso nait enfant bleu

L'asphyxie dans cette forme est lente et l'enfant bleu peut être sauvé par l'insufflation d'air et le rétablissement de la circulation du sang. Le docteur Salvador (valorisant son nom qui signifie « sauveur ») se servit de ces procédés ainsi que « des frictions chaudes et sèches sur la plante des pieds » - en usage à l'époque de cette naissance, parmi les soins pour le nouveau-né asphyxié, et depuis bien des années conseillées par le D' C. Peschiers (« Les maladies des enfants »).
« L'incident asphyxique » est parmi ceux qui confèrent le « psycho-traumatisme de naissance » et procède à l'organisation d'une angoisse latente, d’une sensibilité à toute situation d'étouffement et d'une hantise homologue, un sentiment de doute et d'insécurité, de même qu'une phobie de mort par étouffement respiratoire ou par congestion pulmonaire, et encore la formation d'un terrain psychallergique qui réactivé sous l'in- fluence d’un événement ou d'une sensation incite à une tendance de libération et d'évasion, loin de la cause oppressante, avec un désir vague de respirer en plein air. Penrose cite à ce propos que cette aventure de naissance « fut souvent racontée à Picasso dans son enfance et l'ombre de la mort aux premiers instants de sa vie dut vivement impressionner son imagination ». Quelques années aprés, cet incident fut réactivé par un autre analogue advenu à sa sœur cadette Conchitta, morte à l'âge de 4 ans au cours d'une diphtérie par croup qui lui avait provoqué l'asphyxie et la cyanose, comme celle que son frère Pablo, âgé alors de dix ans, avait présenté à sa naissance.

Hanté par la crainte de l'étouffement

A l'âge de dix-sept ans, atteint lui-même de scarlatine, il a ressenti le ravivement de l'étouffement, causé cette fois par l'angine ulcéreuse. Pour la convalescence il se rendit à Horta de Ebro, un village montagneux où habitait son ami Pallarès et où il se sentit également délivré de son étouffement psychique.
Picasso a toujours gardé la crainte de l'étouffement par blocage respiratoire et il en était même inquiet pour ses enfants. La mère de son fils Claude, Françoise Gilot, raconte à ce propos dans son livre « Vivre avec Picasso » : «Je dus continuer à me lever presque chaque nuit, Pablo se tourmentant que l'enfant s'était étouffé dans son oreiller.
Lui-même avait des craintes analogues. Il se sentait facilement étouffé par les vêtements, les couvertures de lit, les lieux fermés etc. et il avait même une crainte particulière, une hypocondrie, pour les maladies de la respiration et les pulmonaires (asthme, tuberculose, œdème pulmonaire, asphyxie etc.).
Avide de respirer largement et en plein air, il se plaisait à promener son regard dans l'immensité du ciel ou de la mer, à se promener torse nu, à se mettre à nu au travail ou à table, n'ayant pas hésité « au cours d'un dîner officiel à se mettre torse nu, au milieu d'invités en tenue de soirée ».

Un mécanisme virevoltant

C'est à juste titre que Antonina Vallentin dans son livre sur « PiCasso » constate, sans toucher l'étiologie, qu'« il y a toujours chez Picasso quelque chose qui évoque l’homme vivant au grand air. Il semble avoir emmagasiné du soleil et du vent. Ses gestes sont ceux qui demandent l'espace ».
Mais, comme nous l'avons noté, ce n’est pas seulement une crainte d'asphyxie par empêchement de respiration qui fait revivre l'angoisse de l'étouffement et le désir d'évasion libératrice en plein air. Bien d’autres situations peuvent être ressenties indirectement comme pareilles à celles qui ont créé un terrain psychique sensibilisé, et provoquant les mêmes réactions.
C'est ainsi que Picasso a pu, dans des conditions opposées, comme celles de la pénurie et de la richesse, revivre également l'étouffement de «l'enfant bleu » par la voie des réflexes conditionnés avec tendance libératrice, picturale ou comportementale.
Sous l'influence d'une époque de pénurie bien oppressante pour le jeune Picasso et lui faisant inconsciemment revivre le resserrement du cou et l'étouffement de sa naissance, il décida, par quatre fois et dans une ambivalance le voyage de Barcelone-Paris, projettant son étouffement psychique et la couleur de « l'enfant bleu » sur ses œuvres de cette époque, (1901-1904), appelée d'aprés ça «la période bleue ». D'autre part, la cou- leur bleue lui était de même devenue une obsession expressionnelle pour une multitude de manifestations.

L'oppression : l’ordre, la règle, le devoir, la vie en commun...

Cependant l'évasion libératrice que dans des conditions pareilles il essayait, n'était pas une solution parce qu'elle conduisait à l’autre pôle de sa sensibilité. Au sentiment d'abandon et de solitude, qui, de nouveau le poussait à l'attachement et l’étouffement. Un cercle vicieux organisé par un mécanisme virevoltant dont il n’a pas pu se délivrer, mais il a trouvé un compromis dans sa vieillesse en combinant son travail passionné avec l'assistance discrète de son épouse. Il disait d’ailleurs souvent que son travail renforçait sa respiration.
Il ressentait comme oppressants, l’ordre, la règle, le conventionnel, le devoir, les lecons (de l’école primaire ou celles de l'Académie des Beaux-Arts de Madrid), le milieu familial, la vie en commun, la résidence fixe, la discipline etc. Tôt ou tard se signalait une révolte contre toutes ces significations, sous forme d'indiscipline, de dérèglement, d'instabilité, d'opposition, de désordre, de déménagements, de libéralité, de déforma tion, de destruction etc. qui le protégeait ou le délivrait de l'étouffement asphyxiant et anxieux pour une certaine durée et conditionnait son comportement.
Le mot d'ordre pour son aération psychique était le changement. Changement de ce qui existait. De la nature, de l'art, de l'esthétique, du style ou d'une femme, d'une demeure, d'une promesse etc. Un changement qu'on pourrait qualifier, selon les circonstances, comme liberté, comme perfidie, comme innovation, comme jeu, comme extravagance etc.
L'aventure de « l'enfant bleu » qui était une préface inattendue à la vie de Picasso qu'elle a marquée par la crainte de l’étouffement et les réactions préventives ou anéantissantes à son égard, fut également, d'une façon analogue, l'épilogue dramatique de sa vie.

Pr. N.N. DRACOULIDES