Les trois femmes de Picasso

par le professeur Dracoulidès


Le professeur Dracoulidès est un analyste passionné de l'œuvre de Picasso en tant que psychanalyste et historien d'art. Au moment où « Guernica » revient en Espagne, il analyse cette œuvre en évoquant le drame intime que Picasso vécut à cette époque entre trois femmes présentes dans le tableau : Olga, son épouse légitime, Marie-Thérèse Walter dont il a un enfant, Maya, et Dora Maar qu'il vient de rencontrer. Le professeur Dracoulidès nous présente maintenant Dora Maar.
L'automne 1935 est pour Picasso riche d'activité, malgré son inactivité picturale. Sabartès s'occupe des affaires privées et publiques de Picasso qui a ainsi l'aisance de ne s'occuper que de Marie-Thérèse et de sa fille Maya et de ses créations poétiques qui, à cette époque, remplacent ses créations plastiques
Pour la première fois Picasso apparaît comme poète. Un poète spontané qui se sent incité à
écrire à tout moment, à tout endroit sur des bouts de papier. Ses vers commencent généralement par une attaque « sadique » se mêlant à une plainte qui devient tendresse et volupté masochiste, bercés par le chant de la solitude.
« Donne arrache tords et tue, je traverse allume et brûle caresse et lèche embrasse et regarde je sonne à toute volée les cloches jusqu'à ce qu'elles saignent épouvante les pigeons et les fais voler autour du colombier jusqu'à ce qu’ils tombent par terre et avec tes cheveux je pendrai tous les oiseaux qui chantent et couperai toutes les fleurs, je bercerai dans mes bras l'agneau et je le lui donnerai à dévorer ma poitrine, je le laverai avec mes larmes de plaisir et de peine et je
l'endormirai avec le chant de ma solitude par soleares.…. »
Le poème continue avec un sens déchirant (on lit par la suite « je mordrai le lion à la joue et je ferai pleurer le loup de tendresse » et ailleurs « jeune fille beau menuisier qui cloue les planches avec les épines des roses ne pleure par une larme de voir saigner le bois », etc.) dans un essoufflement continu, dans un spasme larmoyant, sans virgule et sans point, un non finito phrasé qui sombre dans le néant.
Dans d'autres poèmes traduits par Sabartès — Ja plupart sont écrits en espagnol —l'incohérence et le décousu dépasse parfois le psychopathologique et devient un cri à la Munch sur un pont encerclé de vagues et de flammes, le récit d'un cauchemar éveillé, l'extraversion d'une douleur agressive.

Un triangle vivant

" Un après-midi de novembre 1935, tandis qu'au café des « Deux Magots » Picasso devant son habituelle eau d'Evian bavardait avec Sabartès, il est attiré par une jeune fille à une table à côté. Elle a un visage simple et expressif et une allure cavalière et intrigante.
Picasso tout en la fixant du regard dit en espagnol deux mots d'admiration pour elle. Comme elle comprend la langue, elle répond par un sourire.
Quelque temps après, au début de 1936, il la rencontre de nouveau. Cette fois-ci elle est en compagnie de Paul Eluard qui la lui présente. Elle s'appelle Dora Markovitch (plus tard il
l'appellera Dora Maar). Elle s'occupe de photographie d'art et de presse. Elle s’intéresse également à la peinture et elle est yougoslave. Ayant vécu longtemps en Argentine avec ses parents, elle parle bien l'espagnol. D'un caractère tempétueux, tantôt exaltée, tantôt déprimée et en pleurs, elle excite l'intérêt de Picasso par une tentation de lutte qu'elle inspire. Sur ce chapitre Picasso est un guerrier rêvant la conquête après un conflit corps à corps, sa tendance sadique nécessite une réaction similaire envers lui qui entretient la lutte et même l'excite à de nouveaux élans. Parfois après quelques pas masochistes en arrière et d'autres fois en provoquant une révolte contre lui-même, une réaction de jalousie, vexé quand son projet ne réussit pas ou la ridiculisant quand elle pleure (Femme pleurant, 1937). De même il ne fera les portraits de Sylvette que pour provoquer la jalousie de Françoise. Mais la voyant sans réaction, il le lui reprochera en lui disant plein de colère qu'elle est « un monstre d'indifférence ». Ces incidents sont nombreux.
Il craint de ne pas être aimé quand il rencontre trop de docilité comme celle de Marie-Thérèse ou un manque réactionnel comme celui de Françoise. Et il est enthousiasmé quand il provoque le rixe entre deux femmes , par jalousie à son égard, comme quand il visite l’exposition de de Dora Maar en compagnie de Marie-Thérèse qui porte à son insu, une blouse de Dora que Picasso lui a offerte. Un de ses “meilleurs souvenirs “ comme il devait l’avouer à Françoise Gillot (qui succéda à Dora Maar) est la scène des deux femmes se heurtant sous ses yeux sans qu’il intervienne.
Dans un but analogue il demande à Dora de lui prêter sa maison de Ménerbes pour y passer juin 1946 avec Françoise, à laquelle il lit les lettres que Marie-Thérèse lui envoie régulièrement. « Entre la maison de Dora et les lettres de Marie-Thérèse, je me sentais très mal », écrit Françoise dans son journal.
L'abandon seul le désespère. C'est pour cette raison que lorsque Olga — qui l’étouffait jusqu'à l'asphyxie — le quitte, au lieu de se sentir apaisé il se croit perdu et cesse de travailler, continue de porter à son doigt l'alliance de Olga bien des années après leur séparation (comme on la distingue sur une photo de Brassaï en 1939), Ses réactions s'élucident si on prend en considération sa sensibilité abandonnique et son agressivité cannibalique. Un triangle vivant est ainsi créé.

Le côté Marie-Thérèse, adoucissante et soumise, le côté Dora Maar intransigeante et le côté Olga, autoritaire et maternelle, avec une présence troublante malgré sa retraite, Et Picasso se sent satisfait quand le hasard ou la malice d'Olga ou une de ses mise en scène, provoque la rencontre et le conflit entre ses trois égeries. Sa vision artistique les saisissant, l'une à travers les rêves de son sommeil, l'autre dans ses pleurs de protestation et la troisième symbolisée par les dents et les griffes de ses revendications.
Toutes les trois lui rendent un service « désiré ». Marie-Thérèse lui procurant le calme psychique et la satisfaction sexuelle, Dora Maar la culture intellectuelle et artistique et son antagonisme agressif, Olga maintenant en éveil ses tendances sadomasochistes.
Picasso sourit en spectateur amusé quand Olga s'approchant de Françoise Gilot (sa nouvelle égérie, la sixième) étendue sur la plage se met à piétiner les bras de la jeune femme avec ses hauts talons. Sur ce point on pourrait dire qu'il y a une connivence de jeu sadique entre Picasso et Olga qui suit ses pas lors de ses sorties à Paris ou de ses séjours dans le Midi, provoquant toujours des sandales désagréables et ridicules.

Crespelle analysant ce « triangle », dit : « Il semble incroyable qu'au milieu des convulsions de son divorce et des soucis provoqués par la naissance de Maya, Picasso, à l'automne 1935, ait pu se lancer dans une nouvelle aventure sentimentale ».
Cependant il ne s'agissait pas d'une aventure purement érotique, mais plutôt de la tentation d'une lutte dans le sens d'une résistance à vaincre — ce qui manquait à la douce Marle-Thérèse qui s'offrait passivement à la satisfaction de ses désirs. Avec Dora Maar il ne se sentait ni libre, comme avec Marie-Thérèse, ni étouffé comme avec Olga, mais provoqué de s'engager dans une lutte concurrentielle et conflictuelle dérivant de certaines similitudes de caractère entre
Picasso et Dora Maar, le prestigieux maître et la captivante montagnarde, cavalière, orgueilleuse, intransigeante, insoumise, colérique de même que lui était égocentrique, implacable, furieux, révolté, sadique et impitoyable
Cependant que dans son appartement il vivait loin de toutes les trois, en compagnie de Sabartès et de la nouvelle ménagère de sa maison, la douce espagnole Inés qu'il avait enlevée du service de l'hôtel « Vaste Horizon » à Mougins où il se trouvait pour un bref séjour avec Dora Maar et le couple Eluard (1936).
Sa création artistique a été profondément influencée dans ses sujets, et orientée dans son style, par la présence de chacune de ces trois femmes et parfois la présence simultanée de deux d'entre elles ou de trois ensemble (dans certaines de ses compositions symboliques), accompagnées ou non de sa propre présence en minotaure ou autrement — et notamment dans « Guernica », parfait miroir du conflit de ces trois femmes.