Dina Vierny/ André Parinaud

«Mademoiselle, on me dit que vous ressemblez à un Maillol
et à unRenoir, jeme contenterai d’un Renoir».

 (Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 18, février 2001)

Poursuivant notre dialogue avec les grands artistes de l’actualité et leurs musées, nous interrogeons Dina Vierny, fondatrice du Musée Aristide Maillol, dont elle fut le célèbre modèle, et n’a cessé d’illustrer la démarche du sculpteur, maître de l’art du XXe siècle.
La Fondation Dina Vierny-Musée Maillol présente « La Vérité Nue » avec l’expressionnisme autrichien et ses quatre maître majeurs : Boeckl, Gerstl, Kokoschka, Schiele, jusqu’au 23 avril 2001. Plus de 120 œuvres. Historiquement avec ce mouvement, les artistes, pour la première fois, cherchent à exprimer une vérité parfois cruelle. Le beau, le laid, la sensualité, l’érotisme, la maladie, le désespoir et la mort se dévoilent avec une réalité poignante.
Les œuvres de Schiele et de Kokoschka côtoient celles de Boeckl et de Gerstl, deux maîtres majeurs paradoxalement méconnus en dehors des territoires germanophones. L’exposition  permet enfin de révéler le génie de ces deux peintres immenses et de confronter, pour la première fois en France, leurs œuvres à celles de Kokoschka et de Schiele.

André Parinaud (A.P.) : Chère Dina Vierny, voulez-vous évoquer l’entrée d’Aristide Maillol dans l’histoire moderne de la sculpture. Il était né le 8 décembre 1861 à Banyuls, un petit port délicieux de la Méditerranée où il est mort, dans le même lieu, en septembre 1944 dans un accident de voiture.
Retenons quelques-uns des qualificatifs qui ont qualifié sa démarche dans l’histoire de l’art : «un classique évolué», «un idéaliste formel», et il est vrai qu’il n’y a pas de différence esthétique entre ses premières œuvres de sculpteur «La Baigneuse» ou «La Jeune Fille», qui datent de 1900, et ses dernières œuvres tout à fait remarquables qui simplement témoignent d’un accroissement de puissance. Il est resté fidèle à lui-même, des origines de sa sculpture à sa fin. Je voudrais rappeler deux réflexions de Rodin qui disait : «Pourquoi c’est si beau Maillol ? Parce que ça n’accroît pas la curiosité» et aussi «Mon cher Maillol, quand je serai mort, vous me remplacerez».

Dina Vierny (D.V.) : C’est exact.

A.P. : Comme chacun sait, vous étiez son modèle parfait d’artiste. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il n’est pas entré en sculpture immédiatement. Pouvez-vous évoquer les périodes de cette évolution, depuis ses premières peintures jusqu’à sa rencontre avec Gauguin.

D.V. : Maillol est né peintre. À 14 ans, il peint son premier tableau et avant ses 20 ans, il a beaucoup produit. Il est né dans un petit village où on était pêcheur ou vigneron, presque à la frontière de l’Espagne. Il est Catalan français. Tout à coup apparaît un artiste ! c’est inquiétant, provocant. Il demande alors à sa tante, très rigide, qui l’a élevé : «Je voudrais aller étudier la peinture à Paris». La tante lève les bras au ciel. Le temps passe. Chaque année, il le lui redemande. À l’âge de 20 ans, il part pour Paris. Mais le jeune homme qui arrive à Paris est excessivement pauvre, très timide, très isolé. Mais il ne reste pas longtemps solitaire parce qu’il rencontre d’autres hommes du Sud avec lesquels il se lie. Il peint - très mécontent de lui-même - et ne «se trouve pas», mais, à la finale, en 1982, il rencontre Gauguin. Tout bascule. Il va au Café Wepler, avec son ami Daniel de Manfreid (qui, toute sa vie, établira la liaison avec Maillol) et qui lui présente Gauguin. Maillol commence à vivre et dira : «Je suis né dès que j’ai vu Gauguin» qui devient son ami, malgré ses critiques très dures. Ceux qui ont aimé Gauguin l’ont admiré malgré son caractère et sa cruauté, pour son génie extraordinaire. - C’est lui, après Cézanne, qui a orienté la peinture contemporaine. Ceux qui ont eu la chance de pouvoir l’entendre et de travailler avec lui, ne l’ont jamais oublié. Ce sont les Nabis, c’est-à-dire Bonnard, Sérusier, Maurice Denis, et Maillol, qui entre dans ce groupe et commence à faire de la peinture comme les Nabis, avec les aplats. Mais reste mécontent de lui-même. D’ailleurs Gauguin lui dit : «C’est sec, votre peinture, il faut aller plus loin !». Il se tourne alors vers la tapisserie. Gauguin l’encourage. Pourquoi la tapisserie ? Il prétend qu’il est le premier artiste depuis la Révolution française à faire de la tapisserie «artistique». Il invente des couleurs et les fabrique lui-même avec des plantes de la montagne. C’est un grand inventeur. Il invente, il cherche. Ainsi il n’aime pas le papier du commerce sur lequel il ne travaille jamais, alors il va créer une nouvelle matière qui deviendra une production industrielle. Et surtout un papier à la forme sur lequel il dessinera.

A.P. : En effet, lorsqu’il illustre le «Géorgique» de Virgile, il a fabriqué son nouveau papier.

D.V. : Sa tapisserie plaît beaucoup à Gauguin. Il expose à la «Libre Esthétique» de Bruxelles, et toujours, sous l’influence de Gauguin, il s’oriente vers la céramique. Il travaillait intensément mais toujours insatisfait. Il commentait : «Pour me désennuyer, j’ai commencé à faire de la sculpture» et voilà qu’il se trouve lui-même !Il a commencé à tailler du bois fruitier. Son idée sculpturale lui est venue lentement. Au début, ses formes sont décoratives dans l’esprit du temps. Sa première sculpture sur bois est La Source qui date de 1895, comme La femme à la mandoline. Il devient graduellement sculpteur. Au début, il palpait la matière sensoriellement, puis ses yeux se sont décillés, il a compris l’esprit de la création. Il est l’un des artistes qui ont rompu avec le XIXe siècle, avec ses significations, ses symboles et son mouvement, sa narration. Il cherche la simplicité, il a trouvé un plan simple. On a dit qu’il ressemblait aux Grecs.

A.P. : Qu’appelez-vous un «plan simple» ?

D.V. : C’est-à-dire une sculpture excessivement simple du signe. qui venait de sa recherche pour  la perfection de la ligne et du volume. Je le répète : Il est le premier à avoir rompu avec le XIXe siècle. Même le grand Rodin - son ami et son défenseur - était romantique. On a pris conscience de l’événement en 1905, au Salon d’Automne, avec La Grande Méditerranée exposée et André Gide en la voyant a dit : «Elle est belle, elle ne signifie plus rien». C’était le début de l’art moderne en statuaire.
Qu’est-ce la différence entre un génie et un talent ? Le génie recrée le monde, mais Maillol n’avait aucune prétention. Il ne cherchait pas à être un «grand sculpteur», mais à faire jaillir de lui «la perfection». Ce fut un homme joyeux et agréable dans le travail. Son ami Gauguin écrivait à Daniel de Manfreid : «Notre petit sculpteur du Midi déforme et tout est là !». Maillol est le premier qui a «déformé». Maintenant la déformation est entrée dans les mœurs, mais Maillol n’a jamais été compris de son temps par les hommes de l’Institut, de l’Académie, qui l’ont toujours combattu. Ses premières commandes d’État datent de 1934 ! Il était un vieillard. Il n’a jamais été admis. Waldemar George, qui avait bien connu et compris Maillol, écrivait, dans l’un de ses ouvrages : «Maillol est né et mort dans l’avant-garde». Naturellement, cette avant-garde se limite à la figure humaine. Toutes les fioritures, les pommes, ont été ensuite ajoutées par ses amis «littérateurs». Lui disait : «Je fais de la sculpture d’idées», et c’est vrai.

A.P. : Le plus étonnant, c’est qu’il a donné au corps humain des formes inoubliables.

D.V. : Pourquoi ? ce sont des formes architecturales. Il voulait qu’on rentre dans sa sculpture comme dans une maison, et c’est pourquoi les jambes sont comme les piliers du temple.

A.P. : Je crois aussi qu’il y a dans sa sculpture, mais c’est à vous de me le dire, une sorte de rêve de bonheur.

D.V. : Oui, c’était un homme heureux mais angoissé comme le sont les artistes, car il leur faut accoucher du message qu’ils ont dans leur ventre. J’ai traversé le siècle en admirant son œuvre, je lutte pour lui avec joie.

A.P. : Je voudrais aussi souligner un point mis en valeur par les critiques : dans son œuvre règnent l’harmonie, l’équilibre, la forme paisible et la sérénité.

D.V. : Il avait la perfection du trait et du volume. Le corps de l’homme ne l’intéressait pas, mais Il aimait le corps de la femme. Je lui ai demandé : «Pourquoi vous qui sculptez d’une façon si moderne et allez si loin dans la matière, ne sculptez-vous pas une pierre ? Pourquoi le corps humain ?». Nous étions en 1943. Il me répondit : «Ce n’est pas une mauvaise question, je vous répondrai en citant Léonard de Vinci : «Qui sait faire l’homme, sait faire l’univers».

A.P. : On dit qu’il a été à l’origine de la démarche sculpturale de Renoir dont il a réalisé le portrait.

D.V. : Pour faire le portrait, Maillol rencontra Renoir en 1907. Renoir était âgé, il est mort en 1919. Maillol a tout d’abord réalisé devant lui une petite statuette très réussie. Renoir l’a vu sculpter, ce qui lui donna des idées. Tout à coup, il dit : «Moi aussi je peux sculpter mais mains sont mortes, que vais-je faire ? Maillol, sculptez pour moi !». Maillol lui répondit : «Maître, je ne peux pas sculpter pour vous mais j’ai un metteur au point, Guino, très adroit, et vous vous entendrez très bien avec lui.» Ce qui fut fait.

A.P. : Encore une date,1908, son voyage en Grèce, offert par un mécène allemand, le Comte Kessler.

D.V. : En 1904, c’est Rodin, le bon génie de Maillol (il aurait aimé avoir un fils comme Maillol) qui organise la première entrevue, en liaison avec Maurice Denis qui connaissait très bien le Comte Kessler, véritablement un mécène. Ils se sont rencontrés en 1904, Maillol sculptait alors la célèbre Méditerranée et le mécène lui a dit : «Je voudrais que vous me fassiez cette sculpture en pierre.» Et ce fut la seule grande pierre que Maillol ait sculptée en taille directe. Chaque fois qu’il a sculpté une pierre, elle a été cassée. On peut reconnaître l’authenticité de sa main à la brisure, mais, en la circonstance, il a fait une œuvre admirable qui est, aujourd’hui, au Musée de Winterthur. L’intérêt de Maillol pour la Grèce était l’art «archaïque», mais il ne connaissait pas la Grèce. Le Comte Kessler lui a dit : «Je vais vous y emmener». Et il partit avec lui. Ils firent un magnifique voyage. Mais, pour Maillol, la Grèce restait l’archaïsme !

A.P. : Évoquons votre entrée dans la vie et l’œuvre de Maillol.

D.V. : C’est le pur des hasards. En 1934, j’avais 15 ans. Je voulais faire des études, mais pas particulièrement connaître des artistes. Un ami de mon père, Dondel, architecte, parla de moi à Maillol qui m’a écrit une lettre admirable : «Mademoiselle, on me dit que vous ressemblez à un Maillol et à un Renoir, je me contenterai d’un Renoir». Naturellement, il me donnait un rendez-vous auquel je ne me suis pas rendue. «Faut-il vous emmener de force ? dit l’ami de mon père. Le dimanche matin, Maillol reçoit les gens du monde entier. Vous verrez, il y a des figures que vous ne reverrez jamais.» Cette idée me semblait intéressante, après tout ! Je pris le train à la Gare Saint-Lazare jusqu’à Marly-le-Roi. Je trouvai un petit jardin, noir de monde. On m’avait dit : «Vous irez vers la personne qui vous paraîtra la plus âgée avec une grande barbe.»  Mais ce n’était pas le bon, c’était Van Dongen ! Dans un éclat de rire général, je suis rentrée dans la vie de Maillol.

A.P. : Vous a-t-il pris comme modèle très vite ?

D.V. : Maillol a appelé sa femme : «Regarde, Clotilde» et elle a dit : «C’est vrai, elle ressemble à tout ce que tu as fait». Et, contrairement à tous ses autres modèles, j’ai été très bien avec sa femme malgré son caractère irascible,. Je suis devenue héritière de la famille et maintenant considérée comme leur enfant.

A.P. : Quels ont été vos rapports avec Maillol sur le plan artistique ?

D.V. : Je n’étais pas tellement libre de mes mouvements, j’avais 15 ans, je ne pouvais venir que le jeudi, j’étais lycéenne. Il a commencé à me faire poser pour «la tête», il a réalisé une petite fresque, mais il n’osait pas me demander de me déshabiller. Il était tellement réservé, tellement respectueux ! C’est moi qui lui ai dit : «Il est grotesque de ne pas me demander de me déshabiller, je suis venue pour poser. Je n’ai pas une pudeur imbécile» et j’ai commencé à travailler avec lui.
Il avait besoin d’un modèle pour consulter la nature, et ses attaches… Ce n’était pas le modèle qui l’inspirait, l’inspiration venait de lui-même. Rares sont les œuvres qui me ressemblent réellement ; la dernière sculpture, oui, L’Harmonie me ressemble.

A.P. : Il était en train de travailler à cette dernière sculpture quand il est mort ?

D.V. : La sculpture, aujourd’hui, est dans l’entrée. Ce fut la dernière en effet. L’Harmonie, et elle reste inachevée. Il y a travaillé quatre ans. C’est curieux, pour certaines sculptures, quand l’idée lui venait de sa jeunesse, il pouvait la réaliser dans une journée. D’autres, en dix ans ou cinq ans.

A.P. : Parlez-moi de son amour de la poésie.

D.V. : C’était un homme qui n’aimait que la poésie. C’était l’essentiel de son existence. Il vivait avec un livre de Verlaine et moi j’avais un petit Baudelaire à quarante sous. Il l’a immédiatement relié de ses mains dans une petite peau de chèvre. Il était émerveillé que je lise aussi et nous avons eu des conversations poétiques très sérieuses. J’avais une inclination vers l’art moderne et j’ai fait partie du mouvement de Jacques et Pierre Prévert, du «groupe Octobre», du théâtre d’avant-garde. J’étais tournée vers une autre direction, pas forcément la sienne, et lui apportais un vent nouveau. J’étais aussi très amie avec les Surréalistes, un an plus tard. C’est moi qui lui ai fait lire Lautréamont. Maillol détestait le Surréalisme comme le Réalisme. Il avait la haine de la réalité, du style pompier, et me disait : «Il n’y a pas de bons peintres surréalistes». Je lui répondis : «Et Max Ernst ?» Réponse : «C’est un bon mauvais peintre».

A.P. : Quel commentaire apportez-vous sur la Fondation que vous avez réalisée si remarquablement ?

D.V. : C’est toute ma vie ; la détermination d’une pensée. Dès que je suis devenue orpheline, dès que Maillol est mort, j’ai décidé d’agir. Matisse heureusement a survécu et m’a beaucoup aidée. D’ailleurs j’étais un de ses modèles et aussi le modèle de Bonnard. Les trois artistes étaient devenus mes amis. Matisse m’aida à concevoir la galerie. J’ai commencé par organiser des magnifiques expositions. La galerie a été vite célèbre.

A.P. : Qui avez-vous exposés ?

D.V. : Henri Laurens, Picasso et Matisse, et également des inconnus à l’époque comme Serge Poliakoff - qui a fait sa première exposition de peinture. Un peu plus tard, j’ai découvert les Russes comme Kabakov, puis durant trente ans j’ai entrepris beaucoup de recherches, de voyages et j’ai étudié - tout le temps allant de l’avant 
J’étais très lié avec le fils de Maillol et, tant qu’il a vécu, s’est établi une véritable fraternité. Il est mort, en 1972 à l’âge de 78 ans. Ce fut un grand choc, qui m’a réveillée. Parce qu’on rêvait tous les deux. Le jour de sa mort, j’ai pensé : «Moi aussi je vais mourir, et nous n’aurons rien fait pour le patron». J’ai décidé de faire un Musée. Comme j’étais héritière du droit moral de Maillol et de son fils, je me suis attelée à cette tâche qui a été excessivement ardue - vingt-trois ans jusqu’à l’ouverture de la Fondation en janvier 1995. Je ne suis pas une femme d’argent mais une femme d’art. Ma richesse est dans mes collections. Je suis une curieuse. J’ai toujours acheté les choses que les autres ne voyaient pas - rien à la mode - et j’ai fait ce musée parce que je vivais dans cette maison rue de Grenelle
C’était un grand combat pour la construction d’un musée à Paris. C’était surhumain. J’étais seule et il fallait gagner des sommes considérables tout en gardant les œuvres d’art majeures. Comment faire ? Miraculeusement, j’ai reçu plusieurs propositions d’expositions au Japon.

A.P. : Et vous avez gagné ?

D.V. : Les Japonais m’ont vraiment bien compris. J’aime beaucoup le Japon, c’est un pays qui m’est très proche parce que j’y ai tellement travaillé et eux comprennent parfaitement Maillol. J’ai apporté dès 1963 au Japon l’art moderne.
Maillol voulait un musée, à Paris. J’ai établi une fondation à l’américaine, reconnue d’utilité publique et très proche des musées de France. J’ai toujours travaillé avec eux.
Pour sauver l’œuvre, une fondation ne peut pas vendre, ni disperser, d’où la création de la Fondation.
J’ai fait réaliser beaucoup de travaux somptuaires pour restaurer le bâtiment qui était une ruine. J’ai dû faire appel aux banques, cette année est la dernière de mes remboursements !
J’ai deux fils qui vont continuer, nous sommes trois et derrière j’ai deux petits-fils. C’est merveilleux. Un véritable message poétique, ne trouvez-vous pas ?