Préface de Louis Bozon pour le coffret "Entretiens Marlène Dietrich /André Parinaud (janvier 2012)

Dietrich, ce nom que les Français ont toujours mal prononcé en ajoutant un accent à la lettre e, ce qui choquait Marlène, puriste en matière de langue. Elle en parlait plusieurs et reprochait aux Français de n’être pas polyglottes. Elle pratiquait  le « Hosch Deutsch » le haut allemand, la langue de Goethe,  le français, l’anglais, l’yddish,  et considérait que tout citoyen, quel qu’il soit, devait, au moins connaître trois langues.

Le français, elle l’avait appris, avec une institutrice du nom de Bréguand, qui avait dû quitter l’Allemagne, en 1914, son départ  plongeant la jeune écolière, de treize ans, dans une profonde tristesse. Elle lui avait fait aimer la France. L’américain, elle l’acquit, péniblement, sous la férule de Von Sternberg, en tournant sous sa direction, entre 1930 et 1935. L’yddish, grâce aux écrivains juifs allemands qui utilisaient cette langue dans les didascalies des scénarios.

Polyglotte mais aussi musicienne, Marlène travailla le violon en virtuose mais dut renoncer à faire carrière, l’atrophie d’un doigt de la main gauche s’avérant inopérable. La musique perdit une virtuose et le cinéma vit naître une star.

Dietrich, ce patronyme qu’elle a rendu célèbre, elle aimait en donner la signification dans la langue allemande,  « C’est le nom qu’on donne à une clé, ouvrant toutes les portes et qui demande une grande compétence pour sa  fabrication ».

Compétence, un terme que l’on peut utiliser pour caractériser Marlène Dietrich, auquel il faut ajouter le sens du devoir. Sa mère, une femme sévère, qui éleva, seule, ses deux filles, son père étant à la guerre, lui inculqua ce précepte qu’elle appliqua toute sa vie. Mais c’est Berlin qui lui légua le sens de l’humour et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs en Allemagne, humour macabre selon Hemingway.

Allemande, Marlène l’est demeurée  jusqu’à la fin de ses jours tout en manifestant pour  la France une réelle affection. Elle se sentait en sécurité à Paris et  appréciait chez nos compatriotes cette faculté de se sortir des pires situations. «  Vous êtes débrouillards » cela résout bien des problèmes ! De plus, elle savait que notre pays était celui de la chanson, s’enorgueillissant  d’être l’amie  de ses plus dignes représentants : Maurice Chevalier et Edith Piaf.

J’ai rencontré Marlène Dietrich, en1963, l’année où elle accorde cet entretien à André Parinaud. Elle est au faîte de sa gloire, elle voyage dans le monde entier et triomphe dans un show où elle interprète toutes les chansons de ses films. Elle n’a jamais été aussi heureuse, loin des contraintes du cinéma et des personnages qu’il faut incarner. Sur scène, elle est la reine, face à un  public qui lui est dévoué et à qui elle conte l’histoire de sa vie, de sa carrière, de sa guerre, de ses rencontres. Comme « on était heureux » me confiait-elle, un peu nostalgique. Et c’était vrai. Elle était, enfin, indépendante et libre, choisissant ses musiciens, son chef d’orchestre,  comme Burt Bacharach qui fut sa découverte, organisant ses tournées, réglant avec  brio les lumières, pour mettre en valeur sa silhouette légendaire et sa robe endiamantée.

Face au public, elle nous contait l’aventure passionnante que fut sa vie. De Berlin à Hollywood, en passant par tous les lieux où la guerre l’avait entraînée, ainsi que les étapes de ses tournées ; on revivait ainsi la rencontre avec Sternberg, à Berlin en 1929, occasion de chanter les deux chansons de son premier film avec son découvreur «  l’Ange Bleu » : Lola et « Falling in Love Again », puis elle nous invitait à Hollywood, où elle tourne Morocco, avec Gary Cooper. Vêtue d’un strict frac très masculin, elle interprète «  Quand l’amour meurt », en français. Sans oublier la »Vie en rose » dans le film d’Alfred Hitchcock  «  Le Grand Alibi ».

Quand elle évoque la  2ème  guerre mondiale, elle qui évolua, pendant trois ans sur tous les fronts, avec l’armée américaine, pour divertir les combattants, elle fait revivre « Lily Marlène »  cette rengaine devenue un symbole de paix, car on la  fredonna dans les deux camps,  alliés et allemands. Elle date de la grande guerre, mais elle est à jamais liée au nom de Marlène Dietrich.

La guerre, elle la conspua toujours. Née en 1901, elle fut marquée par les deux plus importants conflits du 20ème siècle. Elle quitte l’Allemagne, en 1930, avant qu’Hitler ne devienne chancelier. Mais elle va entrer dans  l’Histoire  avec un grand H, malgré elle. D’abord, en combattant  sous le drapeau américain, au risque de sa vie, et en osant tenir tête à ceux qui souhaitaient son retour dans son pays natal. En 1938, elle vint à l’Ambassade de son pays, à Londres,  pour le renouvellement de son passeport. Elle fut reçue par Ribbentrop, lequel lui signifia  clairement  que le Führer souhaitait son retour en Allemagne. Ce à quoi, Marlène répondit  froidement « Je reviendrai quand vous cesserez de tourmenter ou de chasser mes amis ». Il fallait un certain courage, pour tenir de tels propos, à un homme tout puissant.  Elle repartit, néanmoins, avec ses papiers en règle.

Marlène, refusa toujours cette image de sexe symbole qui collait à son personnage. D’après elle, une seule actrice pouvait revendiquer ce titre : Marilyn  Monroe

«  Elle était naturellement sexy, elle aimait cela, et elle le montrait. » (sic)

Marlène, quant à  elle, se considérait comme actrice « glamour », en  refusant  la signification  qu’en donnaient  les Américains de « charme sophistiqué ». Elle sut mettre magistralement sa beauté en valeur. De la nature, elle avait reçu tous les dons : une peau diaphane, des pommettes saillantes accrochant bien la lumière, des yeux d’un bleu indéfinissable, des jambes très longues et un torse très court. Elle paraissait immense et la silhouette qu’elle offrait au public frisait la perfection. Elle connaissait ses défauts, savait les dissimuler, derrière des artifices, qui ne faisaient que la mettre encore plus en valeur : son épais collier en diamants, l’atteste, ses coiffures aussi. «  Je n’ai toujours eu que trois cheveux ! »

Pourquoi suis-je devenu l’intime de cette femme ? Parce qu’elle l’a décidé, tout simplement. Un ami me proposa de me présenter à elle. Je l’invitai à dîner, elle accepta et c’est ainsi que nous ne nous sommes plus quittés. Elle fut surprise de rencontrer un homme qui pour la première fois de sa vie, ne lui parlait pas de son film l’ « Ange Bleu ». A dire vrai, elle n’était pas ma comédienne favorite, mais on ne refuse pas de faire connaissance avec Marlène Dietrich. La confiance, régna entre nous dès les premiers jours. Elle m’envoya les clés de son appartement qui me furent très utiles, dans les bons comme dans les mauvais jours.

Elle m’apprit beaucoup de choses et prodigua mille conseils, pour mon métier, mon quotidien, la façon de faire ses bagages, elle était experte en ce domaine, comme dans beaucoup d’autres. Elle savait tout, n’aimait pas être contredite, mais elle avait souvent raison. Elle prétendait n’être ni intelligente, ni intéressante, une façon d’en apprendre encore plus de ceux qui l’entouraient. Ils seront de moins en moins nombreux avec les années.

Elle évincera tous ceux qui l’avaient connue dans sa splendeur, sans doute pour conserver son image intacte. Elle prouvera alors, son courage et sa grandeur d’âme, en s’imposant une solitude inhumaine durant plus de dix ans, sans jamais se plaindre et se tourner sur son prestigieux passé. «  Ca ne se fait pas ». Un autre précepte de sa mère, qu’elle n’oublia jamais.

Dietrich, une femme énergique, qui n’avait pas l’esprit de compétition. Devenue star, malgré elle, elle rêvera toujours de la vie plus paisible d’une femme au foyer, dévouée à son mari et à ses enfants. Une vie à la campagne, comme une modeste paysanne, l’aurait comblée. Elle m’avoua qu’elle adorait faire la vaisselle. On avait peine à la croire, mais je savais qu’elle ne confiait à personne les tâches ménagères, quand bien même tout un personnel était à sa disposition. Sa faculté d’adaptation lui permettait de passer, du faste de ses shows aux servitudes les plus subalternes, avec la plus grande aisance et dans la joie.

Cette femme moderne dans son comportement, avait une conception du mariage qui ferait sourire aujourd’hui. Elle ne manquera pas de vous surprendre. Selon Marlène, le vrai rôle de la femme consiste à faire le bonheur de son mari en se montrant une épouse soumise et toute dévouée à l’éducation de ses enfants. Ces principes ne garantissant pas la réussite d’une union, consentie ou subie. Autres temps autres mœurs … !

Il est vrai que Marlène ne divorça jamais. Née Maria-Magdalena Dietrich, elle avait épousé, en 1923, Rudolf Sieber, le père de sa fille Maria, née en 1924. Il  mourut en 1976, dans son ranch de Californie, la même année que Jean Gabin.

Les honneurs,  Marlène Dietrich ne les sollicitait jamais.

L’Amérique lui décerna,  privilège rare accordée à une civile, la Médaille de la Liberté pour les services rendus pendant la guerre ; elle fut très fière des ses décorations  françaises. La première Légion d’Honneur que lui épingla le général de Gaulle et celles qui suivirent  méritaient une exposition dans son salon.

Elle ne reçut jamais d’Oscar, elle n’avait d’ailleurs aucune considération pour ce trophée, dont elle connaissait les secrets pour l’obtenir : interpréter le rôle d’une non-voyante, paralytique et sourde, dépourvue  de toute séduction et victime des attaques d’une société cruelle…

Elle ne fit jamais de théâtre, les rôles qu’on lui proposait ne l’inspirant guère. Son rêve était d’interpréter «  Mère Courage et ses enfants» de Bertolt Brecht. Les héroïnes des œuvres de Romain Gary, de la « Promesse de l’aube » et de « la Vie devant soi », l’inspiraient mais on ne pensait jamais à elle pour ces rôles. Elle fut toujours esclave de son image de femme fatale.

Ce n’est donc pas un hasard si elle considérait qu'elle devait sa plus mémorable interprétation à Orson Welles, qui lui confia le rôle d’une tenancière de bordel, affublée d’une perruque noire et fumant le cigare, dans «  La Soif du Mal ». C’est dans sa bouche qu’il place la dernière  phrase du film « Qu’est-ce ça peut faire, ce qu’on dit sur les gens ? »

Elle admirait l’homme, l’acteur, le metteur en scène et l’ami qui lui promettait toujours ses visites quand il venait à Paris. Elle préparait un repas, pour le recevoir, mais il lui faisait toujours faux bond. Marlène ne lui en tenait jamais rigueur. «  Orson  refuse toute contrainte, normal, c’est un génie ! »

Il était l’un des seuls amis Américains de la star avec  Ernest Hemingway, dont elle déplora le suicide sans jamais le moindre commentaire.

Elle n’avait qu’une relative admiration pour ses partenaires : « Je n’ai jamais rencontré un gentleman à Hollywood.» La sentence était sans appel. Ses amis, Marlène les rencontrait ailleurs.

En Angleterre, l’écrivain Noël Coward, en France, Colette, Edith Piaf et Maurice Chevalier et Jean Cocteau à qui l’on doit :

«  Marlène Dietrich, votre nom commence par une caresse et finit par un coup de cravache. » Les poètes ont toujours raison.

Marlène se montrait rigoureuse, même dans ses rapports affectifs, vouait un culte à l’amitié. » Le plus précieux de tous les biens. »

 L’infidélité en ce domaine, était à ses yeux, impardonnable. Grande amoureuse devant l’Eternel, elle sut garder tous ses amis, en entretenant une correspondance régulière ou en leur téléphonant. Hélas, beaucoup, disparurent avant elle, laissant un vide qu’elle ne combla jamais, car « Chaque ami qui s’en va accentue votre solitude ».

Le téléphone, sans lui Marlène ne pouvait pas vivre. Il la servit jusqu’à la fin de ses jours et lui permit de garder un contact avec le monde alors qu’elle ne pouvait plus se mouvoir. La presse a également joué ce rôle.

La télévision, en revanche, était toujours prétexte à des critiques souvent justifiées et ne lui procurait aucun plaisir. Il est vrai qu’elle n’offrait pas la diversité de programmes de ce 21ème siècle et les films qu’elle montrait, paraissaient, aux yeux de la star, trop anciens et dépourvus d’intérêt. Le passé n’était pas son fort et si l’on voulait lui parler d’Histoire avec un grand H, elle se mettait en colère, surtout quand il s’agissait de l’Allemagne. Elle a laissé pourtant une  empreinte, qu’elle ne pouvait nier. Il y avait chez elle un refus de commenter l’actualité qui lui faisait ignorer les problèmes de notre société, comme celui des Noirs Américains qu’elle semblait ne pas connaître

Elle aimait la peinture, vénérait Cézanne, fréquentait Giacometti qui lui offrait ses œuvres, qu’elle refusait, au nom de ses principes. Regrettait de ne pouvoir en acquérir, faute d’argent. Cet argent dont elle pourrait se passer, mais dont elle aura tant besoin jusqu’à sa disparition, en 1992.

Craignait-elle la mort, elle qui la côtoya tout au long de son existence ?

La question reste posée. Elle a répondu à cet entretien,  en avouant qu’elle ne parle pas volontiers de sa vie, promet qu’elle n’écrira pas ses « Mémoires », ce qu’elle fit quand-même en 1984 avec «  Marlène D ».

Monstre sacré,  vamp, star, actrice, chanteuse, épouse, mère, maîtresse, amie, elle fut tout. A vous de choisir le terme qui la définit le plus précisément.