Dada *
(Paru dans le journal Aujourd’hui Poème, n°65, janvier 2005)

Dada est l’un des mouvements artistiques internationaux les plus marquants du début du XXe siècle. Né à Zürich, en plein conflit mondial, le mouvement Dada rassemble en 1916 des créateurs, venant de toute l’Europe, révoltes contre les valeurs de l’époque et déterminés par un désir unanime de changement.
Dada n’a pas de programme esthétique. Souvent considéré à tort comme un mouvement destructeur, Dada est extrêmement productif. Ready-made, performance, poésie sonore, collage, autant de procédés qu’utilisera la constellation des artistes dadas.
L’exposition du Centre Pompidou est la première organisée en France depuis l’exposition présentée au Musée national d’Art moderne en 1966.
Né durant la première guerre mondiale, le mouvement Dada affiche un mépris rageur pour les valeurs en place. L’objet industriel considéré comme œuvre d’art, l’intérêt porté aux performances, à la poésie sonore, la pratique du collage, entre autres, sont des éléments déterminants pour l’histoire de l’art du XXe siècle.
Toute la période Dada : de 1916, date de la fondation du Cabaret Voltaire à Zürich, à 1924, période où la plupart des groupes dadaïstes s’étaient déjà dispersés. Les organisateurs (Nadia Ghanem, Séverine Gossart, Rémi Froger, Nathalie Ernoult…) de l’exposition ont remarquablement commenté chaque étape.
L’exposition rassemble plus de 1.000 œuvres d’une cinquantaine d’artistes en provenance de prestigieuses collections publiques et privées. Le Centre Pompidou présente pratiquement l’intégralité de sa collection Dada, une des plus riches du monde avec celle du MoMA de New York qui prête exceptionnellement près de 100 œuvres.
Dans le parcours de l’exposition, une place importante est réservée aux projections de films.
Le groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR) et Yves Saint-Laurent sont les mécènes de l’exposition Dada au Centre Pompidou.
En commençant en 1915 et en arrêtant en 1924, Dada irrigue, initie beaucoup d’autres moments de l’histoire de l’art comme le constructivisme. Dada est l’un des très rares mouvements d’avant-garde né dans un contexte de tension internationale qui unit plusieurs pays dans un même esprit et surtout, au même moment, les États-Unis et les pays européens.
Tristan Tzara dans Dada manifeste sur l’amour faible et l’amour amer, écrit : «Coucher sur un rasoir – et sur les puces en rut – voyager en baromètre – pisser comme une cartouche – faire des gaffes, être idiot, prendre des douches de minutes saintes – être battu, être toujours en dernier – crier le contraire de ce que l’autre dit – être la salle de rédaction et de bain de Dieu qui prend chaque jour un bain en nous en compagnie du vidangeur – voilà la vie des dadaïstes».

Le Cabaret Voltaire

Une annonce pour le moins inattendue paraît dans la presse zurichoise le 2 février 1916 : «Le Cabaret Voltaire. Sous cette dénomination s’est constituée une association de jeunes artistes et écrivains dont le but est de créer un centre de divertissement artistique. En principe, le Cabaret sera animé par des artistes, invités permanents, qui, lors de réunions quotidiennes, donneront des représentations musicales et littéraires.
Cravan s’illustre par les scandales qu’il suscite, par sa violence, verbale ou même physique, à la conférence du 5 juillet 1914 : il tire des coups de pistolet sur scène -, par sa vulgarité, ses injures aux bonnes mœurs et au patriotisme ; le comportement, l’attitude ont pour lui une importance particulière. «Tout grand artiste a le sens de la provocation…»
À son arrivée en Amérique, en août 1015, Duchamp est déjà parvenu à une complète libération par rapport à la peinture rétinienne qu’il récuse, et dont le Nu descendant un escalier est le dernier exemple dans son œuvre. Dès 1913, il se lance dans des expériences provocatrices, vers un art extra-pictural.
Les ready-mades (La Roue d Bicyclette en 1913, Le Porte-bouteille en 1914) sont la matérialisation de ces réflexions, et constituent une véritable rupture dans l’histoire d l’art, un défi à la suprématie de la peinture et à son sérieux.
Tous adoptent une conception de l’art comme jeu (ce qui aboutira notamment à la mise en place de l’anti-peinture, quelques années plus tard). Dada héritera de la haine des systèmes et des hiérarchies, du sentiment de l’inanité des théories esthétiques, toutes dépassables, toutes équivalentes, en ce qu’elles restent pauvrement limitées au seul domaine de l’œil. Il héritera surtout de l’idée que «la vie même l’emportait (…) sur toute expression de la vie, sur l’art et la pensée.» (G. Ribemont-Dessaignes).
Arthur Cravan, dans sa revue Maintenant, écrit : «La peinture c’est marcher, courir, boire, manger, et faire ses besoins.».  S’appliquant à être un exemple vivant de ses théories – ce qu’il deviendra véritablement pour de nombreux dadaïstes -, le poète-boxeur fait naître autour de ses actions et de sa personne un véritable mythe, alimenté notamment par sa revue, qui constitue un prototype des revues dadaïstes : il s’y met en scène, y étale son extraordinaire sens de la formule – jouant déjà des codes publicitaires – et son goût pour les violentes polémiques.
Un esprit de négation et de dérision s’empare du Cabaret Voltaire pour en faire le théâtre de tous les excès.
Dans la salle sont exposées les œuvres des artistes fréquentant l’établissement – Arp, Janco, Viking Eggeling, Otto van Rees ou encore Marcel Slodki -, auxquelles s’ajoutent celles de Pablo Picasso, d’Élie Nadelman, et les cartes-poèmes géographiques des futuristes Filippo Marinetti, Francesco Cangiullo et Paolo Buzzi. Tous les arts (poésie, danse, musique, peinture) sont réunis sur la scène et dans la salle afin de créer «une œuvre d’art totale». Celle-ci résulte de l’association d’effets visuels, auditifs et tactiles en une unité susceptible d’éveiller des sensations vives chez le spectateur. H. Ball reprend l’idée d’œuvre d’art totale chère à Kandinsky et la pervertit en y introduisant l’humour et le désordre.
En mai 1916 paraît la revue Cabaret Voltaire, rédigée en français et en allemand. Ball y voit la première synthèse des mouvements modernes artistiques et littéraires. Elle réunit en trente-deux pages des travaux inédits ainsi que des œuvres plastiques et poétiques déjà présentées au cabaret. Y figurent entre autres une poésie de Guillaume Apollinaire, des textes de Kandinsky, Parole in libertà de Marinetti, la reproduction d’une affiche de Janco et d’un dessin d’Arp. Tirée à cinq cents exemplaires, la revue permet aux artistes de toucher un assez large public.

Marcel Duchamp / Ready-mades

 

«La chose curieuse à propos du ready-made est que je n’ai jamais été capable d’arriver à une définition ou une explication qui me satisfasse pleinement.» (Marcel Duchamp) Les commentateurs s’y sont néanmoins attelés – en vain. Le filon est désormais recouvert d’une gangue scientifique, dont l’épaisseur est d’autant plus surprenante que les témoignages de l’époque sont rares et ambigus.
Force est donc de constater que «chaque ready-made est différent». C’est pourquoi la tentative scientifique de les définir et de les cataloguer s’avère délicate. Comment intégrer dans un système les manifestations d’un esprit dont le sérieux est l’ennemi ?
Duchamp insiste sur l’«anesthésie» qui présidait au choix de ses objets : «Le choix des ready-mades est toujours basé sur l’indifférence visuelle, en même temps que sur l’absence totale de bon ou de mauvais goût.»
Plus que le Grand Verre, les ready-mades témoignent de l’impact de Duchamp sur le développement de l’art au XXe siècle. Cet ascendant s’exerce dès leur création : les ready-mades influencent les réalisations de Man Ray, dont les objets véhiculent cependant une dimension symbolique que ne comportent pas ceux de Duchamp. Il se poursuit avec le surréalisme, le néo-réalisme, le Pop art, l’art conceptuel, le Body art, Fluxus, etc. – des mouvements très différents, qui se réclameront tous de cette seule et même expérience.
Dès 1912, accompagné de Fernand Léger et Constantin Brancusi, Marcel Duchamp avait pressenti au Salon de l’Aéronautique à Paris : «C’est fini la peinture. Qui fera mieux que l’hélice ?»

Club Dada

De retour de Zürich, Richard Huelsenbeck découvre à Berlin en 1917 une atmosphère propice à l’éclosion du mouvement dada. Les revues Die Neue Jugend et Die Freie Strasse constituent, notamment, un terrain. Par l’intermédiaire de Franz Jung, Huelsenbeck crée tout d’abord une communauté d’artistes autour de Grosz, Heartfield et Hausmann. Sa première allocution, prononcée le 18 février 1918, dans la salle de la Nouvelle Sécession à Berlin, annonce la fondation du Club dada : «Dada est un club créé à Berlin dans lequel vous pouvez rentrer sans obligation. Tout le monde est président…» Nihiliste, le texte s’achève en ces termes : «(…) être contre le manifeste signifie être dadaïste.» Dans son «Pamphlet contre le point de vue de Weimar », publié dans Der Einzige, en 1019, à Berlin, Hausmann précise également les principes idéologiques du Club : «Le Club Dada représentait dans la guerre l’Internationale du monde, il est un mouvement international et anti-bourgeois. (…) Le Club Dada, c’est la fronde contre le travailleur intellectuel

Tristan Tzara / Écrits

«Pour faire un poème dadaïste…» : par cette célèbre recette, Tristan Tzara veut égarer le lecteur en lui donnant, comme dans un miroir, une conception attendue d’un poème dadaïste qui serait fait n’importe comment de n’importe quoi. Or, si le hasard a bien sa place dans les écrits de Tzara, il n’est pas vain : pour que s’ouvre, à travers les échancrures et distorsions pratiquées dans la langue, la chance d’un sens neuf, le poème ne doit pas résulter de la mise bout à bout de phrases incohérentes, mais bien sourdre spontanément de la vie.
En 1923, Tzara réunit ses autres poèmes, écrits entre 1912 et 1922, et parus dans diverses revues, dans un livre intitulé De nos oiseaux, qui n’est mis en vente qu’en 1929. Pourtant ce livre est d’une importance égale aux deux précédents : onomatopées et vocables venant de poèmes «nègres» que traduit Tzara, poèmes-compositions, textes brefs, poèmes quasiment lyriques, humour, étirements de mots confèrent à la poésie de Tzara une ampleur qui dépasse le caractère provocateur de Dada.
Les Sept manifestes dada sont édités en 1924, à Paris, par Jean Budry. Le plus retentissant, le fondateur, est le «Manifeste 1918» (publié dans le n° 3 de la revue Dada), lu à Zürich en mars 1918. «Il y a un grand travail destructif, négatif à accomplir», annonce le manifeste, qui lance l’assaut contre la logique fallacieuse et les bases mêmes de la société, contre tout ce qui existait jusque-là, en ne prônant rien d’autre que «LA VIE». L’autre grand manifeste est «Dada manifeste sur l’amour faible et l’amour amer». La ligne de conduite est alors : «Dada doute de tout».
À la différence de Breton, d’Aragon ou d’Éluard, pour lesquels Dada constitue une sorte de passage permettant de se défaire de leurs influences de jeunesse, Tzara crée, dès cette période, une poésie entièrement neuve. Contester «le langage en tant qu’agent de communication entre les individus» pour chercher une langue plus proche du réel, n’est-ce pas dans cette voie qu’est engagée une grande partie de la  poésie contemporaine ?

Man Ray / Peintures, collages, aérographe

La vocation artistique de Man Ray est précoce. Doué en dessin et en dessin industriel, il se fait remarquer par ses professeurs.
Inspirés par une danseuse de corde vue dans un vaudeville, la composition et le dessin de La Danseuse de corde s’accompagnant de ses ombres (1916) sont préparés à l’aide de papiers découpés. Man Ray exécute sur des feuilles de papier de différentes couleurs des croquis représentant les positions de l’acrobate. Il découpe ensuite le papier et dispose les différentes formes en séries, de façon à suggérer le mouvement par le passage d’une couleur à une autre.
En 1917, Man Ray expérimente un procédé qui consiste à projeter de la gouache ou de l’encre avec un pistolet à aire comprimé sur un objet placé sur une toile ou une feuille de papier, pour en obtenir la silhouette, l’empreinte négative. Et Man Ray conclut : «Je peignais une toile sans jamais en trouver la surface ! C’était très excitant. Un acte purement cérébral, en quelque sorte.». Toute la magie du dadaïsme !A.P.

* - Centre Pompidou, jusqu’au 9 janvier 2006