VIEIRA DA SILVA
« Peindre c’est marier le regard intérieur au regard »
Galerie des Arts n° 138 – Juin 1974 


ANDRÉ PARINAUD. - Comment vous est venu le désir d'exprimer en dessins et en couleurs votre sensation poéti­que de l'existence ?

VIEIRA DA SILVA. - Je dessinais tout le temps sur mes cahiers, j'avais 5 ans, c'était une manière d'être.

A.P. - Vous aviez déjà vu de la peinture ?

V.D.S. - Oui, il y avait beaucoup de livres d'art à la maison, beaucoup de reproductions; il y avait aussi des amis peintres, des femmes peintres, cela encourageait beaucoup ma mère et m'encourageait aussi.

A.P. - viviez-vous à l'époque ?

V.D.S. - A Lisbonne. Tout le monde dessinait dans ma famille. J'ai trouvé des cahiers de dessin après la mort de ma grand-mère. Mon père avait beau­coup d'amour pour l'art. Et puis j'ai connu, en reproductions, tous les chefs-d'œuvre qu'on pouvait connaî­tre, jusqu'aux futuristes, j'ai même lu le Manifeste du futurisme. J'ai vu des reproductions de Brancusi, Matisse, un autoportrait de Rembrandt était sus­pendu au mur. Quand je le revois je lui dis : « Bonjour, comment vas-tu ? »

A.P. - Vous souvenez-vous d'une impression artistique, poétique, très forte, devant un tableau ?

V.D.S. - Oui, mais je ne sais pas devant quel tableau, ni exactement quand. J'avais 5 ans, ma famille était allée à Londres. J'avais une tante très jeune, qui aimait la peinture. Elle avait beaucoup voyagé, elle m'emmenait dans les musées de Lon­dres et me parlait de peinture. Je ne sais pas quel tableau m'a impression­née, mais je sais que c'était un paradis pour moi.
A.P. - Quel genre de famille était la vôtre, bourgeoise, intellectuelle ?
V.D.S. - Pas très bourgeoise; c'étaient des gens très jeunes. Mon père était l'aîné de cette famille. Ils avaient moins de 25 ans. Je ne connaissais pas d'autres enfants, mais des jeunes gens et leurs amis tous des gens qui aimaient l'art, la musique, la peinture, qui dessinaient, qui chantaient, qui jouaient, qui connaissaient et aimaient les belles choses. J'ai entendu beau­coup plus de bonne musique que de musique facile, dans mon enfance. Je suis née n 1908. Il y avait autour de moi, quand j'avais 4 ans, un peu l'ambiance exacerbée de la musique de Arnold Schönberg. C'était avant la guerre de 1914. Puis j'ai été très consciente de la guerre de 1914. Alors a commencé une époque moins heu­reuse pour moi. La vie devenait une chose très grave, plus tragique, mon grand-père dirigeait un grand journal. Mes premières lectures furent les nou­velles du front. On vivait toujours à la pointe des dernières nouvelles. C'était un luxe très mélangé. Il y avait beaucoup de billets de théâtre, pour voir tous les spectacles, un luxe de théâtre, de livres, mais il y avait une certaine modestie dans la manière de vivre. On avait des engelures en hiver.
A.P. - Vous avez voulu suivre les Beaux Arts ?

V.D.S. - Ma mère n'y tenait pas telle­ment. J'ai fait seulement l'anatomie. J'ai dessiné beaucoup de plâtres. Je suis arrivée à Paris en 1928, à 19 ans. Le jour suivant j'ai vu mon mari à la Grande-Chaumière, et deux ans après nous nous sommes mariés.

A.P. - Szenes était élève à la Grande­ Chaumière ?

V.D.S. - Non, pas exactement, j'allais dans les cours, mais lui, il faisait des croquis - il y avait des croquis d'une heure, des croquis de 20 minutes, des croquis de 5 minutes - je m'asseyais à ma place, il s'asseyait devant moi, je voyais ses dessins, je trouvais qu'il dessinait merveilleusement; et puis, un jour, il m'a parlé. Il m'a fait des cri­tiques très sévères de mes dessins et cela m'a fait faire un progrès; après, j'ai dessiné beaucoup mieux. Puis il a disparu, je ne savais même pas son nom. Un an et demi après il est revenu et on s'est mariés.

A.P. - Qui a décidé de votre vraie vocation de peintre ? Jusqu'à présent vous parlez de gammes en quelque sorte. Vous parlez du plaisir de dessi­ner.

V.D.S. - C'était plus qu'un plaisir, c'était presqu'un devoir, malgré moi. C'était une nécessité de faire quelque chose jusqu'au bout.
J'avais appris la musique en même temps, et quand j'avais 11 ans j'ai eu un très bon professeur de piano, une femme. J'ai eu une grande chance d'avoir près de moi des gens qui aimaient les choses vraiment belles et sérieuses et qui pouvaient se rattacher du passé au futur, des choses très classiques, mais qui pouvaient être un bond pour l'art moderne. Mon profes­seur aimait beaucoup la musique très ancienne et celle très moderne. J'ai fait des progrès très rapides avec elle. J'avais un piano qui avait une belle sonorité. J'avais beaucoup de plaisir à jouer, et puis, j'ai senti que cela s'arrê­tait, que cela n'allait pas plus loin, que je n'étais pas assez douée. A un moment donné, j'ai commencé à composer de la musique, mais heureusement, je n'ai pas continué, il n'y a pas possibilité pour moi de faire de la bonne musique. Mais il y avait quel­que chose qui se formait en moi. Je suis restée fidèle à la peinture, mais par nature j'aime presque mieux la musique que la peinture, oui, la musi­que me donne encore de plus grandes joies. Seulement en peinture la mala­dresse est possible.

A.P. - Entre 1928 et 1929, vous étiez à la Grande-Chaumière. Étiez-vous une élève douée ?

V.D.S. - Non, je n'étais pas une élève très douée, et c'est cela qui est mysté­rieux. J'étais maladroite. Je commen­çais un dessin au fusain, je salissais tout. Je ne faisais pas un dessin adroit, habile, joli, non! Il y avait quelque chose qui me poussait à faire cela. Je me préparais pour quelque chose d'autre.

A.P. - Quel a été ce quelque chose d'autre ?

V.D.S. - C'était l'art moderne que je pressentais. Je savais qu'avant de venir à Paris ne je pourrais rien faire. Ce que je voyais dans des reproduc­tions n'était pas suffisant. Il me fallait faire des études, comme des gammes, comme on étudie la grammaire, pour ensuite choisir ma voie. Je suis venue avec ma mère qui était veuve. Elle me laissait beaucoup de liberté, mais je me sentais très responsable.

A.P. - A partir de quel moment avez­-vous abandonné votre dessin pour arriver à la peinture ?

V.D.S. - C'est vers 21 ans que j'ai cherché sérieusement ma voie, très lentement. J'ai commencé par faire des natures mortes, ou des paysages où je cherchais l'essentiel de ce qui m'intéressait dans la nature, j'ai eu une période très abstraite, après avoir vu les «Joueurs de cartes » de Cézanne, mais ce fut long et difficile.

A.P. - Comment s'est opérée cette découverte de l'art dit abstrait ?

V.D.S. - J'ai vu des expositions, d'abord les cubistes. Et puis j'ai lu « Le chef-d'œuvre inconnu » de Balzac, illustré par Picasso... ce peintre qui peint, qui peint, et fait une chose in­compréhensible; cela m'a beaucoup aidée à comprendre beaucoup de cho­ses. Puis j'ai vu dans une librairie une œuvre de Picasso, des gravures. Pour moi, Picasso était quelque chose de plus difficile que Braque. J'ai acheté un petit livre de poche - car il y avait déjà des livres de poche. J'ai dit : cela y est, maintenant je comprends tout.

A.P. - Comment partez-vous pour réa­liser un tableau ?

V.D.S. - La musique m'a beaucoup aidée. C'est une inspiration. Et il y a des choses dans l'art moderne que je n'aurais pas comprises sans la musi­que.

A.P. - Votre source d'inspiration est sonore.

V.D.S. - Ce n'est pas sonore. On ne peut pas faire de la peinture avec des sons, mais il y a dans la musique un dessin, et ce dessin m'inspire. Je le vois, et je me rends compte de certai­nes lignes de force du dessin par la musique.

A.P. - Vous travaillez en musique ?

V.D.S. - Oui et non, mais cela m'aide beaucoup quelquefois.

A.P. - Est-ce qu'il vous arrive de partir d'une impression vue, voire de notes, voire de croquis, qui donnent ensuite naissance à une œuvre ?

V.D.S. - Je ne travaille pas d'après des croquis. Je l'ai fait quand j'étais jeune, car c'était la manière de faire de tous les artistes, on faisait un petit tableau, on l'agrandissait. J'ai eu des déceptions, parce qu'un petit tableau agrandi devenait petit. C'était le petit qui était grand et le grand qui était petit. Maintenant, je crois que les sen­sations existent, mais il y a beaucoup d'autres choses qui entourent les sensations.

A.P. - L'imaginaire ?

V.D.S. - Pas seulement de l'imagi­naire, c'est tout un travail de soi­-même, de sa vie.

A.P. - Vous dessinez vos tableaux avant de peindre ou vous peignez directement ?

V.D.S. - Cela m'arrive de peindre directement, mais la plupart du temps je dessine. Je dessine avec l'idée d'une certaine gamme de couleurs. Les lumières des tableaux ne sont pas les mêmes, il y a comme une chimie, ce n'est pas toujours la même lumière que je peins.

A.P. - Qu'est-ce qui décide de cette qualité de lumière ?

V.D.S. - Avant de dessiner un tableau, j'ai envie de peindre certaines cou­leurs.

A.P. - La décision c'est la couleur.

V.D.S. - En général.

A.P. - Pas la ligne.

V.D.S. - Je dessine en fonction de la couleur que j'ai envie de peindre, c'est l'ensemble, la gamme. Il y a une chose comique, c'est que je suis très sensible au froid et au chaud. Il m'arrive d'abandonner un tableau au prin­temps, un tableau rouge, parce qu'il fait trop chaud, et de le reprendre à l'automne, parce que je commence à avoir froid, alors je peins du rouge, je ne peux pas peindre du rouge pendant qu'il fait chaud. Cela m'est arrivé l'année passée. J'avais commencé un tableau rouge, j'avais envie de peindre ce tableau rouge car le printemps était frais. Quand il a commencé à faire très chaud en été, je l'ai abandonné. J'ai dit : Je n'y touche plus jusqu'à l'au­tomne. Je l'ai repris quand il a fait froid.

A.P. - L'élaboration, la création d'un tableau dure longtemps ?

V.D.S. - Généralement mes tableaux durent assez longtemps, c'est très iné­gal, je ne sais jamais d'avance. Plu­sieurs années, quelquefois. J'expose maintenant à Genève un tableau que j'ai commencé longtemps avant la dernière exposition de tableau à l'huile que j'ai faite à New York. Et cette exposition était en 1970, j'avais commencé ce tableau avant, je ne l'ai pas considéré terminé, c'est mainte­nant que je le termine.

A.P. - Quand un tableau est-il terminé pour vous ?

V.D.S. - Il y a une espèce de calcul pour arriver à une certaine justesse. Un petit calcul qui doit donner un résultat global.

A.P. - Vous peignez dans quel état, le calme, la fièvre, une espèce de transe, de concentration ?

V.D.S. - Tous les états, le sommeil, la fatigue, le malaise aussi, dans la joie, dans l'angoisse. Pour équilibrer mon angoisse, j'écoute beaucoup de musi­que, parce que quelquefois c'est très ardu de rester toute la journée devant une toile et il m'est arrivé de peindre du matin jusqu'à minuit. Alors il faut de la musique pour me soutenir.

A.P. - Quand vous êtes devant une toile blanche, c'est une sorte de vide qui vous attire, que vous refusez ?

V.D.S. - La toile blanche est une chose très belle.

A.P. - Est-ce que l'ordre coloré que vous mettez sur la toile blanche n'est pas supérieur ?

V.D.S. - La toile blanche est belle parce qu'on imagine quelque chose sur la toile.

A.P. - Le fait d'être célèbre est-il quel­que chose qui vous touche?

V.D.S. - Quelquefois je me dis que cette dame-là m'embête !

A.P. - Je crois que c'est une assez grande satisfaction d'arriver à avoir fait entendre son chant personnel.

V.D.S. - Je pense très peu à ces cho­ses-là. Il y a tant d'injustices dans la manière dont le public reçoit les artis­tes. Il y a tant d'artistes qui devraient avoir une place et qui ne l'auront qu'après leur mort. Alors...

A.P. - Qu'est-ce qui vous fait peindre aujourd'hui, Vieira Da Silva? Qu'est-ce qui vous conduit devant votre cheva­let ?

V.D.S. - Il y a un plaisir à peindre, à mêler un regard extérieur à un regard intérieur, mais c'est long de trouver lechemin.
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