LEONARDO CREMONINI / ANDRE PARINAUD
Le droit de suite et de monstration est une affaire de dignité
(Paru dans Galerie des Arts – mai 1993)

Il est désormais précisé avec force de loi que : les auteurs d'œuvres graphiques et plastiques ont :
— nonobstant toute cession de l'œuvre originale — un droit inaliénable de participation au produit de toute vente de cette œuvre faite aux enchères publiques ou par l'intermédiaire d'un commerçant et, après le décès de l'auteur; ce droit de suite subsiste au profit de ses héritiers et, pour l'usufruit prévu à l'article 24, de son conjoint, à l'exclusion de tous légataires et ayants-cause pendant l'année civile en cours et les cinquante années suivantes. Le tarif du droit perçu est fixé uniformément à 3%, applicable seulement, à partir d'un prix de vente de 100 francs. Ce droit est prélevé sur le prix de vente de chaque œuvre et sur le total du prix sans aucune déduction à la base".

Quelle victoire pour la SPADEM — et les sociétés de droits — encore qu'il faille souligner que certaines représentent (aussi) les intérêts de galeries et ne se soient pas signalées par leur volonté affirmée d'intervention en l'occurrence. Mais l'essentiel est la victoire confirmée.

Depuis 1951 le peintre partage son temps entre l'Italie et Paris. Ses audacieuses mises en page, presque d'ordre cinématographique, et ses harmonies colorées nous proposent la vision de contraste du monde viscéral et organique de l'être et de la géométrie de la nature. `

Hors des modes, Leonardo CREMONINI poursuit une quête qui est une observation aiguë du réel dans la dimension de l'intelligence complexe d'aujourd'hui.
Il n'a jamais cessé d'autre part de "militer" pour l'affirmation d'un statut de l'artiste dans la société et apprécie la décision du Conseil d'État comme une date.

Le paradoxe, dit-il, est que c'est une suite de gouvernements socialistes qui avaient bloqués le principe de cette loi et contre lesquels il a fallu se battre pour faire proclamer l'évidence !

Avec le droit de suite l'artiste est enfin traité comme un citoyen à part entière et non comme un marginalisé. Il est fondamental que désormais on ne puisse plus le piller. Il peut exercer son droit de contrôle car on peut envisager le cas où une œuvre est exposée ou vendue dans un contexte qui la mortifie. Un artiste doit pouvoir s'opposer à l'utilisation de son œuvre ou à sa commercialisation indue. Aucune exploitation abusive ne doit être possible.
Vous voyez quelle est ma position. L'essentiel étant bien entendu la connivence qui doit être maintenue entre l'artiste et son vrai marchand.

A.P. : Comment appréciez-vous le droit de suite aujourd'hui ?

L.C. : Comme le début d'un véritable programme reconnaissant les droits de la création. Cette réussite montre qu'un artiste doit accepter de s'associer pour défendre les valeurs qu'il représente comme une catégorie sociale particulière. Il ne s'agit pas seulement en l'occurrence de syndicalisme, mais de l'illustration d'une légitimité.

A.P. : Vous considérez donc qu'un artiste ne doit pas rester un solitaire pour prouver son identité ?

Au contraire la solitude nécessaire à la création est une chose et il; faut s'ouvrir à la nécessité de gérer les rapports avec le social. trop d'artistes refusent d'adhérer à des associations qui les défendent réellement, alors que la reconnaissance de leurs droits est la meilleure défense de leur qualité de créateur.
Je peux vous donner un cas illustrant parfaitement ma position. D'abord j'ai toujours suivi de très près l'évolution du droit des artistes, tels par exemple qu'on les a discutés après mai 68, où l'on tentait de définir un nouveau statut les concernant. Les droits et la défense des artistes au sein du collectif sont une affaire de dignité du travail créateur. J'ai aussi beaucoup participé aux manifestations dans les maisons de la culture pour la défense de l'art contemporain. Je considère notamment que le droit de monstration — pour ne citer que ce droit — est une logique. Un artiste qui expose consacre beaucoup de temps et d'énergie à cette opération qui dans le domaine commercial ordinaire serait source de rémunération ou de profit. Même si les musées éditent un catalogue et mettent en valeur votre œuvre d'une autre façon on peut dire que l'artiste est ainsi exploité. je suis de ceux qui relèvent avec étonnement que les droits des artistes sont sans aucun rapport avec le droit des produits commerciaux. Pour quelles raisons ?

On cite souvent le cas de Picasso qui en pleine période bleue, aux alentours des années 1905 vendit une toile pour 250 francs afin de payer son billet pour Barcelone où il voulait revenir et fuir sa misère. Cette même toile, dans les années 50 a fait plusieurs centaines de milliers de dollars. Cet exemple illustre exactement la situation; Une société se doit de protéger ses artistes non seulement contre eux-mêmes mais contre les abus qui viennent du collectif, de l'existence de ce marché impitoyable. Toujours est-il que un grand musée japonais, le Musée Seibu, m'avait invité en mai 1980 à exposer pour une grande rétrospective à Tokyo. Avant d'accepter j'ai mis en évidence que je souhaitais l'application de mon droit de monstration — une somme globale pour l'utilisation de mon œuvre dans un catalogue et sur des cimaises qui servaient autant le prestige du Musée que ma propre gloire qui comme vous le voyez était loin de me tourner la tête.

Mon étonnement a été de constater que le Musée Seibu ne comprenait pas ce que je voulais dire. Tous les jours les conservateurs me téléphonèrent de Tokyo pour comprendre mes motivations. ils ne pouvaient pas apparemment admettre éthiquement, si je puis dire, mes exigences. Ils se croyaient quitte en m'offrant une rétrospective. Je suis enfin parvenu à faire reconnaître ce que j'appellerai mes droits dans ce monde de marché et de commerce. Ils m'ont remercié ensuite de leur avoir fait comprendre l'existence de valeurs dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. Il s'agit donc très exactement de dégager les équivoques, l'absurde d'un contexte et d'adopter les décisions judicieuses en traitant l'artiste comme un citoyen qui joue son plein rôle en servant la dimension culturelle d'une société, et qui doit en avoir, je n'ose pas dire les bénéfices, mais les avantages normaux.

Certes je courrais le risque avec mes revendications de voir annuler l'exposition de Tokyo mais j'ai préférer clarifier la situation, c'est-à-dire de permettre au Musée de préciser dans quelle catégorie économique et financière on allait faire figurer les droits qu'on m'accordait : "Vous nous avez fait comprendre la nécessité d'acquitter des droits de monstration", m'a dit mon interlocuteur. Pour moi le droit de monstration est la suite naturelle ... du droit de suite.

A.P. : Vous souhaitez donc une application aussi large que possible du texte reconnu par le Conseil d'État ?

Pour convaincre il faut être convaincu. Il est essentiel que les artistes se persuadent de leur bon droit. Dans mes discussions avec le Musée de Tokyo, j'avais un certain mérite parce que alors un tel droit n'existait pas et cependant nous disposons de nombreuses références marginales. prenons l'exemple du commerce des musées qui perçoivent des droits photographiques sur les œuvres qu'ils exposent et qui le plus souvent leur ont été données, c'est aussi le cas des photographes qui perçoivent leur droit sur des documents photographiques d'œuvres où ils ne montrent pas le moindre esprit créateur puisqu'on exige au contraire d'eux  la reconnaissance la plus objective de la sensibilité plastique d'un autre. Si ce travail d'artisan permet de percevoir des droits, pour quelles raisons un artiste dont on reproduit l'œuvre dont on expose en permanence l;'oeuvre, que l'on présente durant une manifestation qui est l'objet de perception de droits d'entrée, oui, pourquoi le créateur ne percevrait-il pas, lui aussi, un droit proportionnel dans le cadre du droit de suite ?
Savez-vous que j'ai sollicité un jour d'un grand musée américain l'autorisation de reproduire une œuvre qu'il détenait pour un livre qui était consacré à une monographie de mon œuvre. or ce musée voulait me faire payer non seulement des droits photographiques mais également des droits de propriétaire de l'œuvre. On atteignait là le plus haut niveau de contradiction. Mais cet état de fait montre bien que cette loi était indispensable sur le plan de la raison et de l'éthique. Les artistes ne doivent pas tourner le dos à cette réalité. Leurs droits doivent être défendus et leur avenir dépend de cette reconnaissance.

Les sociétés de droits doivent militer pour l'établissement d'un véritable statut. Je le répète la dignité de l'artiste dans l'espace social sera la conséquence de la dignité des droits de l'artiste, reconnus sur le plan du droit. Il est temps de sortir de la marginalité. Nous devons avec la même détermination assurer notre présence sociale que nous défendons notre authenticité sur la toile, ou avec la gravure ou avec la sculpture. Faire triompher ses droits c'est aussi et d'abord défendre son œuvre.