John Craven/André Parinaud
(Paru dans Galerie des Arts n°54, juin 1968)

André Parinaud. Après avoir vu votre livre ”200 millions d’Américains”, Pierre de Tartas et moi avons eu l'idée d'organiser une exposition -confrontation qui présenterai à la fois vos photographies et des toiles des peintres contemporains que nous aimons tous, parce que nous venions de découvrir avec cet ouvrage un ensemble de signes qui incarnaient la sensibilité de notre époque, non seulement sensibilité de l'oeil, la sensibilité picturale, mais la sensibilité tout court. sensibilité que jusqu'à présent la peinture pouvait donner d"une époque entière.
Il nous semble brusquement que la photo a rejoint la peinture. C’est une évolution dont nous suivons les étapes depuis longtemps et, brusquement, en feuilletant ce livre, nous en avons une preuve éclatante.
Dans votre façon de cadrer les photographies, dans votre façon de prendre sur le vif des personnages, de les situer, nous retrouvons une technique, une conception picturale de l'art à travers la photographie et j'aimerais que vous parliez justement de votre façon de faire et également de cette réaction que nous avons eue et comment vous la jugez vous même.

John Craven. Dans mon cas particulier, elle est rigoureusement exacte. Depuis l’âge de 7 ans. Je baigne dans la peinture et sous chacune de mes photos je peux inscrire la signature d"un peintre que j’aime J’ai toujours pensé que les peintres et les sculpteurs vivent avec les anges et sont les tous premiers dans le domaine de la création.
Et à toutes époques. Je suis certain que j’ai subi leur influence d’une manière profonde. Il y a des photos de moi qui « viennent directement de Hartung ou de Poliakof ou de Dubuffet, de Picasso, de Léger. de Klee... .

A.P. Volontairement traduit ou né d'un instinct de l"oeil ?

J.C. Réalisé de par ma connaissance de l’art contemporain. Il est évident que dans mes images d’industrie. il y a correspondance entre ma vision et celle des artistes d'aujourd"hui. "

A.P. Oui .. il est certain que l’évolution de la technique photographique a chassé les peintres d”un certain domaine de la vie ; par exemple le portrait. Pend.ant des siècles, les peintres ont été serviteurs attentifs des grands de ce monde, parce qu"ils représentaient les visages de ces Princes et quils étaient les seuls à pouvoir laisser le témoignage
de l’existence physique des grands de la terre. Puis .. ce qui était une nécessité voulue par le pouvoir, aussi bien les scènes de la vie coutumière, les grands événements de la vie des rois .. que celles de batailles.. est devenue une habitude ; les peintres ont pris comme sujets tout naturellement les personnages de la vie et la figuration s ‘est intégrée, avec la peinture, au point qu’il a fallu une révolution pour les en séparer. Le premier signe de cette révolution a été l'apparition de la photo qui, sans bruit d'abord, mais petit à petit avec grande force, a Or, curieusement, aujourd'hui, la photo, après avoir marqué un grand divorce avec l’art, rejoint à la peinture, j'aimerais que vous me commentiez fois

J.C. il est, à mon avis, parfaitement naturel. Certains peintres comme Degas, par exemple, avait déjà une vision qui était nettement Photographique et les photographes mettez souvent que de très mauvais peintre. C'est la peinture qui donnait le  ton et la technique, aujourd'hui, la technique photo et révolutionnaire, prenez un viseur et encore mieux avec la télévision (je parle du viseur de la caméra), le viseur est inexorable , profondément mystérieux. C'est un oeil absolument dévastateur, dévorant et qui pénètre les Larmes d'un homme ou d'une scène avec une efficacité extraordinaire…

A.P. comme si l’oeil avait un cœur. Autrefois, il fallait le cœur du peintre pour comprendre le fond des choses…
J.C. exactement. Il n'y a, bien entendu, aucun rapport de technique entre eux le portrait fait par un peintre, par un sculpteur ou par un photographe, ce sont trois choses différentes, mais je crois que le photographe, souvent, parvient à aller beaucoup plus loin que le peintre notamment dans la révélation.

A.P. … du microcosme !

J.C. oui, il est évident qu’à la télévision, le sordide d'un individu se révèle instantanément. Et souvent par l’image dans le silence. Il y a quelque chose de dévorant dans l’objectif, que l'on ne peut pas expliquer, peut-être par la concentration de la vision, on ne sait pas, mais c'est terriblement efficace. À condition, évidemment, qu'il y ait une sensibilité derrière l’objectif.

J.C. vous notez tout d’abord que l'évolution technique de la photographie, le viseur, par exemple, la qualité du granulée du papier, a permis une efficacité, a donné à la photo une efficacité qu’autrefois il n'était possible d'obtenir que grâce a la prescience de l'artiste. La photo aujourd'hui agit avec la rigueur du dessin.

J.C. Oui mais il y a eu des le départ des photographes extraordinaire, comme Nadar qu'il est encore les plus beaux portraits qu'on est jamais fait, mais il est évident Colin pacte du XXe siècle, sur l'œil, l'impact de la publicité, la télévision, du cinéma, de La photographie, de La peinture, faite nous arrivons maintenant À nager dans un langage qui est devenu complètement naturelle, que l'on maîtrise.
Il y a la vision nouvelles d'une époque. Il est bien entendu que lorsque je retrouve un Hartung dans une raffinerie de pétrole, je n'y retrouve pas tellement le même graphisme, mais plutôt les rythmes, la spiritualité d'une époque entière. Ces rythmes nous sont révélés par les recherche de peintre qui ont un impact sur notre vision.

A.P. évoquez-nous les étapes de votre carrière.

J.C. C'est très simple. Si j'ai besoin d'art comme d'air, ou de beaujolais, c'est que des lâches de septembre, en Provence, j'ai été saturé de peinture par mes parents et par les amis de mon père. A l’âge de 17 ans, je deviens caméraman de prise de vue aux actualités cinématographiques, aux États-Unis. La, je découvre la nécessité de voir dans l'instant, car on ne peut pas se permettre de manquer d'actualité. Cela a été un apport considérable pour la rapidité de ma vision. J'ai affiné plus avant cette vision par la fréquentation passionnée des musées et des peintres ainsi que par les merveilleux tableau et sculpture qui ensoleillent ma vie…
De plus, le reportage de presse ma impose une vision plus rapide, encore une concentration très serré de cadrage, l'image ; il faut voir et tout mettre en 125° de secondes, c'est une évolution toute simple…

A.P. Pourquoi n'êtes-vous pas devenu peintre ?

J.C. Parce que j'ai trop de respect pour la peinture pour en faire… j'ai encore des envies folles d’en faire, c'est un de mes trous…

A. P. Votre vocation de photographe cache-t’elle une sorte de nostalgie de peintres ?

J.C. Non, mais je m'efforce de rester très proche de la vision contemporaine. Je cherche toujours à me renouveler, fouiner, fouiller à fond, pour, de plus en plus, pénétrer, aller plus avant.

A.P. pourriez-vous nous faire comprendre ce que les grands artistes que vous connaissez, et dont vous aimez les œuvres vous ont apporté ? Qu'est-ce que vous en amené Hartung  Picasso ? Apprenez nous ce que le photographe attend des grands artistes.

J.C. Ce n'est pas tellement le photographe, c'est l'homme tout court, n'est-ce pas ; je crois qu'un des besoins essentiels de l’homme, c'est précisément l'humanisme, l'humanisme aussi large que qu'il puisse être. Il est absolument vital, au point de vue nourriture de baigner dans l'art, dans tous les arts. Sans être expert, je ne peux pas vivre sans musique comme je ne pourrais pas vivre sans peinture.
Quand je pars pour de grands reportages, j'emmène quelques petits tableaux portables que je parsemé dans la chambre d'hôtel, Le soir. Si je ne les avais pas, ce serait un manque intense. Cela n'a rien de snobinards ou autre, c'est tout simplement un grand besoin. Ce sont  d’indispensables copains.Devant Masaccio ou Ucello ou devant Hartung,Gruz Diez, Dubuffet, Matiise, Picasso, j'ai littéralement frémi et  pleuré de joie : quand je tombe sur un superbe tableau de jeunes au salon de mai ou au Modern muséum à New York, c'est une joie fantastique, cela me transperce comme une flèche et je suis navré pour ceux qui n'ont pas le bonheur d'éprouver cela… pendant la guerre je me rappelle qu'à Londres sous les bombardements il y avait à la national Gallery des foules qui écoutaient des concerts qui y étaient donnés tous les jours, à l’heure du déjeuner. les jours, a l'heure du déjeuner ; c'était vraiment sous les bombardements et il y avait là 1 500 ou 2 000 personnes, et c'était de toute évidence pour elles ce besoin éperdu que je ressentais moi-même. La musique était plus forte que les bombes !…

A.P. Donc. on peut être un homme très engagé dans la vie moderne. user de toute cette formidable machinerie qui commence avec la télévision. le téléphone. qui continue par les avions à réaction, et continuer à être un adepte éperdu. vous avez prononcé le mot, d'un humanisme dont certains nous disent qu'il est dépasse, désuet et sans intérêt .

J.C. Çà, c'est complètement « dingue,,. car ce qu'il y a de merveilleux dans notre époque. c'est que nous pulvérisons toutes les choses qui ont besoin de l'être (parfois avec lenteur, mais nous y arrivons), nous éclatons en tous sens. nous allons bientôt dans la lune, nous avons un art nouveau, qui « sort » en permanence mérite si beaucoup veulent l'ignorer; nous assistons. par exemple. en ce momcnt. à l’avénement du cynétisme... Personnellement. j'aime beaucoup. Dès 53. je faisais la I" exposition d'Agam... Mais. Même si on n'aime pas, on est obligé de constater que c'est vivifiant en diable... cela n'empêche que j’ai de la peinture du XVI` siècle à côté de Dubuffet. de Hartung. de Camargo. de Lindstrom, les belles choses sont faites pour vivre ensemble et on a je crois profondément besoin. à notre époque. où il y a tellement de choses folles et médiocres de s'enrichir en permanence par un humanisme qui n'est pas un humanisme nouveau, mais la continuation de l'autre. Il n'y en a qu'un. Il y a simplement adjonction, si vous voulez. mais il n'y a pas tout d'un coup seulement autre chose, on ne peut pas vivre qu'avec le XX' siècle ! Pourquoi. par exemple, ignorer l'étrusque ou l'art nègre, cela fait partie de notre époque ! Ce qu'il y a de merveilleux. c'est de carburer en tous sens, c'est absolument vital ! Je suis toujours obligé de temps en temps d'aller au Louvre ou aux Offices. et particulièrement aux Offices, parce qu'il y a cette fantastique peinture italienne Uccello, Masaccio. Carpaccio. C'est vraiment vivifiant et si l'on peut regarder cela avec une avance de 1 000 ou 2 000 ans, on peut penser à l'amateur qui vivra en l'an 3 000 et qui regardera Picasso et les Florentins qui seront. alors accrochés sur les mêmes cimaises, je crois que tout cela sera très proche...
Quand on regarde les oeuvres de Sumer. ou les Etrusques, les Romains, on sait que des siècles les séparent et pourtant nous les mettons dans des vitrines voisines et nous les « absorbons" du méme oeil et c'est tout à fait naturel ; comme les primitifs, les nègres, les Océaniens. C'est cela la vraie vie moderne !

A.P. Pour vous. l'oeil du XX' siècle est un oeil qui a déposé toutes les frontières du temps?

J.C. L'oeil du XX° siècle doit être riche de l'héritage de tous les mondes et même apprendre a vivre avec demain... Pourquoi acheter des tableaux très chers quand les peintres « sont arrivés ». alors qu'on peut les acquérir et participer a l' euvre des peintres... pourquoi attendre vingt ou cinquante ou cent ans.
Le fondamental du problème, en ce qui concerne les Français. c'est le scandale de l'Education dite nationale. Depuis cinquante ans. c'est un véritable scandale. parce qu'on gorge les jeunes. et jusqu'à l'Universite, de littéraire, on ne leur apprend jamais à être des hommes, on ne leur parle jamais du Titien, de Masaccio. de Dubuffet, bien entendu. et surtout pas de Stael ou de Van Gogh, on ne leur parle pas de la peinture contemporaine, on n'a jamais parlé aux jeunes écoliers de Picasso. de Brancusi !... Pourtant, c'est quand même vital ! On ne leur parle pas plus d'ailleurs de Bach. de Varése. C'est tout de même grave ! Ce pays baigne dans le passé, alors qu'on doit vivre et se vautrer dans le futur, puisqu'il est cri train de se faire sous nos yeux ! C'est aberrant de vivre comme cela, pourquoi continuer à vivre avec la commode Louis XVI'!... Fausse, de plus !...

A.P. Pour vous. donc. l'oeil du XX` siècle, est un oeil engagé dans le futur ?

J.C. L'oeil, l'oreille et tous les sens, car il faut carburer en toutes directions, et c'est d'autant plus essentiel à notre époque que l'on est sollicité de tous côtés, car on forme un tout... Tout forme un tout.

A.P. Quand je regarde vos photos, je trouve que vous avez un oeil gourmand, sensuel.

J.C. Mais je suis gourmand ! J'aime le beau. La beauté de la vie, et la vie de la vie...

A.P. Il y a aussi beaucoup d'ironie dans vos photographies.

J.C.Je pense qu'il est vital de cultiver l'humour, c'est une grande valeur essentielle à l'homme.

A.P. Il y a quelquefois de la pitié dans vos photos... Je pense à des visages de vieillards ou d'enfants pauvres.

J.C. J'ai toujours été très sensible au drame de la pauvreté que je considère comme un des scandales du XX° siècle, car on dépense des milliards pour les revues militaires, les 14 juillet ou autre et on donne 2,40 F par jour aux vieillards... Je me bagarre pour le navrant de la vie, pour tenter de le faire disparaitre...

A.P. Au début de ce siècle, Diaghilev disait à Cocteau : "étonnez­moi." Vous, vous dites simplement "regardez "... car le grand étonnement, il est dans le monde, il n'y a qu'à regarder...

J.C. La vie fantastique est autour de nous, en permanence, à chaque instant...

A.P. La photographie a donc conquis ses grades d'art ?

I.C. Incontestablement. Il y a la photo médiocre, comme il y a la teinture médiocre, et il y a la grande photographie faite par des gens qui se sont cultivés car la sensibilité, la vision, c'est la culture au bout du compte...

A.F. L'image la plus objective résume toujours l'homme qui la donne et la prend...

J.C. Toujours. C'est vraimen tle style d'un homme, le reporter, aujourd'hui, écrit avec son oeil. Nous, hommes d'images, "disons" sans qu'il soit besoin de mots. Nous élaborions un style, un langage en plein devenir... Les sociétés ne progressent pas par l'invention des outils mais par l'usage qu'elles en font. Hommes d'images d'aujourd'hui, je tente de saisir la musique de l'univers qui passe. Et j'essaie toujours d'être, autant que faire se peut. un « ouvre-boite ».