Jean Cocteau le poète du temps vécu      ANDRÉ PARINAUD

Il était l'image même de la géniale fragilité du poète, en rééquilibre permanent, sur les frontières des sensibilités. Le ballet de ses mains jouait constamment sur toutes les notes du possible. Ses gestes, ses propos, ses regards, incarnaient le «Présent». Jean Cocteau était le poète du temps vécu.

Ce «génie de l'improvisation» qu'on lui reconnaissait était peut-être dû, disait-il, «à ce personnage mystérieux qui m'habite et que je ne connais pas». Je dirais plutôt, à son «âme d'enfant» qui lui conférait l'essentiel de son enthousiasme de vivre.

Il avait le goût de la nouveauté comme le dégageaient déjà ses premiers poèmes qu'admirait Proust et savait discerner «le vrai plus vrai que le vrai». Sa recherche du neuf pouvait le conduire au gaspillage du talent. Mais, sur la scène de son théâtre, il ne cessait jamais d'être élégant et drôle jusque dans la pantomime du ballet de ses mains.

Si je n'avais su - par André Breton, lui-même - à quel point il incarnait, pour les Surréalistes, l'hostilité poétique, - j'aurais pu croire que Jean Cocteau était un personnage de Dada, inspiré par la vie parisienne, qui aurait dû être admiré comme tel.

La force de sa conversation était unique. Sa malice, une baguette magique qui lui permettait de capter l'indéfinissable et de livrer la solution la plus étonnante des imbroglios de la réalité. Il illustrait toutes les poésies «de la table, des images, des sons et des mots».

La célébration, avec ce nouveau siècle, du quarantième anniversaire de la disparition de Jean Cocteau, et du centenaire de la naissance de Raymond Radiguet (et aussi le quatre-vingtième anniversaire de sa mort), est l'occasion de mettre en évidence que l'amitié entre ces deux «gamins» devenus illustres transformait le dérisoire de leurs rapports en profondeur poétique.

Le «Tout-Paris historique» a conservé l'image du Boeuf sur le Toit où un Radiguet à monocle, perché sur un tabouret, est observé par son ami Cocteau qui vient lui demander des comptes après sa «fuite» en Corse. Deux enfants prodiges, deux «sales gosses» devenus génies éternels mais lucides sur eux-mêmes, comme le souligne le propos de Jean sur Raymond : «Je n'ai jamais rien vu d'aussi dure, ni plus tendre que cette personne attachée à un fil». Radiguet mourait le 13 novembre 1923. Il avait vingt ans.

Entre Le Diable au corps de Radiguet et Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau, Les Enfants Terribles, La Machine infernale, on peut établir des liaisons de complicité entre la pensée de ces vedettes du nouvel ordre de la poésie qui s'instaure.

Devenu Académicien, Jean Cocteau dessina son épée dont le pommeau représentait une boule de neige, une lyre et une grille du jardin du Palais du Luxembourg, de l'autre côté des fenêtres de son entresol du 36 rue Montpensier, qui était devenu son «nid».

À travers ses propos, ses idées, ses observations sur la société qu'il n'a pas cessé de surfer, nous remontons le temps d'une période mutante qui a transformé notre vision du monde.

Nous étions à peine un milliard, nous sommes aujourd'hui six milliards d'humains. L'âge moyen était de quarante ans, aujourd'hui une femme peut célébrer ses quatre-vingt-quatre ans. De la diligence à la vitesse du son, du message postal au portable, il est aisé de calculer les distances. Mais la guerre, la violence, le ressentiment, la misère, restent des handicaps majeurs. Jamais la sensibilité des poètes n'a été plus nécessaire. Aujourd'hui Poème veut en témoigner.

                                                         

Aujourd’hui Poème n° 43, septembre 2003

Ce texte a été rédigé à l’occasion de l’exposition “Jean Cocteau Sur le fil du siècle” qui a eu lieu au Centre Georges Pompidou du 25 septembre 2003 au 4 janvier 2004