Paul Claudel /André Parinaud
« Je lis la Bible professionnellement.
Gide est un monstre satanique qui n'a fait que
des victimes par ses livres et dans sa vie »

Le vitrail de l'escalier, aux blanches pierres de taille et aux cintres de cathédrale, vous introduit dans le climat, au fur et à mesure que s'élèvent les étages. Un petit salon fait suite à la pièce de réception et à la salle à manger : mobilier bourgeois du début du siècle, deux ou trois lampadaires montés sur vases de Chine, des gobelets, des tabatières, des cendriers d'argent.
Vous êtes brusquement attiré par le reflet fastueux d'une coupe en métal massif qui scintille dans l'angle d'une fenêtre. Un mandarin a fait graver sur métal précieux « l'ivresse de sa reconnaissance envers M. Paul Claudel, sauveur de Fou-Tchéou, qui fit livrer une colline de quarante mille sacs de riz a la population affamée. Le souvenir que je garde de cette charitable assistance - a fait graver le potentat - sera aussi inaltérable que la gravure, de la présente louange ».
Cette borne d'argent mise là comme un drapeau, affirme dès l'abord qu'il n'est pas de domaine et de parallèle où M. Paul Claudel n'ait excellé. Vous voilà pénétré de respect Pour l'universalité du poète.
Mais, le maître vous attend. Avec une maladresse sans calcul, vous essayez d'évoquer le souvenir de ce vase chargé des bénédictions d'un seigneur du pays de Marco Polo. Et, à propos des lyres dont le poète a su faire jouer toutes les cordes durant sa vie, vous citez en compliment le nom de Léonard de Vinci, espérant le mot, le jugement d'un poète sur ce prince de l'esprit.

P.C. : Je croyais que vous veniez m'interroger sur mes œuvres... Je n'entends pas très bien... Parlez haut, et dites l'essentiel...

A.P. : Je vous parlais de Léonard.

P.C. : Vous savez… je ne m'intéresse plus aujourd'hui qu'à la Bible.

A.P. : Vos fidèles connaissent parfaitement votre « Isaïe » qui est, je pense, le dernier résultat de vos lectures et de vos méditations. Par une curieuse coïncidence, d'ailleurs, la parution de votre ouvrage a fait suite à celle de « La Bible, document chiffré », de Raymond Abellio. J'ai baissé la voix, mais M. Claudel a entendu. La riposte est immédiate :

P.C. : Quelle horreur. Je suis un catholique, moi, Monsieur… dans la tradition. Mon livre n'a aucun rapport avec la mystagogie satanique de ce Monsieur...

Le maître s'est tourné brusquement, et ne présente plus que son profil aux arêtes accusées, sans doute afin de mieux m'entendre. Je m'empresse d'ailleurs de réparer cette liaison dangereuse.

A.P. : ... Évidemment, non plus qu'il existe de commune mesure entre les œuvres complètes de Radiguet et les vôtres, publiées presque simultanément. 1

Paul Claudel rit, après avoir hésité une seconde.
Il tient à me préciser

P.C. : Les miennes se composent de trente volumes in-octavo, sans parler de ma correspondance... Radiguet, évidemment, c'est un peu plus mince. Son éditeur a besoin de moins d'audace... Vous savez que le premier volume de ma poésie est déjà paru dans cette série ; les autres vont suivre. Puis, leur succéderont, avant la fin de l'année, deux volumes de quatre cents pages, chacun de mes écrits d'Extrême-Orient : Connaissance de l’Est, Sous l'œil du Dragon, l'Oiseau noir. Mon théâtre complet, déjà publié dans la Pléiade, sera réédité à cette occasion…

Une légère animation colore maintenant le visage de mon interlocuteur.

… Toutes mes critiques d’art seront ensuite groupées en plusieurs volumes. Je rassemblerai aussi divers souvenirs sous le titre Choses et autres. Et puis viendront mes livres de Théologie et d’Apologétique. Trente volumes, vous dis-je !

A.P. : Vous évoquiez il y a un instant le désir de publier toute votre correspondance...

P.C. : … Oui, mais J'ai la phobie des vieux papiers… D’ailleurs, je n’ai conservé aucun double de mes lettres ; et c'est Robert Mallet qui va essayer de tout retrouver. L'ensemble composera plusieurs volumes, qui feront suite à ceux parus sur mes rapports avec Gide et Suarez, que vous connaissez.

A.P. : Vous venez de citer le nom d’André Gide…

P.C. : Ne me parlez pas de ce monstre… Quelle effroyable solitude a été la sienne sur la fin, n’est-ce pas ?

Un œil critique me regarde. Je ne bronche pas. L’examen doit être satisfaisant. M. Claudel poursuit.

P.C. : Il était prévenu... Mais Gide n'a pas pu s'arrêter de faire du mal toute sa vie. En ai-je assez vu de ces malheureux jeunes gens venus chercher refuge près de moi ; ravagés par cet esprit satanique et perverti. Oui, il était le Mal !

A.P. : Votre correspondance met en lumière votre effort pour éclairer Gide sur les valeurs de votre croyance...

P.C. : Croyez-vous ! En tout cas, ce n'est pas moi qui suis allé le chercher. C'est lui qui m'a appelé, au secours. Et, je suis naturellement charitable. En vérité, je n'ai jamais essayé de le convertir, pas plus que je ne l’ai abandonné… C'était un criminel, voilà la vérité, qui n'a fait que des victimes. Et à la fin, ses victimes m’ont intéressé beaucoup plus que lui-même. N'est-ce pas naturel pour un chrétien ? D'ailleurs, ne me dites pas qu'il a souffert du silence qui s'est établi entre nous. Gide était insensible au remords, à tout sentiment humain, d'ailleurs. C'était un homme qui, pour avoir trop abusé de ses dons, avait perdu son âme. Un possédé du diable ! Ses dernières œuvres - je parle des livres posthumes - sont abjectes et écœurantes. Comment peut-on écrire des énormités pareilles. Quel vice !

A.P. : Il est évident que votre œuvre présente d'autres grâces...

P.C. : L'hermétisme, en tout cas, est une technique de poète. Il ne m'appartient pas de comparer, mais peut-être que mes œuvres complètes, à côté de celles de Gide, rétablissent un certain équilibre dans l'absolu. Je plaide pour la grâce, contre le démon.

A.P. : Écrivez-vous en ce moment ?

P.C. : Non. Je lis la Bible, presque professionnellement, dirai-le, pour préparer mon second volume sur Isaïe. Je récris aussi mes anciennes pièces. J'ai achevé une seconde version de L'Échange.

A.P. : La poésie ne vous tente plus ?

P.C. : Je manque de souffle. Il ne reste plus guère dans ce cas que la poésie de circonstance; mais c'est un moyen peu sûr.

A.P. : L'ode est un genre éternel, cependant.

J'ai dû prononcer une énormité ou un mot défendu. Mon hôte se lève.

P.C. : Je n'ai plus le temps d'écrire. Je m'occupe de l'avenir de mes petits-enfants, et, j'ai une nombreuse famille.

Et, comme je franchis le seuil :

P.C. : Envoyez-moi, votre article, n'est-ce pas ? Le journalisme est un peu démoniaque.

J'ai grande-peur, en effet, que l'illustre auteur de « L’Annonce faite à Marie » ne me confonde désormais dans sa mémoire - car la gravité du blasphème croît dans la mesure où le respect dû devient plus nécessaire - avec certains signataires d'un manifeste sang-de-bœuf dont il doit avoir conservé un souvenir sans tendresse. Comment m'en excuserai-je ? En tout cas, même excommunié, je ne serai pas en mauvaise compagnie.