John Christoforou / André Parinaud
«La vie est un miracle, mais c’est aussi un spectacle terrifiant»
(Paru dans Transversales, numéro 56, mars-avril 1999

 

André Parinaud : Vous venez de publier un ouvrage « À quoi sert l’art ? » (Éditions Mallard) et l’on peut dire que votre dernière exposition au Musée des Beaux-Arts de Reims illustre votre pensée par cette affirmation : «La vie est un miracle, mais c’est aussi un spectacle terrifiant». Associer le miracle et la terreur est rare et explique, à mon sens, les deux pôles de votre œuvre, à la fois une merveilleuse contemplation de la réalité – nous sommes au monde -, et les résultats tragiques de cette situation. Je souhaiterais enregistrer vos commentaires.

John Christoforou  : Je ressens la vie avec ses deux polarités, comme une expérience tragique pour l’humanité. Le bonheur et la joie sont précaires, éphémères aussi et marqués de beaucoup de souffrance. C’est un spectacle terrifiant. Pendant les deux années que j’ai vécues aux Indes, au moment de la guerre, j’ai eu la présence d’une masse humaine douloureuse, dans un état d’effondrement. Notre souffrance physique est très souvent mentale, émotionnelle et psychique. Le tourment est perpétuel.

A.P. : Y a-t-il une espérance ?

J.C. : Il y a une espérance - sans laquelle évidemment rien ne serait possible -, mais elle est très précaire : on s’accroche pour pouvoir traverser la vie jusqu’au bout. L’effort humain est un combat pour éviter aussi longtemps que possible la mort et le néant.

A.P. : Tenir à la vie, mais pourquoi ? Parmi les réalités d’aujourd’hui, citons l’eau courante, l’électricité, la voiture, les médecins, les sciences. On va dans la lune… Il y a d’une certaine façon un progrès, un élan, un sens !. Or, vous ne citez rien. Vous ne parlez que de la tragédie. Certes, elle existe puisque toute vie se termine par la mort. Il y a également, comme vous le soulignez, une barbarie sociétale qui nous soumet à un conditionnement cruel. Mais, pourquoi, dans votre œuvre et dans votre esprit, ce qui constitue le progrès n’est pas l’essentiel ?

J.C. : Le progrès ne dispose pas d’un réel pouvoir pour changer radicalement la condition des êtres humains et de la vie et nous protéger des barbaries, des atrocités de l’humanité, qui pourraient être déclenchées à n’importe quel moment : l’homme contre l’homme.

L’espérance a pris corps !

A.P. : Mais la vie humaine a doublé de longévité. On mourrait à 40 ans, maintenant l’âge moyen est 80 ans. On était au début du siècle un milliard, on est six milliards. C’est quand même un pari tenu, l’espoir que constituent ces éléments n’est-il pas une valeur ? que je ne trouve pas dans votre œuvre !

J.C. : Nous avons une vie plus longue, mais c’est très superficielle - sans la qualité de foi en l’homme, en Dieu.

A.P. : Pensez-vous que, dans les deux mille dernières années, la civilisation était meilleure ? Les épidémies comme la lèpre et la peste ravageaient l’humanité. Les gens étaient barbares, on s’éventrait, on se tuait, on mourrait jeune. Même la foi en Dieu se traduisait souvent par des holocaustes, on brûlait des croyants de mauvaise qualité. On vendait des indulgences. Les fameuses croyances en Dieu entraînaient des croisades, des massacres, des guerres de religions qui n’étaient pas inférieures en horreur à ce que nous connaissons aujourd’hui avec les camps de la mort. Aujourd’hui une espérance a pris corps, plus importante qu’elle n’a jamais été. Elle n’est pas forcément mystique, elle est due à la connaissance, à la science, à la technologie, mais n’existe-t-elle pas ? Et pourquoi un artiste de votre qualité ne la reconnaît-il pas?

J.C. : Je suis d’accord pour admettre les facilités que la science et la technologie peuvent mettre à notre disposition, mais comparons, par exemple, avec la Renaissance. Il y a un vide dans la vie des gens quoique matériellement mieux équipés et installés. Faire de l’argent pour l’argent - c’est la vision d’aujourd’hui ! Est-ce suffisant ?

A.P.  Comment un artiste hypersensible comme vous s’attache-t-il à souligner l’extrême du mal et à montrer l’espèce humaine ravagée par la barbarie ? – tel est votre message – alors que vous pourriez aussi mettre un éclat de lumière  sur le sens de la vie, mais vous ne le voulez pas !

J.C. : La révolution industrielle a anéanti le passé avec la disparition des artisans, par exemple. Les hommes avaient une indépendance, une fierté, dans la qualité de leur travail qu’ils faisaient dans leurs petits ateliers. Aujourd’hui les temples sont des usines qui les mettent à la rue : 5.000, 200.000, 300.000… chômeurs ! une sorte de barbarie au nom de l’argent, bien entendu…
Mais, aujourd’hui, face au robot, à l’ordinateur et à tous les gadgets que notre époque a inventés, où sont les valeurs du vrai ! L’exclusion règne partout, les répressions même dans les arts, que ça soit en littérature, en poésie ou en peinture ou sculpture, dès que l’œuvre possède un contenu. S’il y a un contenu, elle est exclue ! il n’y a pas d’écho ! C’est un phénomène et une caractéristique de notre époque. On récuse le sens !

La mort et l’argent

A.P. : Il n’y a jamais eu tant d’artistes, tant de créations sur la terre, dans tous les domaines, dans toutes les disciplines. Je ne veux pas avoir l’air optimiste et vous contredire, mais je souhaite mieux comprendre votre démarche et savoir ce qui explique ce « noir », j’allais presque dire, un peu diabolique, de notre existence actuelle.

J.C. : Les préoccupations sont les mêmes que dans toutes les époques - avant la science et la « prolongation de la vie », c’est toujours la mort. Elle est toujours là.

A.P. : Mais c’est quand même différent si c’est en quatre-vingts ans.

J.C. : Non. La fin est toujours la même. La soi-disant qualité de la vie d’aujourd’hui, ce « luxe » du Progrès et des facilités matérielles sont des artifices.

A.P. : Quelle vie accepteriez-vous de « proclamer » ? Quelle est l’espérance réelle, si vous aviez le pouvoir de réaliser un rêve éthique ? Comment voyez-vous la vie en dehors de ce que vous appelez la barbarie ? Quelle est votre exigence d’artiste et d’homme vivant dans ce domaine ? À partir de quel moment refuseriez-vous de traiter ce monde de barbare ? Qu’attendez-vous de la société ?

J.C. : Cette barbarie est provoquée par la religion de l’argent qui corrode toutes les valeurs. Aujourd’hui, l’essentiel est d’obtenir l’argent, peu importe comment ! Si nous parlons d’humanisme, il faut rétablir l’humain comme essentiel, vivre avec l’amour des autres, au cœur. Dans une époque où on constate que même le côté matériel dont vous faites référence épuise ses forces, nous allons « dans le mur » ! Notre période de haute consommation qui a fait croire que nous pouvions tout avoir, tout posséder…, est épuisée. L’avenir s’annonce à l’horizon avec beaucoup de signes de danger.

A.P. : Vous faites une prophétie terrible. Votre ouvrage aux éditions Mallard, «À quoi sert l’art ?», telle est bien la question.

J.C. : Aujourd’hui, il ne sert à rien. L’art c’est tout simplement un objet de commerce. Réaliser un produit vendable, c’est le seul critère de l’art aujourd’hui.

A.P. : Vous êtes aujourd’hui aussi pessimiste que vous l’étiez en 1930 ?

J.C. : C’est vrai., je n’ai pas beaucoup changé. Je pense que le créateur de notre  monde nous a sortis du néant pour entrevoir quelques instants « la fabuleuse vie », « l’univers extraordinaire » qu’il a créé, et puis nous allons disparaître de nouveau dans le noir dont nous sommes venus.

Incapable de comprendre

A.P. : Mais comment, cher Christoforou, pouvez-vous à la fois faire la démonstration de l’horreur de vivre dans cet univers-là et en même temps parler d’un créateur qui nous aurait inventés ? Vous ne croyez pas en une liberté qui nous aurait été donnée ?

J.C. : Nous avons manqué notre chance !

A.P. : Comment un créateur tout puissant, pour lequel il n’y a ni passé ni présent ni avenir parce qu’il sait tout, a-t-il pu nous mettre au monde en nous donnant la chance de suivre le sens des choses sans percevoir que nous allions manquer cette opération parce que nous étions incapables de la comprendre ?

J.C. : Comme vous dites, incapables de la comprendre.

A.P. : Mais alors il nous a créés incapables de la comprendre ?

J.C. : Nous avions toute liberté de faire le choix. L’homme n’a cesse d’abuser de tout : nous avons dévasté des forêts, l’atmosphère, les mers, les sociétés…

A.P. : Donc, pour vous, nous serions capables de déterminer un code de comportement ?

J.C. : Exactement, mais notre civilisation - si on peut appeler notre société « civilisation » - est une locomotive hors contrôle et rien ne pourra freiner. Nous glissons vers le chaos et la catastrophe.

A.P. : Nous sommes dans la faute parce que nous ne comprenons pas la vérité ?. C’est votre conviction profonde ?

J.C. : C’est ma conviction.

A.P. : Peut-on comprendre le sens de la complexité du réel ? Quand j’étais très jeune, un jour en classe de catéchisme, le Père nous dit : «Adam et Eve ont eu deux enfants, Caïn et Abel. Caïn a tué Abel, mais Caïn ensuite a eu de nombreux enfants.». Alors je lève la main et demande : Quelle était la maman des enfants de Caïn ? Et il me dit : «Sortez». Je crois que nous en sommes tous là ! Nous n’avons pas été capables de tout comprendre. Nous tentons de comprendre. Mais va-t-on admettre l’erreur fondamentale de ce qu’on croit être la parole de Dieu ?

J.C. : Notre manipulation est décuplée par le fait de vouloir tout dominer, posséder, tout avoir ! Quelle hérésie ! Les innocents qui tentent de faire entendre la vérité par leurs œuvres sont sans doute les artistes. Mais, si on prend la situation de l’art aujourd’hui, les artistes dans la société en général sont exclus dans l’authenticité de l’acte créateur. La poésie est marginalisée, déformée et ne fait plus naître la puissante émotion qui pourrait remettre l’intelligence sur d’autres rails que la consommation et le profit.

A.P. : J’ai le sentiment, en vous écoutant, que l’homme ne peut pas découvrir la vérité, que de toute façon il est condamné.

J.C. : On me dit que ma peinture est une sorte d’avertissement.

A.P. : Vous annoncez le pire.

J.C. : Je ressens très fortement cet avertissement. Je ne pense pas qu’on puisse voir la vie autrement. J’ai voulu communiquer ma conviction d’une façon, émotive, sensuelle, expressive et je sais que ce contenu est inquiétant.