Blaise Cendrars/André Parinaud
 « Les foules modernes traversent la vie dans les passages cloutés »

André Parinaud (A.P.) : « Wagon-lit » m'accueille en se jetant dans mes jambes. Il aboie joyeusement deux ou trois fois. On nous sert le pastis. Il fait chaud. Les volets sont mi-clos. Je suis assis sur un tabouret bas. Et Cendrars, penché en avant de son fauteuil, prend, à contre jour, une allure de figure de proue. Je le vois de profil, sa paupière de saurien laisse tomber sur moi le fil tranchant d'un regard vif.

Blaise Cendrars (B.C.) : Est-ce qu'il y a un problème du couple ? Est-ce parce que les midinettes s'émeuvent que vous vous en inquiétiez soudainement ? Ou parce que les intellectuels ont trouvé une définition nouvelle ? Quoi ! Lisez donc la Bible... Oui, bien sûr, ce sont les vacances, le temps où l'on reconsidère les problèmes ! Mais qu'est-ce que vous espérez de moi ?...

A.P. : Je laisse grommeler mon illustre ami.

B.C. : Le couple !... C'était une fois en Nouvelle-Zélande... Je me souviens...

Cendrars ferme les yeux et renverse un peu en arrière sa tête ravagée.

B.C. : La nuit était tombée et je me trouvais loin de tout, perdu dans une espèce de forêt d’eucalyptus qui embaumaient. Et puis, j'ai aperçu la lumière jaillissant d'un volet. Une habitation se terrait au creux d'un vallon, je m'en suis approché ; à travers le volet, j'ai aperçu un bien étonnant spectacle dont j'ai encore l'image en tête : un homme et une femme ; lui en smoking, elle en robe de soirée, jouaient à quatre mains sur un pianola. Je suis resté un long moment malgré la fatigue qui me chargeait les épaules, à regarder ces deux êtres qui jouaient pour eux, épaule contre épaule en se souriant. Ils étaient seuls sur la surface de la terre...
Et puis j'ai fait leur connaissance. Ils ne m'ont pas raconté leur histoire. Peut-être n'en avaient-ils pas. Ils étaient heureux et avaient choisi de l'être solitairement. C'est un secret sans prix et c'est pourquoi, aujourd'hui, personne ne peut s'offrir le luxe de l’acheter. Je vous le donne.

A.P. : Il rit. À part « L'Amiral et la femme aimée », vous n'avez pas traité, dans votre œuvre, l'aventure du couple...

B.C. : ...Ça viendra !  Mais d'ailleurs vous vous trompez. Ce que j'invente est vrai. Mais quand on dit couple, on pense l'amour. Or, quelle place réelle l'amour a-t-il aujourd'hui dans l'existence de la plupart des gens ? Une part moins grande que la haine, moins grande que le malheur et que la bêtise. L’amour est la chose du monde la moins partagée... Et si je ne suis pas un romancier de l'amour, c'est que je suis un romancier de la vérité.

A.P. : Et cependant vous y croyez !

B.C. : Si j'y crois !... Mais l'amour c’est le suprême hasard du monde. L'art de tout remettre en question. Sans amour est-ce qu'il serait possible de recommencer le monde ? Et où seraient la pureté sur cette terre, la naïveté, le « la » de la vérité. Seulement cet amour, dont je rêve et que je connais, ce n'est pas une matière pour les romanciers ni pour les midinettes. Seule la légende est digne de lui. Ceux qui le vivent l'affirment contre la société, follement, douloureusement parfois, toujours avec extase, et même souvent sans le secours des sens.

A.P. : Mais nous voici maintenant avec l'ombre de Tristan et assez loin des échanges légers entre « bons copains » qui sont la norme des couples d'aujourd'hui...

B.C. : Nous sommes sous le règne des statistiques et tous ces types qui déambulent sur les Champs-Élysées, ces couples endimanchés dans leur costume en série, avec leurs petits sentiments bien affichés comme la couleur de leur cravate ou la fleur de leur chapeau, tous ces gens qui se dévisagent, se jaugent se créant une bonne conscience d'eux-mêmes avec l'aide de leur vanité, ne se rendent pas compte qu'ils ne sont que des chiffres emprisonnés par une machine à calculer. De même que le Préfet de police peut prévoir que tel jour à telle heure, il faudra un agent de circulation à tel carrefour, parce que les lois et les rythmes de la circulation sont parfaitement connus, on peut aujourd'hui prévoir combien de couples se font, se défont, se suicident et s'aiment ; on peut même dire quel sera le comportement moyen de l'énorme majorité des êtres dans la plupart des situations du couple... Les foules modernes traversent la vie dans les passages cloutés... Autrement dit d'un sentiment qui doit être le plus électif, le plus rare qui est la clé d'une âme, un dépassement ultime de la personne, la passion la plus éclatante, la folie la plus noble et la plus furieuse, l'irrationnel même, on a fait une caricature, un petit réflexe bien hygiénique, un excellent thème de vie en société, une raison de servir la loi et la patrie, une satisfaction de propriétaire, un plaisir de gandin...

A.P. : À travers les volets mi-clos, derrière Cendrars, j'aperçois dans le petit jardin, sous les fenêtres, une tondeuse à gazon et les pieds de l'homme qui la pousse, son clic-clic rythme comme la chute d'un couperet les anathèmes de mon interlocuteur.

B.C. : Heureusement que, de temps en temps, le sort se venge, malgré les magazines spécialisés et les bonnes précautions. Je connaissais autrefois une très belle fille de seize ans, qui un jour, rencontra un étudiant. Ils s'aimèrent furieusement et puis je ne sais quel sort contraire les sépara brutalement. Chacun d'eux eut sa vie, lui devint docteur, se maria, elle épousa un bon bourgeois... Ils auraient pu vivre en paix, c'est-à-dire ne pas vivre. Mais trente ans après, devant le même hôtel où ils s'étaient connus et aimés, ils se retrouvèrent brusquement. Je vous affirme que c'est vrai. Alors ce fut terrible. Ils ont tout laissé et sont partis ensemble. Il y a déjà longtemps de cela. Il lui a fait sept enfants. C'est ce qui serait, sans doute, arrivé à Iseult.

*

 

Blaise Cendrars/André Parinaud
« Ce qui compte c’est la curiosité inlassable et la diversité du monde.
Le reste… du faux jour »

Blaise Cendrars (B.C.) : Oui, j’ai soixante-cinq ans. Me voilà devenu une espèce de brahmane, à une différence près, c'est que je pense toujours que le seul fait d'exister est un véritable bonheur. Je suis peut-être aujourd'hui l'homme le plus heureux du monde...

André Parinaud (A.P.) : ...Parce que vous possédez tout ce que vous ne désirez pas sans doute.

Il me regarde et reste silencieux... Arrimé par deux pieds solides, les jambes écartées, dans la pose d'un marin qui a mis au défi le roulis et le tangage de toutes les mers du monde, il ressemble à la figure de proue d'une caravelle de conquistador.

B.C. : Je n'ai toujours bien possédé que la solitude.

A.P. : Mais vous n'avez cependant jamais cessé d’être du monde.

B.C. : Oh ! J'avais mis mon cœur dans la balance et la pitié du côté des hommes.

A.P. : Mais vous avez assez donné de vous-même pour qu'ils vous aiment - et vous admirent. Et pour ceux de ma génération, votre vie et votre œuvre sont inséparables de l’aventure du siècle. C'est toujours auprès de vous qu'on peut demander la référence de l'authenticité...

B.C. : Je ne suis pas un donneur de conseils. Depuis toujours, je me défends de moraliser. C'est ce que voudraient cependant beaucoup de jeunes qui viennent me voir et m’écrIvent : des formules littéraires pour exalter leur vague à l'âme. Moi, je ne peux pas leur en donner. Les gosses d'aujourd'hui rêvent d'aventure pour éviter de vivre… J'ai reçu, il y a quelque temps, la visite d'un garçon de dix-sept ans qui me demandait de lui Indiquer la meilleure façon de se rendre, sans fric, au Venezuela. C'était une question directe, et de ma compétence. Je lui ai: dit de remonter jusqu'à Amsterdam et de repérer un cargo de la ligne. Pas difficile de se planquer à bord, et puis on se fait connaître trois jours après le départ. Les Hollandais sont les derniers marins qui placent la tradition avant la lettre de la loi. C'est bien rare qu'ils donnent un clandestin aux flics. Ils vous font bosser pendant la traversée... à vous de disparaître avant l'accostage... Mais je me suis encore laissé avoir. Le gars ne devait pas avoir envie de partir. Il se contentait sans doute d'imaginer le voyage. Il a fini par m'avouer que lui et des copains s'étaient donné rendez-vous au Venezuela. Ils avaient formé une sorte de gang pour chercher fortune dans ce pays... Ce n’est pas sérieux !
Cendrars hoche la tête.
Autrefois on partait d'abord et on rêvait sur son aventure ensuite.

J'objecte :
A.P. : Mais il n'y a pas que les collégiens en mal de fugue. Je pense à Raymond Maufrais, à l'équipe du Kon-Kiti, à Loubens, au gosse qui a traversé le Canada à vélo.

B.C. : Distinguons les aventuriers du dimanche, les explorateurs scientifiques, les mordus du sport et les poètes. L'aventure ça vous tombe dessus comme une tuile du toit sans prévenir. Ça ne se fabrique pas. Je n'aime pas les plans bIen arrêtés. Je préfère les vocations. Ça vient de plus loin. Il faut se méfier des crises sentimentales, des révoltes contre la famille et la société, de l'inquiétude métaphysique...

A.P. : Il suffit, peut-être, d'avoir le goût du risque !

B.C. : Oui, c'est déjà un élément solide. Moi, je n’ai jamais su résister à l'appel de l'inconnu, mais aurait-ce été suffisant sans une volonté déterminée de rompre avec tout... Je me suis enfui de chez moi par la fenêtre. J’habitais au cinquième. J'avais une espèce d'habileté de somnambule. Ça ne m'a pas empêché d'ailleurs d'emporter les couverts d'argent et les économies de ma mère... À la vérité, j'étais le premier étonné de ce départ ; comme un poète devant les premiers vers qui lui sont donnés. Ce que je savais, en tout cas, et avec certitude, c'est que je partais sans esprit de retour. Depuis, je ne me suis jamais arrêté nulle parti

Le front collé à la vitre, il suit du regard les ébats de trois petits chats qui jouent sur la pelouse et je songe au destin du jeune garçon que fut ce magnifique vieil homme et qui, n'ayant pas vingt ans, avait déjà parcouru deux fois la Chine, l'Arménie, la Russie, le désert de Perse, l’Amérique, qui était chez lui à Bombay, à Nijni Novgorod, New York, Pékin... Riche déjà de tant de livres et qui ne le savait pas. Millionnaire à dix-sept ans, il crevait la faim l'année suivante, à Pékin. Il refera et reperdra des fortunes avec la même insolence. Sa vie sera traversée d'orages et de rencontres étonnantes : Remy de Gourmont, Charlie Chaplin, qui était clown dans le music-hall, à Bruxelles, où Cendrars était jongleur, Guillaume Apollinaire, Caruso, Picasso, Chagall, Léger, et j'allais oublier Gustave Le Rouge. Et il devint l'homme qui pouvait aussi bien vivre à San Francisco, à New York, qu'au Tremblay-sur-Mauldre. « Le premier poète du monde à pouvoir mener sa vie sur un plan mondial. » Son cœur c'était l'univers et l'univers c'était son cœur.
- Tout ça s'explique très bien, vous dit Cendrars, si vous l’aiguillez sur le sujet. J'ai obéi à mon sang.
Et il vous racontera les histoires quasi fabuleuses de son grand oncle Léonard Euler, mathématicien, de la cour de Catherine II qui lui a légué le sens de l'abstraction algébrique, du Valaisan, Thomas Platter, recteur de l'Université de Bâle, dont il tient, peut-être, le goût des voyages, de l'amour de vivre de son père, grand amateur de magnum et de bonne chère et admirateur de Balzac, et de la passion botanique de sa mère...

B.C. : Et tout ça, un jour, explose et apparaît Blaise Cendrars. Pourtant, je suis le premier de mon nom, puisque c'est moi qui l'ai inventé de toutes pièces. Mais je sais d'où je viens.
Un homme échappe parfois à son passé pas à son sang. Aujourd'hui ce que vous appelez les aventuriers manque, le plus souvent, de vraie curiosité. Ils veulent découvrir, alors qu'il s'agit de comprendre. Ils veulent servir ou se servir, alors qu'il faut admirer. J'ai vécu les événements les plus contradictoires, toutes les fortunes et les malheurs du sort ; ce qui compte, la seule chose, c'est la curiosité inlassable pour la beauté et la diversité du monde. Le reste… du faux jour...

A.P. : Encore faut-il être poète !

B.C. : Surtout savoir aimer. Avec tous les petits verres de tord boyau que j'ai pu boire aux zincs de tous les bars du monde, dans les bagarres où j'ai été mêlé, dans les bouges, les zones, les palaces, les ports, les trains, les sentes des forêts, ce que j'ai appris, c'est a aimer les hommes fraternellement. Je l'ai dit quelque part ; ma famille se compose des pauvres que j'ai appris a aimer, non par charité, mais par simplicité. Parce qu'ils sont de mon sang. Et si vous voulez juger ceux qui partent vers l'aventure, demandez leur donc la part d'amour du prochain qu'il y a dans leur révolte. Le goût de la liberté bien sûr, c'est une belle explication, mais le courage de lutter et de dénoncer la misère, le besoin de justice, voilà la quête de l'homme libre, le reste est « littérature ».

A.P. : L'insolite, le curieux, l'étrange sont des tentations qu'on peut difficilement surmonter... Vous-même !

B.C. : Parce que je suis amateur de livres rares et que j'apprécie la fréquentation des phénomènes et des parias ! Mais ce que je demande aux livres, c’est ce que je réclame à l'action. Non une recette, mais une aide pour me vaincre et le monde avec moi. Ne vous y trompez pas d’ailleurs, on peut aimer se distraire, encore faut-il évidemment avoir des sens aiguisés pour ne pas se laisser prendre au mirage du mystère. Un bon odorat, des yeux perçants, des oreilles attentives, suffisent à donner le Sens de la Terre. Et on ne peut s’embarquer pour l'aventure, si on n'a pas ses sens à sa disposition... sans oublier un penchant pour les pêchés capitaux.

A.P. : Enfin, le plaisir de découvrir peut suffire !

B.C. : Et vous voulez expliquer Christophe Colomb de cette façon ! D'ailleurs on ne découvre pas, on indique la route.

A.P. : On a quand même pu écrire, par exemple, que toutes les idées dont vit depuis vingt ans la littérature nouvelle, toutes les questions qu'elle agite, nous les trouvons dans « Moravagine », qui est un de vos plus grands romans. Tout le dadaïsme est dans « Moravagine » ; vie intérieure, folie, vie active, esprit de révolte, crime gratuit, révolution, évasion dans le rêve,- sexualisme, absurdité du monde... De même, Apollinaire aurait-il poussé son plein champ sans vous...

Cendrars me regarde fixement, fermant un peu son œil gauche, dans un tic qui lui est habituel lorsqu'il est attentif.

Sur mon audace, je poursuis.

A.P. : Aurait-il écrit :
« Nous avions deux coupés dans le Transsibérien
Tour à tour, nous dormions, le voyageur en bijouterie et moi
Mais celui qui veillait ne cachait pas un revolver armé. »
Si quelques années plus tôt vous n'aviez publié :
« Et je partis, moi aussi, pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine.
Nous avions deux coupés dans l'express et trente-quatre coffres de joaillerie de Pforzheim.
Je couchais sur les coffres et j’étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu'il m'avait donné. »
Et nul ne sait mieux que vous, qui a inspiré ce vers des « Fenêtres » : « Du rouge au vert, tout le jaune se meurt », vous qui aviez écrit : « Et voici des affiches, du rouge, du vert multicolore comme mon passé bref, du jaune ». Apollinaire aurait-il éprouvé le besoin de bouleverser la chronologie d’ « Alcools » s'il n'avait voulu nier cette influence, mais n'est-ce pas la meilleure façon de l'affirmer.

B.C. : Qu'est-ce que voulez me démontrer ? Que je suis un découvreur et expliquer ainsi ma vie ?...

A.P. : Peut-être êtes-vous seulement un diapason qui a donné le « la » d'une époque ! Guillaume lui-même à votre retour de New York l’avait compris. Mais il a digéré cette admiration.

B.C. : Vous ne me ferez rien dire contre lui, vous le savez bien... Sinon qu'un jour je lui fis quelques remarques à propos de son poème, L'Arbre, que vous venez de citer et qu'il venait de publier dans une revue et qui était dédié à un de ses camarades. Il convint que, lors de sa publication en volume, mon nom remplacerait celui du camarade... mais lors de la sortie de la plaquette, c'est à une troisième qu'il était offert... Guillaume était comme ça.
Il éclate de rire.
La vérité, c'est, que je suis devenu poète parce que j’avais bien appris à lire, avec le beau livre d’images qui était à ma disposition : l'univers entier. J'ai apporté un certain souffle. Il était normal que d'autres le respirent aussi.

A.P. : En tout cas, bien que vous vous en défendiez, l'écriture était le complément naturel et nécessaire de votre vie d'aventures.

B.C. : Savez-vous comment la pomme tombe de l’arbre ? Et puis le langage est aussi une aventure, ce n’est pas un mensonge que d'écrire, le verbe c'est ce que nous ne pourrons jamais connaître du réel. Seulement, je me moque de l'objectivité. Il s'agit de prendre parti. Ce qu'on appelle la vie actuelle, c'est aussi une vie de l’esprit. La vérité est imaginaire. Il ne faut pas décalquer ni se confesser. J'ai toujours pris soin d’engager ma vie pour recueillir la matière de mes livres. Après on -peut prendre du champ, n'est-ce pas ?

A.P. : Vous êtes le père du journalisme moderne, si, l'on peut dire.

B.C. : Je ne crois pas aux chasseurs d'images, mais au cœur de celui qui voit. Le sensationnel c'est cela ; l'esprit et le cœur du témoin qui rapporte.

A.P. : Mais comment concilier cet appel au cœur et le désespoir qui est vôtre lorsque vous écrivez, par exemple :
« Je mets dans l’amour un seul espoir : l'espoir du désespoir. Tout le reste est littérature » ?

B.C. : C'est en effet une question à poser au vieux brahmane que je suis. J’ai toujours été un contemplatif, mais il m'a fallu de tout temps l'agitation, le dépaysement pour prendre conscience et vivre sereinement. Je ne renie pas les lignes qu’autrefois je traçais d’une plume à peine moins sage que celle d’aujourd’hui : « La sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré et pour être désespéré, il faut avoir beaucoup aimé et aimer encore le monde. ». Vous vous souvenez des vers de « Feuilles de route » : « Tout ce qui m’arrive m’est absolument égal et tout ce que je fais m’est absolument indifférent… ».

Le soir est tombé. Le chien Wagon-lit s'est endormi à ses pieds. Un grand calme pénètre, avec la nuit, dans la pièce. Je me lève silencieusement pour ne pas éveiller Wagon-lit et prends congé d'un signe emportant, comme un talisman, l'image dure et magnifique du visage buriné de mon Compagnon, de ce poète qui a connu toutes les solitudes, qui est à l'abri de toutes les surprises, et dont la présence donne un prix à ce monde. « Cendrars est le minerai brut dont sont faits les métaux les plus rares », a écrit Henry Miller. Pour nous, il reste rien de moins qu'un homme.

 

Certificat de Baptême

Le 29 août 1924, Cendrars recevait une fois de plus le baptême de la ligne « Où allais-je, d'où venais-je, qui le sait ? ». « Je me souviens seulement, le papier en fait foi, qu'on m'a baptisé pingouin ».

Lors de son baptême d'eau
Accompli sur le bateau
« GELRIA >
Que voilà
Moi, Dieu Neptune, hydropathe,
Lion d'eau de l'Équateur,
Mammifère aquatique,
Et Maître hydrodynamique,
De par Odin dominateur,
Je permets I’accès à
M. B. Cendrars

Dans mes régions nautiques
Pour le cours de toute sa vie
J'y joins encore ceci :
De plein gré je l’élève
À l'état de mon sujet,
Ce parcours je lui permets,
Soit par voile ou par vapeur
Soit comme aviateur
Sous-marin ou même nageur...
Dans mon pays océanique
Il (elle) sera de par monde
Traversant mes nobles ondes
Dans une tranquillité profonde
Mon ami (e) mon invité (e)
Sous le nom à lui (elle) donné
PEN;GOUIN
              (Speenhoff)

Équateur, le 29 août 1924
NEPTUNE.

 

«… Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques. » (1)

« Je me souviens que lorsque nous emportâmes d'assaut la crête de Vimy, une alouette s’égosillait. Moi, je me suis arrêté dans ma course, alors que mes camarades culbutaient déjà dans les tranchées… allemandes pleines d'explosions et de cris de carnage, je me suis arrêté dans cette course à la mort, je me suis arrêté pour écouter chanter cette alouette. Elle restait suspendue en l'air, à portée de caillou. La trajectoire des balles, des shrapnells, des obus, des feux de barrage des mitrailleuses tissaient une cage invisible autour d'elle. L'oiseau battait des ailes et chantait. Je souriais, ébloui. C'étaient des trilles d'amour. Le printemps. » (2)

« En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
… J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était alors si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare, croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches et l’or mielleux des cloches…
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod…
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe.
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier. »
…………………………………………..

Du temps où Cendrars collaborait avec Abel Gance… ce document cité tout spontanément lors des discussions du jury d’un grand prix littéraire modifia, paraît-il, le jugement de la majesté qui présidait. Et le « voyou » n’eut pas le prix. (Il s’agissait de Moravagine, candidat au Goncourt en 1926.)

  1. Pâques à New York
  2. La main coupée