ART DE VIVRE
JEAN CAYROL EN 40 QUESTIONS


Jean Cayrol, auteur de « N'oubliez pas que nous nous aimons» (éd. du Seuil), répond à notre questionnaire sur «un art de vivre ».

Croyez-vous à l'amitié ? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d'un homme ?
JEAN CAYROL. -Je crois à l'amitié. C'est chez moi instinctif, beaucoup plus que réfléchi.

Est-ce pour vous surtout un sentiment juvénile? Pensez-vous qu'à partir d'un certain âge on puisse encore nouer amitié ?
Je pense que c'est beaucoup plus adulte que juvénile. Les amis d'enfance que j'ai, je ne les vois plus. Je pense qu'on peut se faire des amis beaucoup plus tard.

•L'amitié vous paraît-elle plus durable, plus grave que l'amour?
Cela n'est pas comparable. Un amour peut être aussi durable que l'amitié et une amitié aussi brève qu'un amour.

•    Croyez-vous à l'amour fou?
Oui.

•    Distinguez-vous la sexualité de l'amour ?
Non.

Le <premier amour» vous semble-t-il celui qui marque pour toujours une vie ?
 Cela dépend des gens. Le premier amour quelquefois est raté. C'est beaucoup plus tard, peut-être, que le premier amour commence.

•    Quelle définition donneriez-vous de l'amour ?
C'est aimer et être aimé.

•    Etes-vous favorable à une certaine liberté dans le mariage ?
Je suis pour la fidélité dans le mariage ou alors ce n'est pas la peine.

•    Pour un écrivain, le mariage est-il une entrave ou une aide ?
Cela dépend évidemment du caractère de celle qui a été choisie. D'une manière générale, je pense que c'est une aide. L'écrivain étant un homme de solitude quand il écrit, il a besoin d'avoir un miroir, quelqu'un qui puisse répondre aux questions qu'il se pose.

•    Regrettez-vous de n'avoir pas d'enfants ?
Bien sûr.

Quelle conception avez-vous de l'éducation ? Quelle importance a-t-elle pour vous ?Quelle influence ont eu vos parents?
J'ai eu une très grande liberté qui était très rare en province au moment où j'étais jeune. Dans ces conditions j'ai eu des rapports tout à fait exceptionnels avec mes parents puisque j'étais libre de faire ce qui me plaisait. Ecrire à Bordeaux, avant la guerre, était une chose délicate.
La chose essentielle est que les adultes puissent écouter les enfants et ne pas dire toujours : «J'exige que...» Cela existe encore comme je viens de le voir en province. Ce que demande maintenant l'enfant, c'est d'être écouté.

•     Croyez-vous à l'expérience ? Qu'elle est transmissible ?
Je ne crois pas à l'expérience.

•     Quels sont les rapports avec les autres indifférence, ennui, curiosité ?
Mes rapports avec les autres sont toujours des rapports passionnés.

•     Croyez-vous aux bienfaits, ou aux inconvénients, de la solitude ?
Je pense beaucoup plus aux inconvénients qu'aux bienfaits de la solitude. A certains moments, il faut un isolement, ce qui est tout à fait différent. Je déteste la solitude.

•     Fuyez-vous la foule?
Des grands magasins, oui.

•     Quelle place occupe l'argent dans votre existence ?
Aucune. Je n'ai jamais essayé de gagner plus qu'il me fallait. Cela ne m'intéresse pas, étant donné que je suis très dépensier. Je ne tiens pas de comptabilité de ce que je reçois, de ce que je dois.

•    Aimez-vous le luxe ?
Bien sûr, comme tout le monde.

L'ambition vous paraît-elle légitime ? Lui sacrifieriez-vous d'autres sentiments ?
Je n'ai aucune ambition. Même si, par exemple, tous mes livres devaient disparaître, cela me laisserait complètement indifférent.

•    Avez-vous cherché la réussite?
Je n'ai jamais cherché la réussite. La réussite pour moi c'est de réussir ma vie, et non pas mes livres.

•     Des sept péchés capitaux, quel est celui qui vous paraît le plus condamnable ?
Le plus condamanable, c'est l'avarice.

•     Celui pour lequel vous auriez le plus d'indulgence ?
La paresse.

•     Quels sont pour vous les qualités les plus grandes ?
La plus grande qualité, c'est la sincérité.

•      Les défauts les moins admissibles?
Tous les défauts.

•      Un écrivain doit-il s'intéresser à la chose politique ?
Oui.

•      Doit-il s'engager politiquement?
A certains moments, oui.

•     Ses opinions politiques doivent-elles se refléter dans son ceuvre ? Automatiquement, on s'en apercevra s'il décrit des personnages dans une certaine société.

•    Croyez-vous à Dieu, en un dieu?
C'est une question secrète que je ne peux pas dévoiler.

•     Pratiquez-vous, avez-vous pratiqué une religion ?
Oui.

•     Votre attitude vis-à-vis de ceux qui les pratiquent ?
Je suis absolument tolérant. Je suis pour qu'on pratique aussi bien le zen que le christianisme.

•     Croyez-vous que l'homme doit rechercher, avant tout, le bonheur. Et quelle serait votre définition du bonheur?
Je ne sais pas ce que c'est que le bonheur. Je ne peux donc le définir. C'est après, seulement, qu'on sait si on a été heureux; sur le moment, on ne le sait pas du tout Qu'est-ce que le bonheur ? Je sais ce que c'est que la joie.

o Pensez-vous que nos contemporain: recherchent le bonheur, et un bonheur qu, mérite d'être recherché?
Ce n'est pas le bonheur qu'il cherche, c'est le bien-être, mais ils en ont peur.

*Comment doit-on conduire sa vie?
Si je le savais, ma vie serait beaucoup mieux.

•     Quelles sont pour vous les valeurs fon­damentales ?
C'est au jour le jour qu'une vie se fait. Malheureusement comme disait quel­qu'un, on n'a pas l'original. C'est un dou­ble que l'on donne et quand on a l'original, c'est qu'on meurt.

•     Vous êtes-vo
us souvent trompé dans la conduite de votre vie ?
Très souvent.
•     Craignez-vous la mort ? Est-ce pour vous une hantise ? En avançant en âge, y pen­sez-vous davantage?
Ce n'est pas une hantise : dans beaucoup d'années de ma vie, j'ai vécu avec la mort. Je n'ai aucune crainte. Il y a un mot peu connu de Gérard Bauër. Quelques jours avant sa mort, j'avais déjeuné avec lui, il m'avait dit cette phrase qui me hante : «Vous savez, Cayrol, ce n'est pas mourir qui est ennuyeux, c'est de cesser de vivre.»

•     Quelle place vous reconnaissez-vous dans le monde d'aujourd'hui?
Aucune.

•     Quelle est votre attitude devant la société actuelle ? Vos espoirs, vos refus ?
Je suis l'homme du présent. Je n'ai pas de mémoire. Je n'ai pas de passé. Je vis l'actualité de ma vie, je vis tous les jours.

*La condamnez-vous ? Pensez-vous que ce qu'on lui reproche tient à la nature humaine ou à ses institutions et à ses mceurs ?
Elle n'est pas condamnable. Elle est ce qu'elle est. Il faut l'accepter telle qu'elle est, c'est-à-dire continuellement se met­tre «au point», «se régler», exactement comme on règle un objectif de caméra.

•     Auriez-vous préféré vivre à une autre époque? Laquelle ?
J'aurais préféré naître l'année prochaine.

•     Etes-vous pessimiste ou optimiste ? Devant notre civilisation, devant la vie ?
On me dit que je suis d'un optimisme irraisonné. Je suis un être angoissé, mais cette angoisse est une angoisse individuelle et non pas une angoisse sur la société dans laquelle je vis.