Henri Cartier-Bresson / André Parinaud
« Henri Cartier-Bresson tel quel »
(Paru dans Muséart ,n°81, avril 1998)

Si vous souhaitez interviewer Henri Cartier-Bresson, il vous recevra avec gentillesse, vous offrira, selon l'heure, café ou thé et vous tendra un petit texte dactylographié. Vous lirez : «Interview, nom féminin. Interrogatoire sans sévices bien qu’éventuellement serré qui, s’il a un but proprement journalistique et s’il consiste en un entretien avec un écrivain, est doué dans son principe même d’un caractère curieusement bâtard : ni tout à fait parlé ni tout à fait écrit, le dialogue théoriquement oral mais destiné à tomber sous les yeux de lecteurs se matérialise en un texte imprimé qui, soi-disant transcription, reste étranger à l’écriture authentique (lieu où la présence de l’auteur se fait la plus sensible bien qu’il se tienne en coulisse) et, vu sa genèse, ne peut être que parole plus ou moins faussée. »

«Je ne réponds pas aux questions, vous dira-t-il. Ma curiosité les précède, mais je sais écouter.» Il s’amuse et il ajoutera : «Il y a vingt ans que je ne prends plus de photos. Aujourd’hui je dessine des portraits, des paysages, des nus. Je suis un libertaire, peut-être même un révolutionnaire.»
Et il est vrai que toute sa démarche est marquée par sa fréquentation des Surréalistes. Il le reconnaît volontiers et cite Max Ernst comme symbole de cette amitié. Son œil brille malicieusement si vous dites qu'il en a conservé «l'enfance du regard».
Il me tend alors une photographie de Che Guevara : «C'était lors d'une rencontre à Cuba.» Quelle lueur dans l’œil, quelle subversion dans le sourire !
Nous regardons de la fenêtre de son appartement, rue de Rivoli, le jardin des Tuileries.
«En bas de mon escalier, dit Cartier-Bresson, je voudrais faire classer le pommeau de la rampe qui a été palpé et caressé par Cézanne, Monet, Pissarro et leurs amis.»
Beaucoup de choses ont changé, lui dis-je.
«Oui, mais les références demeurent : la gare D’Orsay et le Dôme des Invalides  sont toujours là, et sous nos yeux, le paysage même peint par Cézanne et par Manet.»
Les circonstances ont fait que l’appartement du dessous au quatrième étage était autrefois occupé par Victor Choquet, le célèbre collectionneur de Delacroix, ami de Cézanne et de Renoir. Et c’est à cet endroit même que Monet, en 1876, a peint les trois tableaux des Tuileries que nous connaissons. Il sont là, dans leur «naturel» même, sous nos yeux, sur les cimaises de l’appartement d’Henri Cartier-Bresson.
Il me fait remarquer que l’on a dû couper quelques arbres, trop vieux, mais que l’essentiel est figé pour l’Histoire. La référence c’est cet instant du regard immobilisé par la peinture. Je m'étais toujours demandé qui étaient les Cartier-Bresson avant d'être le nom composé le plus célèbre de l'art photographique.
Il me répond que les Cartier sont une très ancienne famille d’agriculteurs qui était installée près de Paris, à Chanteloup, en Seine-et-Marne. Les Bresson, eux, habitaient le Sentier à Paris. Les familles se connaissaient. La mère du futur grand-père Cartier lui proposa d’aller travailler chez les Bresson. Il accepta d’abord puis refusa un jour sans trop de raison apparente. Sa mère se fâcha  et l’obligea à obéir. Résultat : il épousa la fille Bresson. «Telle est la généalogie.»
L’histoire artistique devait enregistrer l’avènement d’un oncle, Louis Cartier-Bresson qui devait mourir sur le champ de bataille lors de la Première Guerre Mondiale et fut élève de Cormon et Prix de Rome en 1910. «Je possède toujours quelques toiles que j’admire.», souligne Henri Cartier-Bresson.
«J’ai toujours dessiné et lu. Je n’ai jamais cessé de m’encombrer d’esquisses.»
Je l’interroge sur son goût de la lecture en regardant sa bibliothèque.
«Il me vient sans doute de ma mère. J’ai encore aujourd’hui de merveilleux petits livres qu’elle portait à tout moment — il me tend un paquet de minuscules ouvrages où je lis Héraclite : Pensées, Démocrite, Spinoza, Bacon —. Il suffit de feuilleter et on est emporté par la qualité et l’imaginaire d’une pensée. Je n’ai jamais résisté à cette attraction. C’est l’éditeur Tériade, plus tard, qui m’a révélé l’art du livre et de l’écriture. J’écris à l’encre de chine. On ne peut pas délayer.»
À quatre-vingt dix ans, Henri Cartier-Bresson n'a cessé de faire grandir sa  passion : la peinture. «Enfant, je peignais tous les dimanches et les jeudis je dessinais. Jacques-Émile Blanche, notre voisin en Normandie, m’avait encouragé et plus tard, André Lhote, m’accepta dans son atelier, en 1927.»
Sur ces distractions d’adolescent, il confie : «Je fréquentais les cinémas. J’aimais alors beaucoup Potemkine, la Jeanne d’Arc de Dreyer, Les Rapaces...»
L'événement, lors de sa majorité, fut son départ pour l’Afrique : «Après un échec amoureux à vingt-deux ans vers 1931, je suis parti avec un bateau, «un pinardier», pour la Côte d’Ivoire avec Rimbaud et Conrad dans mes poches. Je faisais de petits boulots à bord pour payer mon voyage. En arrivant, j’ai sauté à la mer et je suis devenu chasseur pour survivre.»
Comment deviner le jeu du hasard dans ces circonstances. L’entrée de la photo dans son existence est fondée sur un très ancien souvenir : «Avant de partir, j’avais acheté un appareil photo (9 X 12) à pied, avec voile noir. Je ne pouvais évidemment photographier que l’immobile avec un obturateur qui était un bouchon d’objectif. À mon retour en France, la mousse avait envahi les photos. J’ai découvert le Leica et je me suis promené dans la ville pour prendre le monde en flagrant délit.
Sur les relations du dessin et de la photographie, Henri Cartier-Bresson établit des distinctions remarquables de finesse. «Pour moi, le dessin est une méditation alors que la photographie est une action immédiate. Une impulsion spontanée, d’une attention visuelle perpétuelle. Qui saisit l’instant et son éternité. La graphologie du dessin élabore ce que notre conscience a saisi de l’instant. Voilà la différence.»
Pour fixer les nuances de cette analyse, Henri Cartier-Bresson commente : «Je me répète : Paul Valéry croyait que le dessin était la plus obsédante tentation de l’esprit.» Il souligne : «Ma passion n’a jamais été pour la photographie «en elle-même», mais pour cette merveilleuse possibilité que nous avons, en s’oubliant soi-même, d’enregistrer en une fraction de seconde l’émotion procurée par le sujet et la beauté de la forme, c’est-à-dire une géométrie éveillée par ce qui est offert. Je dirais que le tir photographique est un carnet de croquis. J’ai toujours bénéficié de la chance du regard, de la chance tout court comme dans ma vie.»
La chance ! mot magique, n'est-ce pas ? En toute simplicité, il l'évoque par une expression : «Je suis un évadé !»". Il explique qu’en 1943, après s’être évadé comme soldat prisonnier en Allemagne, il est devenu Résistant et s’est réfugié avec un groupe à Lurs. «Un matin j’ai décidé de me rendre à Paris. Vingt-quatre heures plus tard, un traître nous livrait à la Gestapo !»
Cette chance l’a-t-elle servi dans les relations «journalistiques» que le photographe a nécessairement eu avec l’actualité ?
«Je ne suis pas un journaliste. Je suis attentif à la vie. Je me livre à mon intuition et, je me répète, à ma chance.»
Les grandes expositions qui lui sont consacrées en Angleterre et au Japon offrent la plus étonnante galerie de portraits célèbres qui se puissent rassembler, de Picasso à Paul Valéry, de Faulkner à Breton — étonnant inventaire des gloires de sa génération. Toutes les personnalités sont saisies dans la fulgurance d'une image qui offre l'imaginaire de leur identité. Cartier-Bresson nous restitue par les visages de la célébrité le sismographe culturel d'une époque. En chacun, il a capté l'essentiel.
Une perception intuitive ? peut-être. Mais, sans aucun doute, beaucoup d'attention, de vivacité... et d'amitié.
Il commente : — Ainsi avec Alberto Giacometti, j’ai très vite découvert qu’il avait les mêmes passions que moi : Cézanne, Van Eyck et Uccello. Il disait d’eux avec amitié : «Ce sont des monstres». Sa grande intelligence était aux sources de sa sensibilité. Il avait des ongles de sculpteur, toujours noirs, sa tactilité était sans cesse en marche.» N'est-ce pas cela être en phase ?
On peut s'interroger : cette sensibilité qui unit dans le même élan le poète, le peintre et le photographe, n'est-ce pas l'essentiel de la démarche créatrice qui s'est manifestée, dès l'origine, par un accord profond avec la vision surréaliste ?
Avec modestie, Cartier-Bresson évoque sa mémoire chargée de souvenirs : «La première fois que j’ai rencontré André Breton, il portait une chemise saumon, c’était en 1938, dans un café de la place Blanche. Nous avons depuis conversé bien des fois et même dans le village de Saint-Cirq-Lapopie, merveille médiévale dans la falaise au-dessus du Lot. Il cherchait des agates dans le courant. «Une recherche ésotérique.», disait-il.»
Comment le photographe prestigieux a-t-il laissé la place au portraitiste et au peintre ?
«C'est Tériade, ami attentif, qui me dit un jour, en 1973 : «tu as tout donné de ce que tu pouvais faire en photographie. Remets-toi à la peinture et au dessin. Remets-toi à l’écriture.» Je l’ai entendu. D’ailleurs beaucoup de peintres ont pratiqué la photo comme Degas, Bonnard, Vuillard, Lautrec comme explorateurs du réel.»
La vérité est sans doute que «l'artiste» Cartier-Bresson a toujours voulu saisir le silence intérieur et l'insolite des êtres. Le reporter était d'abord un poète qui sillonnait les routes d'Europe avec son ami André Pieyre de Mandiargues mais aussi les chemins de l’Asie, les forêts du Canada, toujours avec le léger bagage de son appareil. Puis, avec cinq photographes indépendants, en 1947 il a fondé la coopérative Magnum photos, avec un objectif :  le reportage. «Une seule photo peut suffire, dit-il. La résonance de son contexte est essentielle.»
Mais qu’est-ce qu’un reportage ? Cartier-Bresson s'est expliqué avec nuance sur ce sujet : «Il s’agit de prendre la photographie à la même allure que l’événement. L’écrivain peut réfléchir, le photographe doit avoir l’œil aigu sur le sujet. Jamais de nonchalance du regard. Ce qui disparaît l’est pour jamais. Toute l’originalité du métier est là. On compose en pressant le déclic. Tout est dans l’œil, le compas et la section d’or. La captation de l’image est une joie, physique et intellectuelle.»
Son éthique est l’anarchie, à la façon des bouddhistes pour lesquels la maîtrise de l’esprit permet seule d’accéder à l’harmonie et de l’offrir aux autres par compassion.
Nous pouvons ainsi mieux comprendre les forces mentales, sensibles, créatrice qui l'ont conduit de «l'art de l'image» objective à «l'écriture du dessin» sensible et à la palette de la couleur.
Ses expositions actuelles à Londres, et à Tokyo, de cent cinquante dessins et peintures, sont la meilleure réponse à faire après quarante ans de regard passionnel sur l'actualité du monde. «L'important, pour moi aujourd'hui, conclut-il, est de m'asseoir devant un motif avec ma canne-siège et mon carnet. Ainsi j'aime les arbres. Je voudrais toujours les regarder avec le même émerveillement de l'enfance.»