Pierre Cardin / André Parinaud

"Je me définis comme un aventurier passionné par le monde. Je ne suis pas un faiseur d'habits, mais un artiste qui maîtrise la matière.
 Je ne suis pas la mode, Je la précède."

 

Pour la première fois Pierre Cardin, leader mondial de la créativité française évoque la réussite de sa vie en cinq émissions avec André Parinaud (du 27 au 31 janvier de 11h30 à 12h sur France Culture)

Cardin c'est 800 usines et 190 000 personnes qui travaillent pour sa griffe, 640 licences dans 94 pays, image de la qualité et de la jeunesse et son action s'étend aux jouets, aux accessoires, aux caravanes, aux produits alimentaires, aux planches à voile. Il met sa griffe sur des bicyclettes, des Cadillac.

Pierre Cardin a plongé dans sa vie avec une lucidité attentive et passionnée — faisant ainsi surgir histoires, personnages, anecdotes et philosophie avec une acuité merveilleusement, révélatrice de la réalité d'un monde — dont il est l'un des témoins-vedettes depuis un demi-siècle.

Nous suivons le petit garçon qui quitte à deux ans le village de San Biaggo di Callalta, où il est né en 1922 à vingt kilomètres de Venise. Il se souvient encore du long et noir tunnel sous les Alpes qui le conduisit en France. Nous le voyons grandir, rêver des robes de poupée des petites filles, devenir comptable, en pleine guerre, de la Croix-Rouge à Vichy, avec l'étonnante rencontre d'une voyante qui lui prédit "le plus étonnant des succès ... jusqu'à Sydney" et un incroyable rendez-vous avec la chance à Paris.
Et c'est en effet la rencontre, un dimanche d'hiver, dans la capitale, où il est arrivé la veille, dans une rue déserte, Faubourg Saint-Honoré, d'un homme providentiel qui le fait entrer chez Paquin. Christian Bérard le remarque, puis Jean Cocteau. Il dessine et travaille sur les costumes de "La Belle et la Bête". Se lie d'amitié avec Christian Dior. Il a vingt-quatre ans.

En 1950, il crée sa propre Maison de Haute-Couture. Invente la robe bulle. Lance une boutique pour hommes : Adam. Il affirme son génie commercial et créateur avec la plus brillante idée de marketing du demi-siècle : le "Prêt-à-Porter". Succès prodigieux.
Réponse de ses concurrents : il est exclu de la Chambre Syndicale de la Haute-Couture ... seulement un an plus tard, tous l'imitent !

En 1960, il met sa griffe sur tous les produits de qualité qui le sollicitent et touche 7 à 10% des royalties sur tous les vêtements et 3% sur les produits.

En 1965, ses revenus personnels sont estimés à 20 millions de dollars. Il dit nonchalamment à Truman Capote : "Je donne mon nom seulement aux meilleurs produits. Donner son nom, c'est comme une Reine ou un Président qui honore une réception de sa présence." Il détient 50% du marché de la chemise d'homme. Le secteur "hommes" va représenter 40% des ventes Cardin et le chiffre d'affaires, qui est alors réalisé dans les seuls Etats-Unis, est de 240 millions de dollars.
Il est alors le "chouchou" de tous les grands journalistes de mode.

Le plus incroyable est sans doute son organisation : "Je suis un patron pas comme les autres.", dit-il. "Je ne réunis jamais tous mes directeurs pour des conférences, ce serait perdre du temps. Je vais les voir dans leurs propres bureaux. Je ne fais pas faire d'études de marché pour prendre une décision. Je prends l'avion, je vois sur place. Je suis un homme d'affaires et j'en suis fier. Je parcours le monde, j'essaie de le comprendre, j'anticipe ses évolutions. Je n'aime pas les théories toutes faites, comme par exemple le "fabriquons Français et exportons". L'égoïsme national n'est pas un bon calcul. Je ne rapatrie jamais la totalité de mes royalties, j'investis sur place.

En 1970, Pierre Cardin ouvre "L'Espace Cardin", en rachetant et en réaménageant le Théâtre des Ambassadeurs : "Créer, pour moi", dit-il, "au sens complet du mot, ne supporte aucune concession à la facilité. La qualité principale d'un créateur est de visualiser et de concrétiser un nouveau mode de vie." Son Théâtre présente Bob Wilson, Marlène Dietrich, le "Nô" japonais, Fernand Léger, Pylobolus (250 productions en vingt ans).

 "Je suis un des premiers dans le monde à avoir pensé qu'une culture universelle pouvait servir une marque de vêtements. J'ai ainsi inauguré avec la politique de mécénat des grandes entreprises d'aujourd'hui.
Je veux que l'on parle de mon entreprise dans tous les domaines de la mode, du rock ou du chocolat, de la danse, de la peinture et de la sculpture.
J'y ai rencontré les plus grands acteurs, les meilleurs metteurs-en-scène, les plus jolies actrices."

A propos de sa passion pour Jeanne Moreau, Pierre Cardin explique son idée du foyer, du couple, de la solitude, des enfants, de sa famille. Il parle de l'héritage et du futur de son entreprise.

En 1980, il célèbre à New York, au Metropolitan Museum, ses trente ans de création, comme au Japon au Museum Sogetsu Kakain. Il reçoit son troisième "Dé d'Or" à Paris.

En mai 1981, il rachète à Louis Vaudable, pour la somme de 20 millions de dollars, le restaurant "trois étoiles" "Maxim's" de Paris, fondé en 1893.

"Il était nécessaire de revitaliser ma griffe. J'avais tellement démocratisé le sigle "Pierre Cardin" qu'il perdait un peu de son prestige. Le nom de "Maxim's" est presqu'immortel. Il a traversé le temps. Il existera encore lorsque tout le monde aura même oublié le nom de Cardin."

Il a créé sept restaurants "Maxim's" après Paris, Londres, Mexico, Bruxelles, à Rio de Janeiro, Moscou, Bombay et Pékin. Il a également fondé la "Résidence Maxim's", avenue Gabriel, un des hauts-lieux de Paris, et dans le même temps, un très grand nombre de licences hôtelières, soigneusement sélectionnées, fondant d'autre part un réseau de "Minim's" pour un autre public. Il existe aussi le "Maxim's des Mers", somptueux bateau de croisière.

En 1978, Cardin choque les dirigeants chinois avec un défilé de mode confidentiel, et l'année suivante, son défilé de mode s'effectue devant 18 000 personnes dans un stade de Pékin. Il fait rêver tout le continent chinois,.
"Lorsque je suis arrivé, l'Ambassadeur de France m'a interpellé : que venez-vous faire dans ce pays ? On m'a dit la même chose lorsque je suis arrivé à Moscou,
Et en 1986, je signais personnellement en Union Soviétique un contrat d'Etat avec les Ministres de l'Industrie Légère et du Commerce Extérieur, qui prévoyait la fabrication de costumes d'hommes et de femmes dans 32 usines avec 100 modèles par an.
"Je ne suis pas un patron comme les autres. C'est vrai, je l'ai dit, et je le répète, car j'ai créé de toutes pièces mes entreprises. Je les connais comme des enfants ou des petits-enfants. Je suis à l'aise pour les suivre. Je contrôle tout. J'avais, à trois reprises, délégué ma confiance, et j'ai été échaudé. C'est moi qui signe tous les chèques de tout mon personnel : 300 chèques par jour environ. Je contrôle mes 840 licences. J'ai plus de contrats que Christian Dior (300 licences), qu'Yves Saint Laurent (200). Je n'ai pas de juriste, pas de directeur financier, pas de directeur général, ni plan de travail. Je signe tous les contrats. J'ai horreur du gaspillage. C'est ainsi que j'ai supprimé les services d'un transporteur chargé de conduire la navette entre mes usines et le domicile des employés, j'ai acheté un mini-car et j'ai économisé 10 000 F par mois."
"Une seule formule, être un leader, c'est-à-dire prendre des risques, être le premier partout. Et je fais chaque année trois fois le tour du monde — au moins. »

"En 1990, The Victoria and Albert Museum de Londres a célébré quarante années de création, c'est-à-dire 20 000 modèles, 4 000 dans mon musée personnel, c'est-à-dire à citer dans une anthologie. A cette occasion, je me suis rendu compte que j'étais réellement libre de tenter toutes les expériences qui me plaisaient, quand je le voulais. Je suis maître de mon destin."

"Le monde entier voit en moi un capitaliste, mais d'un type particulier. Je suis un gestionnaire sensible, capable de rentabiliser une entreprise en multipliant les économies, mais aussi d'investir au maximum pour décupler les possibilités. L'argent doit servir à créer du travail pour les autres. C'est sa seule justification.

Mes journées commencent à 8 heures. J'ai 30 à 40 rendez-vous quotidiens et je me couche rarement avant 1 heure du matin. Ma chambre ressemble à une cellule de moine. J'ai la même voiture depuis des années. Je n'ai pas de cuisinière ni de femme de chambre. Je vis avec ma sœur qui a vingt ans plus que moi.  J'aime ma solitude. Le moteur de ma vie reste l'imagination. Je crois qu'une de mes facultés majeures est ma capacité d'attention. Je photographie tout. Je n'oublie que peu de choses. Je ne suis jamais fatigué, jamais malade, je crée et j'invente constamment."

"Dans la réalité, je n'ai besoin de rien. C'est de pouvoir être seul qui est ma plus grande richesse."
"Je me définis comme un aventurier passionné par le monde. Je ne suis pas un faiseur d'habits, mais un artiste qui maîtrise la matière. Je ne suis pas la mode, je la précède."
"J'aime collectionner les bibelots, les meubles; je fréquente les Puces, j'entasse, je garde tout. Je ne donne pas, je léguerai."
"Au fil des ans, j'ai constitué, par réflexe de prudence, un capital, véritable patrimoine immobilier, rue du Faubourg Saint-Honoré, avenue Marigny, rue Royale, rue Boissy d'Anglas, rue de l'Elysée, place François 1er. Quand il y a quelque chose à acheter, je l'achète. Ainsi à Port La Galère où j'avais ma maison, un jour les magasins du Port ont été à vendre et personne n'en voulait. Je les ai tous acquis."
"Je crois que j'ai beaucoup de chance, mais je fais tout pour la mériter et la servir."