Albert Camus
L'écrivain engagé

 

Lorsque j'ai connu Albert Camus, j'avais abandonné toute perspective politique. J'avais renoncé à fréquenter le milieu et je n'éprouvais que mépris à propos des positions « colonialistes » dominantes. L'intérêt de la découverte des ressources créatrices de l'humain me dis­simulait mon hérésie: comment, en effet, croire à l'Homme et accepter son esclavagisme proclamé?
La vérité profonde était que cette société était dominée par les intérêts personnels ou nationaux égoïstes et je m'étais retiré du jeu.
Albert Camus me démontrait que l'engagement philosophique était la base de la qualité d'un comportement. Je le découvris tout d'abord en lisant Le mythe de Sisyphe qui me mobilisa sur « le champ du possible » et je résolus d'accorder mon attention au dossier algérien et africain. Certes Camus m'apparaissait comme un homme de théâtre et un journaliste, puis ce fut la parution de L'Etranger et de La proclamation de l'absurde du Sens et du Destin qui, je l'avoue, me rassurait sur mon indifférence - dans un monde en chaos, comment décider de la vérité?
La parution de Combat, son journal que je lisais quotidiennement et sa critique de l'information me maintenaient dans un état de révolte qui me semblait de bon aloi, d'autant que ses adversaires - communistes et catholiques - devenaient odieux.
La controverse avec Sartre, qui détruisit leur amitié, relevait pour moi du langage littéraire. Pendant que les deux leaders se disputaient l'attention publique dans une lutte dérisoire, les clans s'organisaient... puis ce fut sa mort accidentelle soudaine.
Quand Combat entra en crise après la grève des imprimeurs, j'acceptai de publier quelques articles signés Pindare - en souvenir de mon admiration pour le philosophe. J'exprimai mon espoir des lendemains de notre Histoire. Albert Camus me laissait sur le bord de la route où j'avais failli m'engager - mais son exemple, malgré son courage et sa foi, s'était révélé tel un message littéraire, je le répète_, certes d'une langue admirable - mais réduit aux acquêts. Et que pouvait signifier d'ailleurs l'action publique militante pour un "sans parti" ! Je restai en alerte et en résistance.

 « Je n'ai pas appris la liberté dans Marx... je l'ai apprise dans la misère. » Albert Camus résumait ainsi le premier engagement de sa vie. Cette misère, le petit garçon qui naquit le 7 novembre 1913 à Mondovi, dans le département de Constantine, devait en subir, très vite en effet, les vagues cruelles. Catherine Sintès, sa mère, d'origine espagnole, était servante ; Lucien Camus, son père, petit-fils d'Alsacien, ouvrier agricole. Le couple a déjà un enfant d'un an. Dix mois plus tard, Lucien est tué lors de la bataille de la Marne, et l'éclat d'obus trouvé dans sa chair, qui l'a fait agoniser pendant une semaine après l'avoir rendu aveugle, sera envoyé à la veuve et aux orphelins. « J'ai grandi, écrira Camus dans LÉté, avec tous les hommes de mon âge, aux tambours de la première guerre, et notre histoire depuis n'a cessé d'être meurtre, injustice et violence. »
Catherine Camus et ses deux enfants quittent Mondovi pour Alger. Les ménages et une pension leur permettent de vivre pauvrement dans un « deux-pièces », près d'une grand-mère et d'un oncle infirme, artisan tonnelier. « Ce quartier, cette maison ! Il n y avait qu'un étage, et les escaliers n'étaient pas éclairés... Les soirs d'été, les ouvriers se mettent au balcon... Chez lui, il n'y avait qu'une toute petite fenêtre. On descendait alors des chaises sur le devant de la maison et l'on goûtait le soir... Nuits d'été, mystères où crépitaient des étoiles ! »
Une des images clés de la personnalité poétique de celui qui deviendra l'écrivain Albert Camus se trouve symboliquement déjà dans l'évocation de ce souvenir. « Il y avait derrière l'enfant un couloir puant et sa petite chaise, crevée, s'enfonçait un peu sous lui. Mais, les yeux levés, il buvait à même la nuit pure. »
Sa misère « prolétaire » est en effet algérienne, c'est-à-dire tempérée par les quatre éléments de la nature épanouie: le soleil éclatant, la mer éblouissante, le ciel pur et l'humanité truculente et drue des gens de Belcourt ceux de Bab-el-Oued, où l'on épuise en dix ans l'expérience d'une vie d'homme (... ) "on a sa morale, et bien particulière".
 On ne « manque » pas à sa mère. On fait respecter sa femme dans les rues. On a des égards pour la femme enceinte. On ne tombe pas à deux sur un adversaire parce que « ça fait vilain ». Pour qui n'observe pas ces commandements élémentaires, « il n'est pas un homme », et l'affaire est réglée...
La chimie de ce terreau de l'enfance n'aurait pas sa richesse exacte s'il ne s'y ajoutait la révélation de la bonté et de la connaissance. L'orphelin, soumis à la pauvreté, marqué par l'injustice et la guerre, élevé dans un pays de soleil, de fatalisme et de violence, devait achever sa prime jeunesse par la rencontre de l'homme bon: Louis Germain, l'instituteur qui sut persuader la mère de le présenter à l'examen des bourses du secondaire.
Albert Camus à dix ans est donc élève boursier an lycée d'Alger. Il vient de se glisser dans la faille étroite qui permet quelquefois dans notre monde moderne, à l'enfant doué d'un ouvrier, de trouver la chance d'échapper à sa condition par le savoir.
L'adolescence commence par des lectures. À Roger Quilliot, il citera, parmi les livres marquants de sa jeunesse, La Voie royale qu'il a lu à dix-sept ans, La Condition humaine, puis La Douleur d'André de Richaud dont la lecture, en 1931, déterminera pour une part sa vocation littéraire ; Proust, Les Iles de jean Grenier. Sa vie un peu humiliée de boursier, dans un lycée bourgeois des années 25, est sans histoire. Le bon élève est aussi gardien de but du Racing universitaire d'Alger. L'adolescent un peu frêle découvre le sport, « la joie des victoires si merveilleuses lorsqu' elles s'allient à la fatigue qui suit l'effort ». Mais, un soir, après un match, il prend froid. Il s'alite. Déchirure du poumon. Tuberculose. Son état exige des soins et il quitte la maison familiale. Après l'épreuve de la misère, la maladie. Et déjà Camus se révèle lucide, calme, fortifié par l'aiguillon de la souffrance. « Cette maladie, dira­t-il plus tard, sans doute ajoutait d'autres entraves, et les plus dures, à celles qui étaient déjà les miennes. Elle favorisait finalement cette liberté du cceur, cette légère distance à l'égard des intérêts humains qui m'a toujours préservé du ressentiment... »
C'est « un étudiant de qualité très rare », selon le mot de M. Jacques Heurgon, que Jean Grenier et Paul Mathieu eurent comme élève de khâgne au lycée d'Alger. Il va préparer jusqu'en 1936 un diplôme d'études supérieures sur les rapports de l'hellénisme et du christianisme à travers Plotin et Saint Augustin. Le prêt d'honneur qui lui est consenti lui permet à peine de subvenir à ses besoins. Il travaille à l'Institut météorologique. Chaque année de cette période est marquée par un événement, en même temps que l'histoire des hommes s'accélère.
En 1933, Hitler accède au pouvoir. Albert Camus se marie. Il rompt ce lien, hâtivement établi, en 1934, tandis qu'il adhère au Parti Communiste. Puis Pierre Laval pactise avec Staline, les Soviets cessent de soutenir les revendications musulmanes et le Parti Communiste modifie sa « ligne ». Camus déchire sa carte. Il découvre Le Temps du mépris de Malraux et Service inutile de Montherlant. En 1937, un examen médical lui interdit de se présenter à l'agrégation. Albert Camus a vingt-trois ans. Il est une sorte de prolétaire intellectuel mal portant, sans métier, qui a fait l'amère expérience de la misère, de l'injustice, de l'idéalisme et de l'amour.
Le 17 juillet 1936, la guerre civile éclate en Espagne Pour le monde, c'est l'heure du choix. En France, c'est le succès du Front Populaire, cependant qu'une délégation d'une commission de colons algériens déclare à M. C.A. Julien, à Matignon : « Nous ne tolérerons jamais que, dans la plus petite commune, il ait un Arabe pour maire. » Albert Camus, lui, se jette corps et âme dans deux aventures qui lui permettent de s'accomplir et d'échapper à la terrible logique de sa condition: le théâtre et le journalisme.
Son physique de jeune premier le fait engager comme acteur dans la troupe théâtrale de Radio Alger. Il y joue les classiques et surtout Molière, quinze jours par mois, dans les villages d'Algérie. Puis s'inspirant des idées de Copeau et de Dullin, Camus organise une troupe d'amateurs, « l'quipe », dont la foi supplée l'inexpérience et qui prête vie au Retour de l'enfant prodigue de Gide, aux Frères Karamazov, à La Célestine de Rojas, au Paquebot Tenacity de Vildrac, à l'Article 330 de Courteline, au Baladin du monde occidental de Synge, à La Femme silencieuse de Ben Jonson, au Prométhée d'Eschyle, au Don Juan de Pouchkine, aux Bas fonds d'après Gorki. Comédien, le jeune homme est aussi metteur en scène et machiniste. Mais il se révèle en écrivant Révolte aux Asturies - hommage aux morts d'Oviedo (1933) - sa première pièce, expression d'un travail collectif. Le titre, le style et le sujet mettent en évidence que l'imagination créatrice du jeune auteur est inséparable de l'engagement vital qu'Albert Camus a déjà pris et que sa carrière de journaliste, qui commence, rend très vite scandaleux - sinon dangereux. Le Gouvernement général d'Algérie interdit d'ailleurs toute représentation.
Il a renoncé définitivement à l'agrégation, et à la sécurité qu'offrait le professorat. Il refuse d'ailleurs « un poste » au collège de Sidi-Bel­Abbés et songe à écrire un essai sur Malraux. En 1937, il séjourne en Savoie, visite Florence, Gênes et Pise. Il lit Nietzsche, Spengler. Le jeune homme qui revient à Alger en cette fin d'année 1938 est, comme l'écrit parfaitement son ami Morvan Lebesque, un « écrivain bâtard, produit du désordre de son temps... Un homme sans contrat ni métier ».
Pascal Pia lui propose de collaborer à Alger républicain qu'il vient de fonder, un journal « pas comme les autres », où il tiendra successivement toutes les rubriques, de l'éditorial aux faits divers. La chronique littéraire lui donnera même l'occasion, en septembre 1938, de fixer son jugement à propos de La Nausée de Sartre, dont il récuse le sens de la laideur. « Sans la beauté, écrit-il, l'amour ou le danger, il serait facile de vivre. » De même, à propos du Mur de Sartre, il écrit: « Constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement. » Mais c'est comme reporter qu'il trouve l'occasion de s'engager dans la bataille pour la liberté, de trouver sa ligne de conduite. Dans l'affaire Rodent, il prend la défense d'un pauvre commis de ferme, injustement accusé. Il défend le cheik El Okby. Il stigmatise les effroyables conditions de transport des forçats en Guyane. Il enquête enfin sur la grande misère de la Kabylie. Comme Camus l'écrivait dans un éditorial: « Il n'est pas de spectacle plus désespérant que cette misère au milieu du plus beau pays du monde... Dans la région de Djemaâ-Saridj, les hommes (Arabes) sont payés huit à dix francs, et les femmes, cinq francs par jour. Autour de Michelet, le salaire agricole moyen est de cinq francs, plus la nourriture, pour dix heures de travail. Mais on retient directement sur cet argent, et sans prévenir les inté­ressés... Neuf cent mille enfants indigènes se trouvent actuellement sans écoles. »
Albert Camus observe, expose, prouve que le colonialisme cherche à maintenir systématiquement la misérable condition musulmane qui fonde la prospérité économique de ses privilèges. « Il est méprisable de dire que ce peuple n'a pas les mêmes besoins que nous... Il est curieux de voir comment les qualités d'un peuple peuvent servir à justifier l'abaissement où ou le tient et comment la sobriété proverbiale du paysan kabyle peut légitimer la faim qui le ronge. » Il intitule ses articles « La Grèce en haillons », « Un peuple qui vit d'herbes et de racines », « Des salaires insultants ».
La France a fait de l'Arabe un étranger dans sa patrie. Le ton de ses articles est unique dans la presse algérienne; son courage comme sa pondération sont une provocation qui lui vaut l'hostilité de tous les gens en place. Mais Camus a trempé sa volonté et découvert la valeur d'un engagement qui exalte sa propre condition. Les textes de cette époque montrent qu'Albert Camus a parfaitement entrevu l'exemplaire fraternité des races - « par l'alliance dans le respect mutuel » - dont l'Algérie pourrait devenir le creuset et comment cette communauté pourrait influencer l'évolution même de l'Europe. Tout était encore possible... Mais déjà rien ne l'était plus - excepté le pire - car la guerre est aux portes de l'Histoire. Les Français d'Algérie semblent ne se douter de rien, si ce n'est le petit groupe d'intellectuels rassemblés autour du libraire-éditeur Charlot qui anime la revue Rivages: Gabriel Audisio, René Jean Clot, Claude de Fréminville (un des camarades de lycée d'Albert Camus), jean Grenier, son professeur, Emmanuel Roblès, Charles Poncet. Tous croient à l'aventure algérienne, à une grande espérance sociale, au « droit pour tous à la vérité et à la justice ».
Pour Albert Camus, l'amitié du groupe est aussi précieuse que la qualité du message. Le jeune homme solitaire qui habite « une chambre nue meublée seulement d'un long coffre qui lui sert à la fois d'armoire à linge et de lit » - trouve parmi ses amis une chaleur humaine riche de pudeur virile. Après les batailles que le jeune journaliste anime dans Alger répu­blicain, puis en 1939 dans Le Soir républicain, lorsque son travail du matin est achevé, il aime rassembler ses amis autour de lui, au cours de repas improvisés et pleins d'entrain. Albert Camus apparaît comme un camarade sans faille, La « religion » de ce jeune homme de vingt-cinq ans, c'est la mer et le soleil. « Grande mer, toujours labourée, toujours vierge, ma religion avec la nuit! » Et cet amour n'est pas platonique, il se livre à lui avec volupté.
Une des valeurs de la pensée de Camus tient, sans aucun doute, dans cette affirmation : « Il n'y a pas de honte à être heureux et j'appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Pour lui, tout son royaume est de ce monde et il ne s'approchera jamais assez de lui. Mais cet « excès de biens naturels » est desséchant, cette exaltation de la liberté dans le présent sans cesse renouvelé, cette « fête de la terre et de la beauté » débouche sur l'évidence de la mort, « cette aventure horrible et sale ». Cette certitude inscrite dans la splendeur de tous les étés, dans toutes les joies, cette c o n d a mnation ne peut être acceptée sans révolte. Dans tous les écrits de Camus, la mort et la révolte sont en filigrane. Ses souvenirs de Florence sont inséparables de la vision des tombes ; et la tête de mort posée sur une table des Franciscains est l'image forte qu'il a emportée de Fiesole. Devant toutes les pierres tombales qui sont comme les cosses de toute vie, il affirme : « Je ne vois pas ce que l'inutilité ôte à ma révolte je sens bien ce qu'elle ajoute ? » Celle réaction de l'âme même est la ligne de force la plus profonde de la personnalité de Camus.
Le lieu natal, l'éclat de la nature, une hérédité castillane, la misère, l'humiliation, l'injustice - ce complexe qui a créé le climat où se sont épanouis un cœur et un esprit, peut se résumer dans cet « orgueil de la condition d'homme » que Camus accepte avec toutes ses conséquences. Déjà l'essentiel d'une pensée, d'une vocation, d'un destin est fixé. La misère même ne peut plus l'atteindre: « La pauvreté n'a pas été un malheur pour moi ; elle a toujours été équilibrée par les richesses de la lumière... Il va une solitude dans la pauvreté, mais une solitude qui rend son prix à chaque chose. » Chez Charlot, il a publié L'Envers et l Endroit et Noces où toutes les données de son oeuvre future sont clairement inscrites.
« Même mes révoltes ont été éclairées par la lumière. Elles furent presque toujours... des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière... La misère m' empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l ' h istoire, le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. C est ainsi, sans doute, que j'abordai cette carrière inconfortable où je suis, m'engageant avec innocence sur un fil d'équilibre où j'avance péniblement sans être sûr d'atteindre le but. Autrement dit, je devins un artiste, s'il est vrai qu'il n'est pas d'art sans refus ni sans consentement. »
Le 3 septembre 1939 éclate la seconde guerre mondiale. Par solidarité, Camus veut s'engager. Son état de santé le fait ajourner. L'hostilité larvée que lui manifeste le Gouvernement Général se cristallise. On lui refuse tout emploi. Il est obligé de quitter l'Algérie. Pascal Pia l'engage à entrer à Paris-Soir. L'homme de vingt-sept ans qui attend, un matin de printemps de 1940, nu parmi les Arabes, pour passer à « l'épouillage » avant l'embarquement, sur le quai d'Alger, serait sans aucun doute le premier étonné d'apprendre qu'un jour il recevrait le prix Nobel de littérature, mais ce dont il ne doute pas, c'est qu'il va désormais tenter de mettre « en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes ». Le code de son action est fixé. Il sait que le désespoir de vivre, tribut que doit payer l'amant de la vie, impose de ne pas exister « à n'importe quel prix » et de « jurer de n'accomplir dans la moins noble des tâches que les plus nobles des gestes ».
Albert Camus, passager pour cette « Europe humide et noire », a dans ses bagages les notes de LEtranger et le manuscrit de Caligula.
Curieusement, ce roman à peine ébauché va éclipser la pièce terminée et décider d'une carrière. Car, pour certains de ses amis, il n'y a pas de doute, c'est au théâtre qu'Albert Camus est voué - est lié par un amour absolu. Il fera dire plus tard à un de ses héros que le stade et la scène sont « les seuls endroits du monde où je me sente innocent ». L'expérience de « l'Equipe » l'a marqué d'un souvenir ineffaçable. Il se plaît à cette activité multiple d'homme de théâtre qui doit travailler de ses mains, payer de sa personne et donner le meilleur de soi-même dans l'invention. La mise en scène est sa grande tentation. La recherche du style d'une pièce est pour lui une vocation. Acteur, il aime la scène. Et si l'émigrant forcé qui voit s'enfuit la côte du pays de ses noces avec le soleil, il pouvait librement choisir un destin, peut-être songeant « au bonheur » que lui donne le théâtre, dirait-il : chef de troupe.
En mars 1940, il arrive à Paris, ce « désert pour le cœur ». Il est accueilli à Paris-Soir par un rédacteur en chef qui lui déclare : « Ici on ne fait pas de politique. » Et Camus, très calme, lui répond: « Bien sûr ». En mai, il a achevé LÉtranger. C'est l'exode. Il rejoint Clermont-Ferrand, puis Lyon, et se remarie. Les « typos » du journal se souviennent encore de l'événement! Prix Nobel, Camus n'oubliera pas plus tard d'adresser un mot d'amitié à ces témoins d'un moment heureux de sa vie. Cet accord avec les humbles, cette « gentillesse », est non seulement un des traits de son caractère, mais un des éléments de sa philosophie véritable, la preuve constante de son authenticité.
De septembre 1940 à février 1941, il écrit Le Mythe de Sisyphe, à Lyon d'abord, puis à Oran où il est pion quelques mois dans un établissement privé. Il conçoit aussi le plan de La Peste après avoir lu Moby Dick, « l'un des mythes les plus bouleversants qu'on ait jamais imaginés sur le combat de l'homme contre le mal et sur l'irrésistible logique qui finira par dresser l'homme juste contre la création et le créateur d'abord, puis contre ses semblables et contre lui-même. » Cet engagement perpétuel, cette volonté de réagir à toutes les sollicitations du réel qui mettent en situation les valeurs de l'absurde, de l'injustice, du néant - c'est à ce trait qu'on reconnaîtra désormais l'auteur Albert Camus, inséparable d'ailleurs de l'homme. En juillet 1942, la N.R.F., sur le conseil de Malraux, publie L'Étranger, dont le succès sera foudroyant. Albert Camus, lui, entre dans le réseau de résistance « Combat » aux côtés de Pascal Pia et Claude Bourdet. Le cycle de l'absurde s'achève sur l'action. L'Étranger - qui le rendra célèbre mais qui commence par créer la légende d'un Camus désespéré - est une ouvre dont l'engagement puise sa source dans la vie même de son auteur. On ne le soulignera jamais assez. Cette étrange indifférence qui est la ligne mélodique du livre est déjà, depuis toujours, le diapason de l'existence de Camus : ce « silence » est celui de sa mère murée dans sa solitude. « En certaines circonstances, écrira-t-il, on lui posait une question : « À quoi tu penses ? - À rien, répondait-elle. » Et c'est bien vrai. Tout est là, donc Rien. Sa vie, ses intérêts, ses enfants se bornent à être là, d'une présence trop naturelle pour être sentie... Elle ne pense à rien. Dehors, la lumière, les bruits; ici le silence dans la nuit. » Et cette présence « absen­ce », cette solitude profondément sentie que reflète L'Etranger est comme l'équation de la vérité camusienne. « Lenfant grandira, appren­dra... Sa mère toujours aura ses silences. Lui croîtra en douleur. Etre un homme c'est ce qui compte! » L'antidote - ou si l'on préfère, la qualité exacte - de sa révolte, son dépassement est dans l'exemplaire mutisme de sa mere.
Le roman commence par la nouvelle de la mort de la mère « Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l 'asile: « Mére décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. » On pourrait croire soudain que le décès de la mère, comme dans les morts rituelles, a provoqué un transfert. L'auteur, à travers son héros, tente l'expérience de cette vie absurde, symbolisée par la mère. Il va aller au bout de son « indifférence ». Il est hors de notre propos de pousser l'analyse plus avant. Notre seule intention est de souligner que le premier roman d'Albert Camus ne doit pas être considéré comme une oeuvre « abstraite » - une démonstration morale ou philosophique - mais peut parfaitement être comprise comme un fruit de sa vie et de sa pensée. Curieusement, enfin, ce roman « absurde » contient le fait divers qui sera le germe d'une autre oeuvre : Le Malentendu, que Camus créera au théâtre en 1944. La logique du désespoir que ces deux oeuvres  sous-entendent trouve en effet son démenti dans l'action même de Camus résistant et journaliste, et d'abord dans ses Lettres à un ami allemand qu'il publia clandestinement en 1943 et 1944 « pour éclairer un peu le combat aveugle... et le rendre plus efficace ».
« Je continue à croire, écrit Camus, que ce monde n'a pas de sens supérieur... » Mais nous avions admis que « dans certains cas le choix était nécessaire » et qu'il fallait choisir « la justice... pour rester fidèles à la terre. » Avec une résolution qui jamais ne faiblira, Camus s'engage parce qu'il est « solidaire de ce monde où les fleurs et le vent ne feront jamais pardonner le reste. »
Nous savons exactement comment cette décision a été prise, le lendemain du 19 décembre 1941. « C'était un matin à Lyon, et je lisais dans le journal l'exécution de Gabriel Péri. » Albert Camus n'a pas la fibre nationaliste, ni l'âme guerrière, il sait seulement que « l'absurde est réellement sans logique. C est pourquoi on ne peut en vivre », que le bien et le mal sont des notions relatives, mais il va se battre contre le mensonge, pour des « nuances qui ont l'importance de l'homme même ». Sur sa vie de journaliste clandestin, Camus a toujours été très discret. « Le genre ancien combattant n'est pas le mien », a-t-il écrit laconiquement. Sa santé, à cette époque, l'oblige à séjourner dans le Massif Central. Puis le mouvement « Combat » le délègue à Paris. Il devient lecteur aux éditions Gallimard, et publie Le Mythe de Sisyphe qu'on a pu considérer comme « une charte de l'humanisme athée », mais qui apparaît, à ce moment de la vie d'Albert Camus, comme une tentative de clarification de sa pensée, une prise de conscience totale de l'absurde et de ses conséquences. L'absurde, c'est « l'épaisseur et l'étrangeté du monde », c'est « le péché sans Dieu. Il ne peut y avoir d'absurde hors d'un esprit humain. Ainsi l'absurde finit-il comme toutes choses, avec la mort. Mais il ne peut non plus y avoir d'absurde hors de ce monde. Et c est à ce critérium élémentaire que je juge que la notion d'absurde est essentielle et qu elle peut figurer la première de mes vérités ». « À partir du moment où elle est reconnue, l'absurdité est une passion, la plus déchirante de toutes. » Devant cette évidence, Camus refuse « le saut », c'est-à-dire la promesse des religions, il récuse également l'attitude « vexée » qui conduit au suicide. Il répond au syllogisme de Kirilov qui affirme : « Si Dieu n existe pas, Kirilov est Dieu, Kirilov doit donc se tuer pour être Dieu », par une évidence : « Vivre, c est faire vivre l'absurde. » « Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. Le suicide est une méconnaissance... J'exalte ma lucidité au milieu de ce qui la nie. Jexalte l'homme devant ce qui l'écrase et ma liberté, ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette ten­sion, cette clairvoyance et cette répétition démesurée. » De tous les « princes sans royaume » de l'univers absurde, l'être par excellence est le créateur qui « travaille pour rien » et donne constamment « des images écla­tantes et sans raison du monde. Créer, c'est donner une forme à son destin. Dans cet effort quotidien où l'intelligence et la passion se mêlent et se trans­portent, l'homme absurde découvre une discipline qui fera l'essentiel de ses forces ». Sisyphe, condamné par les dieux pour avoir témoigné de trop d'amour sur la terre, roule éternellement son rocher. S'il accepte son destin, sa lucidité doit le conduire au bonheur.
Mais la tragédie est-elle compatible avec le bonheur? Cette perpétuelle conscience remise en question par les forces sans cesse contradictoires de l'univers, permet-elle de trouver l'équilibre d'une sagesse?
Albert Camus a, en tout cas, répondu, au terme de sa quête, au problème sérieux qu'il s'était posé : le suicide naît-il de l'absurde? Pour le reste, on peut s'amuser à appliquer à Camus philosophe le jugement qu'il portait sur Saint Augustin : « Grec par besoin de cohérence, chrétien par les inquiétudes de sa sensibilité » ; il est plus juste de dire qu'à l'heure de son écriture, Le Mythe de Sisyphe est apparu comme « l'admirable conjonc­tion dune personne, d'un auteur et dune oeuvre ».
Lorsqu'Albert Camus créa Le Malentendu, en août 1944, au théâtre des Mathurins, la pièce était déjà écrite depuis l'hiver 1942-1943. Elle reçut un accueil d'estime. Dans sa prison, Meursault de LÉtranger avait découvert la coupure de journal racontant le fait divers qui devint le synopsis de l'oeuvre. Sa réaction fut un peu celle des spectateurs: « D'un côté cette histoire était invraisemblable. Dun autre elle était naturelle. De toute façon, je trouvais que le voyageur l'avait un peu mérité et qu'il ne faut jamais jouer. » Ce théâtre de la lucidité pure apparut un peu désincarné, au point qu'on a pu écrire que « Le Malentendu était la pièce des occa­sions manquées... Le sujet se prêtait aux mélodrames... aux rebondissements spectaculaires: Camus l'a ramené à « rien ». L'action est finalement tout inté­rieure; scrupules naissants, pitié hésitante, inquiétude. » Après Le Malentendu, Camus eut la preuve que les procédés romanesques qui étaient une des formules de son succès: le détachement des person­nages, la domination des passions, l'extrême lucidité, créent un vide sur la scène et qu'une situation ne suffisait pas à conférer les dimen­sions du tragique. Le personnage le plus intéressant du Malentendu est sans doute la mère, qui a toutes les caractéristiques qui étaient celles mêmes de Meursault et dont on ne peut s'empêcher de penser que l'auteur les avait empruntées à la part la plus intime de lui-même, aux souvenirs et aux rêves, aux exorcismes et aux méditations suscités par l'effort que tout homme tente pour comprendre, aimer, dépasser, se détacher de sa propre mère. La mère a perdu son mari, son fils l'a quittée. Elle vit comme une morte ; elle se tuera avec une triste indiffé­rence. Dans Le Malentendu, Camus nous donne de la mère le portrait qu'il n'avait pas fait dans L'Étranger; il lui arrive même de faire « pen­ser » et « parler » son personnage en lui conférant dans certaines répliques une dimension métaphysique. La mère, dans Le Malentendu, prend la mesure complète de sa signification.
L'échec relatif de la pièce n'a guère favorisé une étude attentive de l'oeuvre et de ses valeurs. L'action était là, d'autre part, qui ne permettait guère l'exégèse. Le 24 août 1944, le premier numéro de Combat, journal de la Résistance, était librement diffusé à Paris. Il publiait en première page un éditorial de Camus: «Paris fait feu de toutes ses balles dans la nuit d'août... »
Paris, la France, sont encore au coeur de la bataille, mais déjà l'éditorialiste de Combat veut préparer l'avenir. Il affirme que le combat a été « le terrible enfantement d'une révolution » et qu'il s'agit d'aller jusqu'au bout de cet espoir : « On ne peut pas espérer que des hommes qui ont lutté quatre ans dans le silence et des jours entiers dans le fracas du ciel et des fusils consentent à voir revenir les forces de la démission et de l'injustice sous quelque forme que ce soit » Albert Camus, animateur du nouveau quotidien, va tenter de trouver la nouvelle mesure du monde qui se refait, mesure de la justice, mesure de l'honneur, mesure du bonheur. Il réclame l'épuration, mais refuse les règlements de compte et la vengeance. Il récuse l'anticommunisme, mais prend sa distance à l'égard des méthodes et de la doctrine du Parti. La bombe de Hiroshima lui inspire ce jugement: « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. »
Pendant trois ans, Combat va exalter une formule journalistique qui sera l'honneur de la presse de la Résistance. Il remplace la course au sensationnel et au pittoresque par l'information critique; la mise en page « publicitaire » par un style sobre mettant en valeur toutes les ressources de la typographie. Il propose le regard neuf des hommes de talent: le philosophe Sartre effectuera le reportage sur Paris insurgé ; Jacques Lemarchand, qui fréquente peu les théâtres, sera critique dramatique. Modèle d'écriture, d'élégance, de probité, Combat mena sur tous les fronts la bataille de la qualité, de la lucidité, de l'esprit contre tous les formalismes, contre l'esprit colonialiste, contre la violence, pour le socialisme, pour la paix.
Avec Pascal Pia, Albert Camus est l'âme de Combat: « Tout le personnel administratif, toute l'équipe de l'imprimerie, tous ceux qui l'approchaient, même s'ils n'avaient pas lu ses livres, même s'ils étaient très loin, par goût ou par nécessité, de l'univers des livres, comprenaient parfaitement qui était Camus et se trouvaient réconfortés et enrichis par son contact. » Mais l'honnêteté intellectuelle n'est pas une carte maîtresse dans la société de la Libération. Le seul langage de « l'humanité » ne trouve pas l'audience nécessaire à l'existence économique d'un quotidien, certaines méthodes libérales d'administration (Morvan Lebesque raconte que « Les premiers jours, l'argent qui venait à Combat - dépositaires, crieurs, abonnés... - était jeté en vrac dans une corbeille. Le soir on faisait les comptes, on partageait »), la ligne même du journal qui veut rester témoin de la liberté pure dans le no man's land qui sépare la politique des blocs, la concurrence de plus en plus vive des confrères qui mettent en scène toutes les recettes-magazine du succès, éloignent peu à peu le Combat de Camus des intérêts immédiats de la foule. Sans doute demandait-il trop tôt un trop gros effort lorsqu'il s'écriait: « Il s'agit de refaire notre mentalité politique. Cela signifie que nous devons préserver l'intelligence. Il n'y a pas de liberté sans intelligence. »
Au printemps 1947, la grève des imprimeurs portera financièrement un coup fatal au journal qui changera de main, après avoir marqué les meilleurs esprits de cette génération.
Le prestige, la gloire de Camus, en cet après-guerre, sont immenses, Il est l'exemple de la pensée lucide et du courage. Son talent a été mis en pleine lumière avec le succès de Caligula, en 1945, qui révéla Gérard Philipe, et fit oublier Le Malentendu. Camus a pris soin de préciser la ligne dramatique de la pièce: « Caligula est un homme que la passion de vivre conduit à la rage de destruction, un homme qui par fidélité à soi-même est infidèle à l'homme. Il récuse toutes les valeurs. Mais si sa vérité est de nier les dieux, son erreur est de nier les hommes. Il n'a pas compris qu'on ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. »
Il nous raconte l'histoire du jeune empereur Romain Caïus Caligula qui, en 38 après Jésus-Christ, perd sa sueur Drusilla qu'il aimait tendre­ment et incestueusement. Caligula découvre avec fulgurance une vérité « toute simple, toute claire, un peu bête... Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. ».
Caligula va arracher les masques, « éprouver les cceurs comme la mort. » « L'insécurité, voilà ce qui fait penser. » Son « bonheur dément » va le condui­re au crime élevé à la dignité d'œuvre d'art. Pour lui, « tout le monde est coupable » et « l exécution soulage et délivre. Elle est universelle, fortifiante et juste dans ses applications comme dans ses intentions. ». Caligula rêve de la lune. Son évangile est monstrueux, son implacable logique le conduit à s'immoler lui-même en acceptant les coups des conjurés dressés contre ses crimes. Il découvrira que sa « liberté n'est pas la bonne » et que « la peur non plus ne dure pas ».
La cruauté de la passion de Caligula est fascinante et incarne le drame même de l'absurde vécu, et tout l'art de Camus est de nous rendre complices des excès de son héros en provoquant le pire et l'horreur. L'ambiguïté géniale et auto-destructive du jeune empereur en fait un personnage de théâtre à la taille antique. La densité des personnages, la logique vivante des situations, la poésie et la clarté du langa­ge, donnent à la pièce une force qui permet de la classer parmi les oeuvres qui donnent à l'époque une nouvelle dimension dramatique.
Le triomphe de Caligula répondit à la mise en accusation des « philosophes de l'absurde », accusés de démissionner par les chrétiens comme par les marxistes, c'est-à-dire par les deux camps qui se partageaient le monde. La Peste, qui reçut le Prix des Critiques en 1947, apportait une nouvelle contribution au dossier de la vérité.
Nous trouvons dans ce livre - qui est plus une tragédie qu'un roman - l'écho du drame spirituel transposé, vécu par Camus résistant, jour­naliste, polémiste, homme du siècle.
Dans Oran, « ville sans soupçon », l'esprit de la mort surgit le matin du 16 avril avec les rats pesteux, et chacun est placé devant sa vérité. 'Toutes ces voix de la consciente que l'auteur prête à ses personnages pourraient être celle même de l'éditorialiste tendu dans sa quête révolutionnaire. « J'ai décidé, dit Tarrou, fils de magistrat, de refuser tout ce qui, de près ou de loin, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, fait mourir ou justifie qu'on fasse mourir. » Ou cette réflexion de Rambert qui pour­rait être de Camus : « J'ai horreur des gens qui mentent pour une idée... Ce qui m'intéresse, c'est qu'on aime et qu'on meure de ce qu'on aime. »
Le jugement du père Paneloux : « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères, vous l'avez mérité. Trop longtemps ce monde a composé avec le mal, trop longtemps il s'est reposé sur la miséricorde divine » ; cette méditation de Rieux : « Puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort sans lever les yeux vers le ciel où il se tait », sont du même esprit et conduisent à cette découverte finale « qu'il y a dans l'homme plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».
Dans Oran transformé en vaste camp de concentration, toutes les formes de peste qui rongent l'homme moderne sont en action. Le « contenu évident » de cette oeuvre est « la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». Plus symboliquement encore: « Qu'est-ce que ça veut dire la peste ? C est la vie et voilà tout. » La Peste est un pamphlet contre les forces sclérosées ou de désagrégation, l'administration, l'armée, la police prisonnière de règles byzantines, les affairistes, les spéculateurs, les journalistes avides de sensationnel. Mais c'est surtout un grand roman par l'écriture, la présence de chair et de sang des personnages, la description de leur caractère, la ligne de leur destin individuel parfaitement mise en lumière. L'épilogue nous apprend que tous les « nous » du livre sont les pluriels d'un « je ».
Et que le narrateur s'est proposé pour tâche d'écrire pour « ne pas être de ceux qui se taisent... » et de témoigner « de l'injustice et de la violence qui leur ont été faites ». Camus mit huit ans pour écrire cette chronique qui est « une confession, et tout y est calculé pour que cette confession soit d'au­tant plus entière que la forme en est plus indirecte ».
Commencée en 1939, La Peste fut achevée au moment où l'auteur devait renoncer au grand rôle qu'il voulait remplir devant l'opinion. L'Histoire descendait au creux d'une vague. « La peste, ça consiste à toujours recommencer. » La certitude est « dans le travail de tous les jours ».
Après LÉtranger, Camus nous donne les clés de sa morale et nous précise l'acquis que ses années de vie et de combat lui ont apporté sur le plan littéraire, humain et philosophique. À la solitude répond la tendresse humaine. Cette joie qui vient « récompenser ceux qui se suffisent de l'homme et de son pauvre et terrible amour ».
Après son départ de Combat, le théâtre, avec une force nouvelle, sollicite Camus. En 1948 et 1949, il présente deux pièces: LEtat de siège, au théâtre Marigny, et Les Justes, au théâtre Hébertot. Deux titres qui signifient nettement qu'il n'a rien abandonné de ses exigences.
Avec L'Etat de siège, Albert Camus exprime une double ambition, une très ancienne dont Jean-Louis Barrault lui a offert la réalisation en lui proposant d'écrire non pas « une pièce de structure traditionnelle, mais un spectacle dont l'ambition avouée (serait) de mêler toutes les formes d'expression dramatique, depuis le monologue lyrique jusqu'au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur ». C'est le grand rêve théâtral de Camus; l'autre de prolonger La Peste en mettant en accu­sation la tyrannie, cette dictature qui réapparaît dans le monde ravagé de l'après-guerre. Ce fut un échec, que Les Justes firent oublier.
La pièce mettait en scène cinq terroristes russes qui considéraient le meurtre comme « nécessaire et inexcusable ». Ces « meurtriers délicats » trouvent leur échec à l'heure où l'un d'entre eux refuse de lancer sa bombe pour ne pas assassiner un enfant. La révolution n'a pas tous les droits. Un justicier ne peut être un assassin. « La fin justifie les moyens? Cela est possible. Mais qui justifiera la fin ? »
Les Justes donnent l'occasion à Camus de fixer sa position par rapport à l'Histoire.
« D'autres hommes viendront, après ceux-là, qui, animés de la même foi dévorante, jugeront pourtant ces méthodes sentimentales et refuseront d'admettre que n'importe quelle vie soit équivalente à n'importe quelle autre. Ils mettront alors au-dessus de la vie humaine une idée abstraite, même s'ils l'appellent l'Histoire, à laquelle, soumis d'avance, ils décideront, en plein arbitraire, de sou­mettre aussi les autres. Le problème de la révolte ne se résoudra plus en arithmé­tique mais en calcul des probabilités. En face dune future réalisation de l'idée, la vie humaine peut être tout ou rien. Plus est grande la foi que le calculateur met dans cette réalisation, moins vaut la vie humaine. A la limite, elle ne vaut plus rien. »
Il refuse de se « passer d'honneur » et d'être de la « cohorte grimaçante de ces petits rebelles, graines d'esclaves, qui finissent par s'offrir, aujourd'hui, sur tous les marchés d Europe, à n'importe quelle servitude ».
Je peux croire que Camus éprouvait alors une grande fraternité pour « l'âme religieuse et sans Dieu » de Kaliayev, le terroriste qui lui inspira son sujet en refusant, le 2 février 1905, de lancer sa bombe sur le grand-duc pour ne pas immoler des innocents; pour cette « chevalerie » qui brûle de l'amour le plus humain, Les Justes appartiennent à la tradition héroïque du théâtre, celle où l'honneur et la mort se disputent la vie, et leur cri retentit dans un monde empoisonné par la violence. Ce fut une victoire pour Camus.
Le théâtre et son exaltation ne détournent pas Camus de l'arbre de vie. L'actualité le sollicite et il accepte ses responsabilités. La révolte des Malgaches l'avait incité à s'élever contre la violence de la répression. « Le fait est là, clair et hideux à la vérité : nous faisons dans ces cas-là ce que nous avons reproché aux Allemands défaire. » En mars 1949, il lance un appel en faveur des communistes grecs condamnés à mort. Il démissionnera de l'UNESCO à la suite de l'admission de l'Espagne franquiste.
Les émeutes de Berlin-Est le feront monter à la tribune de la Mutualité pour s'écrier: « Quand un travailleur, quelque part au monde, dresse ses poings nus devant un tank et crie qu'il n'est pas un esclave, que sommes-nous donc si nous restons indifférents ? » L'Homme révolté, en 1951, fixe le code de son action et de sa pensée philosophique. Une phrase résume sa position : <Je me révolte, donc nous sommes. » Camus y fait acte véritable d'engagement politique, une politique qui serait d'abord tentative de démystification et qui, à partir de l'autocritique, ferait le point des attitudes de l'athée devant un monde absurde. Il examine toutes les réalités historiques de la révolte, de la rébellion la plus élémentaire jus­qu'à la révolution marxiste, « cette croisade métaphysique démesurée ». Il isole les virus de toutes les faiblesses idéalistes et traque la falsification des moyens qui s'imposent comme fins. « Rien n est pur » s'écriait déjà Caligula; puis Maria du Malentendu, puis le père Paneloux dans La Peste lui firent écho. L'Homme révolté tente de leur répondre en fixant les bases d'une morale qui « refuserait éternellement l'injustice sans cesser de saluer la nature de l'homme et la beauté du monde ».
Les marxistes seront vivement émus des critiques profondes de Camus: « A l esclave, à ceux dont le présent est misérable et qui n'ont point de consolation dans le ciel, on assure que le futur, au moins, est à eux. L'avenir est la seule sorte de propriété que les maîtres concèdent de bon gré aux esclaves. »
Pour Camus, « capital et prolétariat ont été également infidèles à Marx »... «Les ordres ont disparu sans que les classes disparaissent, et rien ne dit que les classes ne céderont pas la place à un autre antagonisme social »... «La rente est remplacée par la peine de l'homme et le développement ininterrompu de la pro­duction n'a pas ruiné le régime capitaliste au profit de la révolution. Il a ruiné également la société bourgeoise et la société révolutionnaire au profit dune idole qui a le mufle de la puissance »... Le prolétariat n'a plus de mission. Il n'est qu'un moyen puissant, parmi d'autres, aux mains d'ascètes révo­lutionnaires. L'Homme révolté s'adresse à l'homme « coincé entre les pharaons cruels et le ciel implacable »... l'homme révolté qui sait que « la vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent ».
Ce fut Jean-Paul Sartre qui releva le gant au nom de « la gauche ». Entre ces deux hommes, les différences sont aussi profondes que ce qui les unit. Leur dialogue passé ne doit pas faire illusion. Camus tente de construire un nouvel humanisme, ou du moins tente « d empêcher que le monde se défasse » ; Sartre, sur le chemin du progressisme, refuse toute forme de vie équilibrée qu'il assimile au bourgeoisisme. Camus nie que l'Histoire soit un absolu de la violence et qu'elle engendre une loi nécessaire; pour lui, le révolté peut se dresser contre la révolution si elle est injuste. Pour Sartre, la Révolution est sacrée et l'Histoire un credo. Aussi longtemps que Camus se contentait de faire parler les personnages de son théâtre, on feignait de ne pas comprendre, mais dès que sa position devint « officielle », il fut « excommunié », au début de l'année 1952.
Le feu fut mis aux poudres par un article de Francis Jeanson, dans Les Temps modernes, accusant Camus d'adopter devant l'Histoire une attitude consistant « à ne rien entreprendre », et de « baptiser révolte le consentement ». « Dieu, concluait Jeanson, vous occupe infiniment plus que les hommes. » Camus répliqua qu'il s'agissait de prouver « que l'Histoire a un sens nécessaire et une fin, que le visage affreux et désordonné qu'elle nous montre n'est qu'un leurre et qu'au contraire elle progresse inévitablement ». Camus accuse Jeanson, et à travers lui Sartre, de mauvaise foi : « La vé­rité est que votre collaborateur voudrait qu'on se révoltât contre toute chose, sauf contre le Parti et l État communistes. »
La réponse de Jean-Paul Sartre mit fin à une amitié : « Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des véri­tés entières. Le résultat, c'est que vous êtes devenu la proie dune morne démesure qui masque vos difficultés intérieures et que vous nommez, je crois: mesure méditerranéenne... Une dictature violente et cérémonieuse s'est installée en vous, qui s'appuie sur une bureaucratie abstraite et prétend faire régner la loi morale... Vous étiez le premier serviteur de votre moralisme, à présent vous vous en servez. La république des Belles-Âmes vous aurait-elle nommé son accusateur public ?.. . Il se peut que vous ayez été pauvre, mais vous ne l êtes plus : vous êtes un bour­geois, comme Jeanson et comme moi. Et la misère ne vous a chargé d'aucune commission... Car enfin de quoi s'agit-il ? Jeanson n'a pas aimé votre livre, il l'a dit, et cela ne vous a pas fait plaisir; jusqu'ici rien que de normal... Mon Dieu, Camus, que vous êtes sérieux, et, pour employer un de vos mots, que vous êtes frivole! Et si vous vous étiez trompé ? Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S'il était fait de connaissances ramassées à la hâte et de seconde main ? S'il ne faisait que donner une bonne conscience aux privilégiés ? »
Une page de l'histoire des lettres se tournait. Cette rupture, cette division, devait s'incarner dramatiquement avec la guerre d'Algérie qui bouleversa Camus. Dès le début des hostilités, il se porte dans le noman's land entre les deux armées et proclame que « la guerre est une duperie et que le sang, sil fait parfois avancer l'Histoire, la fait avancer vers plus de barbarie et de misère encore »... «De quoi s'agit-il ? D'obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contact ni à s'engager à rien d'autre, déclarent simultanément que, pendant toute la durée des troubles, la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée... Aucune cause ne justifie la mort de l'innocent... Pour n'avoir pas pu vivre ensemble, deux populations, à la fois semblables et différentes, mais également respectables, se condamnent à mourir ensemble, la rage au cceur. »
Certes, Camus ne se fait pas d'illusion: « je sais que les grandes tragé­dies de l'Histoire fascinent souvent les hommes par leurs visages horribles. Ils restent alors immobiles devant elles sans pouvoir se décider à rien, qu'à attendre. Ils attendent, et la Gorgone, un jour, les dévore. » Mais Camus, qui recevra bientôt le Prix Nobel de Littérature ne veut pas douter de la voix de la raison, la seule qui pourrait tout sauver. La terreur cependant exerce déjà sa fascination et les jeux politiques sont faits. En publiant La Chute en 1956, Albert Camus fait entendre, pour la première fois, une note de pessimisme las. Son héros, Clamence, s'est retiré du monde et fait son autocritique. Son réquisitoire achevé, ce juge-pénitent offre son portrait comme un miroir. « Qui oserait me condamner dans un monde sans juge où personne n est innocent ?... Si nous ne pouvons affirmer l'innocence de la personne, nous pouvons à coup sûr affirmer la culpabilité de tous... Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude... En philosophie comme en politique, je suis pour toute théorie qui refuse l'innocence à l'homme et pour toute pratique qui le traite en coupable... Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. »
La Chute, c'est le drame de l'homme seul, en exil parmi ses contemporains, et impuissant à se faire comprendre. Un recueil de nouvelles, L'Exil et le royaume, devait reprendre ce thème, en 1957. Cette année-là, Camus publiait également ses Réflexions sur la peine capitale, en collaboration avec Arthur Koestler ; enfin l'Académie royale de Stockholm lui décernait le Prix Nobel de Littérature. Cet honneur lui valut d'être l'objet de nouvelles interpellations où on lui reprocha, à propos de l'affaire algérienne, de placer le sort de sa mère avant la cause de la révolution. Mais après le Nobel, l'homme de quarante-six ans, chargé de gloire, qui alla s'incliner dans le petit cimetière de Saint-Brieuc sur la pauvre tombe de son père, pouvait sans crainte affronter ses souvenirs. Le plan pour un statut politique de l'Algérie qu'il proposa peu après témoignait de sa fidélité à sa terre, à l'honneur et aux réalités d'un humanisme que la guerre seule pouvait briser.
À l'occasion du Festival d'Angers en 1953, Camus avait affirmé son talent de metteur en scène en animant sur les remparts du château La Dévotion à la Croix de Calderon et Les Esprits de Larivey. Son sens du mouvement, son audace, sa conduite des acteurs sont appréciés. En 1956, il adapte et monte aux Mathurins Requiem pour une nonne, de William Faulkner, dont il fait une tragédie ardente. Puis ce furent Les Possédés, qu'il tira du roman de Dostoïevski avec un grand succès. André Malraux songe à lui confier la direction d'un théâtre.
Le 4 janvier 1960, à 13 h 55, sur la route de Sens à Paris, une « Facel­Véga » s'écrasa avec un « bruit terrible » sur un platane et rebondit sur le suivant. L'un des quatre passagers de la voiture avait été tué sur le coup. On l'identifia: Albert Camus, écrivain, né le 7 novembre 1913 à Mondovi, département de Constantine.
L'histoire ne s'arrête pas avec cette mort, ses oeuvres poursuivent le but qu'il s'était fixé: rendre la justice imaginable et le bonheur signifi­catif. « Naturellement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhu­maines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. » Et nul doute que si Albert Camus avait pu choisir son épitaphe, il n'eût pas refusé l'invocation de Pindare qu'il avait mise en exergue au Mythe de Sisyphe comme un appel: « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »
Albert Camus - ses origines, sa conquête culturelle, ses dons de théâtre, son style d'écrivain, ses engagements - est un modèle de citoyen de la future société planétaire qui s'annonce dès le milieu du xxe siècle. Sa philosophie de « l'absurde » traduit clairement l'état d'incohérence des concepts et des réalisations de la modernité qui officialise les formes les plus virulentes des « contradictions » qui bouleversent les sociétés. Sa dénonciation est si catégorique qu'elle s'étend à toutes les convictions - de l'idée de Dieu au marxisme - et l'on peut croire que le seul bonheur sur terre ne peut naître que du ciel bleu et de l'éclat solaire qui nous permettent de supporter la misère de notre destin.
Albert Camus fait date par la qualité de ses ruptures éthiques, philosophiques, politiques. Après lui peut commencer l'élaboration d'une autre vision du monde. Nous sommes parvenus à un niveau de Connaissances qui autorise de prendre la distance entre le Réel et les concepts historiques qui nous contraignent et la vérité complexe qui s'élabore.
La fuite des ions, dès l'origine du « grand bang », et la constitution de l'univers sont les seules évidences qui nous sont proposées comme constat de la ligne de notre statut. Nous participons, comme chaque cellule, à cet élan qui conduit l'univers. Notre lucidité - parcelle de transcendance - apparaît et intervient nécessairement comme un appel cosmique qui instaure un système de dimensions différentes à
celle des énergies de la Matière et de la Vie. De l'échange qui s'est éta­bli depuis les millénaires, dès l'origine historique de l'homme, est né l Absurde qu'Albert Camus proclame comme fruit de la logique trans­cendée et qui nous rend incapables d'assumer la relation Réalité­Esprit.
On peut admettre l'hypothèse que l'évolution prévisible vers une démographie de douze milliards de cerveaux, réunis sur une même Planète, se traduira par le développement d'une force immanente qui, certes, pourrait effacer les signes paranoïaques de l'intelligence ac­tuelle, mais pourrait faire naître la capacité de Vivre le Cosmos.
Albert Camus apparaît comme un des témoins les plus singuliers de notre adieu au passé.