Alexander Calder & Fernand Léger
TEMOINS D’UN MONDE

C’est peut-être parce que son grand père avait sculpté les quatre aigles en bronze — qui sont toujours au-dessus de la tour de la mairie de Philadelphie — et que son père avait exécuté une belle sculpture classique sur le thème du « Fils de l’Aigle », en 1900, que Calder eut un jour le désir de capter le vent. Ce siècle, en tout cas, a trouvé en cet ingénieur-sculpteur, le génial idéal du mouvement, alliant la fascination de la mécanique à l’élan du tellurique.
Ce même amour passionné de la technologie du moteur et de la perfection mécanique, qui fait naître la puissance de la vitesse, provoquant simultanément et contraste de vision — qui restera le double caractère historique de l’acquis de la dernière génération du XXe siècle, des deux côtés de l’Atlantique — provoquera dans le mental du fils d’un marchand de bestiaux d’Argentan, une mutation aussi fondamentale, faisant de l’œuvre de Fernand Léger une des plus profondément significative et symbolique de l’art de notre civilisation.
A l’heure des comptes de ce millénaire, rassembler dans un même espace les œuvres du prince de la plastique cinétique du vent et du grand prêtre de la mythologie des villes tentaculaires du XXe siècle, est une idée superbe qui illustre aussi la ligne de force et le passé d’une galerie.
L’énorme vitalité qui anime chacune des gestes de Calder et de Léger, dans leur admirable vie d’artiste, est un grand signe de leur communauté d’inspiration. L’un et l’autre ont toujours pratiqué l’art du choc, inspiré des élans et des inscrits les plus vrais, de leur sève populaire, qui domine leur imaginaire. Le cirque que Sandy Calder aimait à la folie est un autre de leur engouement partagé. Quand Sandy est arrivé à Paris, en juin 1926 — il avait 28 ans — après dix-sept jours de matelotage sur un cargo anglais « le Galilée », il habitait une mansarde au 60, bd du Montparnasse. Avec des bouts de fil de fer il se mit à articuler des personnages et des animaux de cirque, un clown, une mule, un éléphant. Le clown terminait sa trajectoire sur le dos de l’éléphant.
Il descendait à la terrasse du dôme ou à la Coupole, et invitait les consommateurs à le suivre, pour leur donner un spectacle de jeux de cirque, et entassait jusqu’à 30 personnes dans son grenier. Sa recette lui payait le loyer et le nourrissait un peu. « Le cirque m’a fait vivre quelque temps et m’a inspiré toute ma vie, me disait-il. Les Fratellini un jour m’ont commandé un chien qui trottait et remuait la queue pour leur numéro. Plus tard, en 1927, quand je suis retourné aux Etats-Unis aux Etats-Unis, j’ai fabriqué de nouveaux jouets. On a organisé une exposition de 15 objets dans une galerie. Je les ai vendus jusqu’à quinze dollars pièces, et une note a paru sur moi dans le New Yorker « Calder is a gond bet ». J’ai longtemps traîné avec un rouleau de fil de fer sur l’épaule et une paire de pinces en poches, gagnant quelques dollars avec mes personnages en fil de fer. Puis le succès est venu ».
Quand Fernand Léger évoque le cirque, on dirait qu’il devient critique d’art, dune œuvre de Calder : « Allez au cirque. Rien n’est aussi rond qu’une le cirque. C’est une énorme cuvette dans laquelle se développent des formes circulaires. Çà n’arrête pas, tout s’enchaîne. La piste commande, domine, absorbe. Le public est le décor mobile, il bouge avec l’action sur la piste. Les figures d’élève tu, s’abaissent, crient, rient. Le cheval tourne, l’acrobate bouge, l’ours passe dans son cerceau, et le jongleur lance ses anneaux dans l’espace. Un cirque est un roulement de masse, de gens, d’animaux et d’objets. L’angle ingrat et sec s’y comporte mal. Allez au cirque. Vous quittez vos rectangles, vois fenêtres géométriques, et vous allez au pays des cercles en action. C’est si humain de casser les limites, de s’agrandir, de pousser vers la liberté ».
On n’en finirait pas d’évoquer les valeurs et les caractères qui rassemblent ces deux grands artistes — et d’abord leur amitié— à partir de leur exubérante vitalité : leur sens de la liberté, de leur goût pour le monumental, le mouvement, l’architecture, la couleur et les contrastes. Quel duo ils auraient pu faire si on leur avait confié une ville pour y célébrer la modernité !
Avec le temps des bilans d’un siècle qui s’achève, les souvenirs aujourd’hui deviennent témoins précieux de la trame du temps.
C’est Calder qui parle :
« J’ai rendu un jour visite à Mondrian dans son atelier garni de rectangles, de cartes de couleurs fixées au mur par des punaises. Son gramophone était peint en rouge. C’est en voyant ces rectangles immobiles que j’ai eu l’idée de les faire bouger, mais Mondrian m’a dit : « Non ce n’est pas nécessaire ma peinture va déjà très vite ». Mais j’ai éprouvé un choc, et tout s’est déclenché. Je n’ai eu qu’un d&sir : peindre une œuvre neuve abstraite. Je l’y suis mis. Le groupe Abstraction-Création, avec Mondrian, Hélion, Arp, Delaunay, Pevsner … m’a invité à me joindre à eux, et j’ai fait pour le catalogue ma première déclaration : « C’est la disposition des formes, couleurs, dimensions, points et mouvements qui font une composition. C’est l’accident apparent à la symétrie, contrôlé en fait par l’artiste qui fait ou gâche une œuvre ».
« Les amis du groupe Abstraction-Création ont organisé une exposition Galerie Percier. Il y avait deux objets articulés qui se balançaient dans les courants d’air. Le plus important c’est lorsque Marcel Duchamp est venu dans mon atelier pour voir mon travail. J’avais mis au point un objet animé par un moteur avec trois éléments. La peinture n’était pas sèche. Il lui a beaucoup plu et m’a fait obtenir une exposition galerie Vignon. C’est lui qui l’a baptisé « mobile » ce qui signifie à la fois « motif » et « chose qui bouge » et sur la carte d’invitation on a imprimé selon son vœu : « Calder, ses mobiles ». C’était en avril 1932.
L’année suivante, Arp un jour lm’a demandé : « Qu’est-ce-que ces trucs que tu as faits … des stabiles ? » J’ai gardé le nom et j’ai inventé la chose ».
Dans ces dessins, ses lithographies, on retrouve cette innocence de respiration, cette légèreté qui transforme toutes ses formes en signes enchanteurs et son espace immatériel. Ses compositions planent, dansent, avec l’élégance d’une végétation miraculée. Calder ou l’homo ludens de la mécanique naturelle des choses. Il disait : « La fête c’est travailler tous les jours et mettre un peu d’enfance sur tout ce qu’on fait ».
Cette enfance, ce ferment qui comme un prisme transforme l’œil de tous, est peut-être le plus important legs que l’artiste fait à son temps.
Fernand Léger l’évoquait un jour : « J’ai vu passer chez moi plusieurs milliers d’étudiants. De tout cela s’il est sorti cinq ou six peintres valables, c’est bien tout. Je me suis souvent demandé ce qu’étaient devenus les autres, tous ces garçons et toutes ces filles qui étaient venus travailler avec moi, et un jour l’un des élèves me dit : »Venez, Léger, je vais vous montrer ce qu’ils font ». Nous partîmes en voiture et tout le long du trajet le garçon ne cessait de parler : « Vous voyez cette affiche, elle est de X ; cet étalage c’est Z qui l’a conçu. Cette décoration lumineuse a été préparée par Y. Vous voua souvenez d’eux ? Ils voulaient être peintres, ils sont décorateurs ! Léger vous savez, dans la rue vous êtes chez vous ». Je ne m’en étais pas aperçu, et  tout d’un coup, on me montrait dans le décor de la cité tout ce que j’avais enseigné pendant des années à l’Académie.
Aujourd’hui, demandons-nous ce que représente l’œuvre de Fernand Léger, à travers les novations, les valeurs vivantes, la réalité d’une vision originale du monde et en quoi elle a transformé notre sens des choses, non seulement pour la génération qui l’a vu naître mais aussi pour les héritiers que nous sommes.
Le temps de la surprise est passé, celui où par exemple un La Fresnaye considérant une toile de Léger lui disait : « Tu deviens fou ! » Où un. Paul Léon, directeur des beaux-Arts, exigeait de Mallet-Stevens qu’il fasse détacher des cimaises du Pavillon français de l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925, une œuvre de Fernand Léger et de Delaunay qui ne convenait pas au style d’une « Ambassade » que l’architecte proposait. Oui, interrogeons-nous pour savoir quels sont les signes avérés de notre mythologie vivante.
Empruntons à Fernand Léger quelques jugements qui, au-delà même de sa propre démarche, atteignent le niveau d’une vérité d’analyse. Les œuvres de Calder et de Léger affirment d’abord l’intime conviction qui les a fait naître : « Agir dans la liberté » et « En plein dans la vérité ». Chacune d’elle pourrait en exergue porter cette réflexion « Je n’ai aucun goût, disait Léger, je ne sens que les contrastes, la force ».
L’œil moderne peut aussi se reconnaître dans cette opinion :
« Le beau est partout, dans l’ordre de vos casseroles, sur le mur blanc de votre cuisine, plus peut-être que dans vos salons XVIIIe ou dans les musées officiels. »
La passion de l’objet nous habite et beaucoup d’artistes pourraient accepter cette définition : « Un peintre ne devrait pas chercher à reproduire une belle chose, mais faire en sorte que sa peinture soit une belle chose. »
« Pour moi, la figure humaine, le corps n’ont pas plus d’importance que des clous de bicyclettes. Ce n’est pas autre chose que des objets de valeur plastique que je dois utiliser. Mo n gré. La philosophie du machiniste ! Je n’en sais rien. Moi, je peins des clés anglaises parce que ça m’intéresse. »
« La couleur pure est une matière première formidable, aussi indispensable à la vie que l’eau et le feu. »
C’est à Fernand léger que nous devons aussi cette opinion qui colore nos vœux :
« Faire vivre plastiqaelment une ville, la colorer, l’élargir. Concevoir le tout dans un esprit utile et social. Ordonnation de la publicité colorée et lumineuse.
L’usine lumineuse et multicolore.
Les traits vermillon coupent le paysage. Influence psychologique de la couleur. Le malade et l’objet coloré, l’hôtel polychrome. La thérapeutique par la couleur. »
« Atteindre à l’organisation de l’art dans la vie, utile, dépendant des besoins généraux et répondant à une demande, une nécessité de joie et de beau. »
Et avec la même force qui lui fit dire : « Le sujet ou l’objet n’est rien, c’est l’effet qui compte », il souligne l’apport de la formidable invention du cinéma qui conditionne notre moral : « Peu de gens aiment le vrai, avec tous les risques qu’il comporte, et pourtant, le cinéma est une terrible invention à faire du vrai, quand vous voudrez. Saviez-vous ce que c’était qu’un pied avant de l’avoir vu vivre, dans une chaussure, sous une table, à l’écran ? C’est émouvant comme une figure. Le cinéma personnalise le fragment, il l’encadre et c »est un nouveau réalisme dont les conséquences peuvent être incalculables. »
Tout se tient, l’apparition de grands artistes n’est pas un hasard. Elle ne vient jamais seule.Les impressionnistes sont arrivés, sur la vapeur des chemins de fer, chassés par la photographie, tenant en main le tube de couleur qui venait d’être inventé, et qui allait leur permettre de peindre sur le vif la Élodie des dernières minutes de bonheur de l’ère agraire, bercés par la musique symbolique et Debussyste. Et c’est le rythme syncopé du jazz, les images poétiques heurtées d’Apollinaire, les fracas des machines mécaniques de l’industrie, la vitesse des automobiles, la puissance et la beauté des moteurs qui ont transformé le fils du marchand de bestiaux d’Argentan et l’ingénieur du Stevens Institute of Technology de Hoboken en bricoleurs de génie des forces nouvelles, pour nous permettre d’en mieux vivre les rythmes neufs et les accords originaux. Ainsi Léger et Calder nous apparaissent comme les arpenteurs d’un territoire à découvrir, dans un univers qui ne sera désormais que proportion, relation et relativité.
Quand Fernand Léger fait son entrée en scène, Picasso, Braque et Juan Gris ont déjà mis au point leur géométrie d’ingénieur plastique, et brisé le système sensible de la représentation, rompant avec les notions d(‘espace et de temps, qui depuis des millénaires, mariaient l’homme et la nature. Le cubisme était le fil tranchant du rasoir qui coupait le cordon ombilical avec le réel jusqu’ici accepté comme un credo. Il arrachait l’intelligence. Son reflet pour rendre l’art à son imaginaire.
Fernand Léger va être l’imagier d’une double révolution. D’abord, l’explorateur des nouvelles dimensions révélées, qu’il va pousser jusqu’à leurs dernières conséquences plastiques avec une invention, une vigueur et une rigueur implacables. Son « tubisme » est une synthèse parfaite, organique, de toutes les inventions picturales de cette génération de géants.
D’autre art, son apport le plus original a sans doute été, tout en servant parfaitement les lois du nouvel art intellectuel, de lui donner une valeur vivante, une sève, un souffle, une orientation qui l’humanisme.
Alors que Picasso et Braque « abstractisent » leur cubisme jusqu’à le dépouiller de toute valeur tactile, inventant le collage pour rétablir l’équilibre, Léger, lui, modèle ses « tubes » comme un mécanicien, au point que ses tableaux paraissent être les moteurs d’une machine ou les organes d’un corps. Il ne dresse pas seulement un e nomenclature de l’univers nouveau mais propose la structure des images qu’il va bientôt projeter sur le monde. Il s’empare de la couleur comme d’un nouvel alphabet et la lance sur l’espace monumental du mur, qui évitent son domaine privilégié. Rendre l’art à l'homme par la simplicité des sujets, témoigner de l’homme (séries des Cyclistes, des Plongeurs, des Constructeurs), installer l’œuvre au cœur de la cité des hommes, cette trilogie sera sa loi et tout naturellement il va reconstituer les valeurs de ce qu’il appelle « le véritable réalisme du XXe siècle ».
Avec une force biologique, il va insuffler l’énergie de la vie dans le corps du Nouvel Home, dont il ajuste les formes, comme un prodigieux chirurgien qui était l’héritier de tous les secrets de la Terre. Pareil au sculpteur roman, qui figurait le théâtre cosmique pour un peuple qui apprenait le Ciel et l’Enfer sur le tympan des cathédrales, Léger va fabriquer des images permettant à une foule de se reconnaître. Il est Prométhée ayant réussi à animer une statue avec le feu dérobé du ciel. Son aventure pour l’affirmation d’un autre réalisme bâti sur une géométrie libérée de l’asservissement des fausses évidences, est une des plus remarquables de l’art moderne. Léger répondra aussi à l’appel populaire en traversant l’énorme évènements de la guerre de 1914 : « Il y avait au front, écrivait-Il, cette atmosphère surpoétique, qui m’a excité à fond. Bon Dieu ! Quelles gueules ! Puis les cadavres, la boue, les canons. Je n’ai jamais fait de dessins de canons, je les avais dans les yeux. C’est à la guerre que j’ai mis les pieds dans le sol. Dans le même temps je fus ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc. Il n’en fallut pas moins pour me faire oublier l’art abstrait 1912/1013. Car j’ai mordu dans cette réalité, l’objet ne m’a plus quitté. Cette culasse de 75 ouverte en plein soleil m »en a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde. Revenu de la guerre je continuais à utiliser ce que j’avais senti au rond. »
Léger dira encore : « Cherchant l’éclat et l’intensité, je me suis servi de la machine comme il arrive à d’autres d’employer le corps nu ou la nature morte. »
« L’élément mécanique n »est pas pour moi un parti pris, une attitude mais un moyen d’arriver à une sensation de force et de puissance. »
Calder, le roi du fil de fer, comme disait Léger, décapera le moteur de la prodigieuse mécanique contemporaine, jusqu’au fil, à la tige, accordant la primauté au « faire » de la main, à l’intuition, au sens du vent, à l’équilibre, à la légèreté, à l’esprit de finesse. Son œuvre se situe à la frontière comme une borne légendaire qui fixe le point oméga, atteinte par la vague de la civilisation agraire, apportant le dernier message de son charisme.

Calder — Léger, deux noms qui témoignent de la souveraineté de l’art dans le jeu des forces qui mènent le monde, qui affirment des vérités à ne jamais perdre de vue, et sont la preuve d’une communion fondamentale avec la nature des choses.
Regardons ces œuvres avec des yeux de croyants.
                                                                                                                                                                  André Parinaud
                                                                                                                                                                                Août 1988