L'IRRESISTIBLE DECHEANCE DE BERNARD BUFFET
           
A cinquante ans, Buffet abandonne son graphisme, renonce à ses thèmes, modifie même sa signature - qui devient minuscule -, s'arrache à sa réputation de vedette, et son annuelle exposition, qu'il lance comme un défi, devient la plus banale des manifestations de pompiers! On n'avait jamais vu ça! Rien que des chromos! peints comme un élève de Cormon! Et l'année même où il entre à l institut! La critique est sidérée et Alain Bosquet en colère... de qui se moque-t-on? Mais de la critique mes bons seigneurs, de la gloire, du succès, de l'argent, de soi-même, de la peinture peut-être! Et regardez comme le cheval peint par Buffet a l'oeil d'Annabelle et nous regarde venir... A. P.-

Cela avait pourtant assez bien commencé. Dans les fragiles années qui ont suivi la Libération, Bernard Buffet était apparu comme un jeune peintre en accord avec l'esprit du temps. Il ne s'agissait pas de revenir à une peinture de l'imaginaire ni du luxe, et pour un moment il était indiqué d'oublier les fallacieux panaches du fantastique comme les froideurs de l'abstraction. Il y avait dans l'air comme un devoir de nécessité pauvre, et de repli sur soi. On venait d'échapper à l'enfer, et l'indispensable minimum, en art comme dans le reste, était de rigueur. Les assiettes vides, les fourchettes tordues, les tables misérablement mises, les objets usuels réduits à leur expression la plus squelettique : cet univers de Bernard Buffet, à gros traits aussi vigoureux que gothiques, correspondait à une humeur nationale, voire européenne. Et il était normal que cette peinture se traduise par des couleurs blafardes, étriquées, sans opulence. Parfois d'ailleurs, comme pour montrer que ce n'était pas uniquement un art du renoncement, Bernard Buffet peignait d'étranges poissons, en particulier des limandes et des raies imposantes. Ce fut la célébrité immédiate.
Les canaux et les villes de 1949 et 1950, pour s'imposer moins indiscutablement, étaient eux aussi d'une mélancolie contagieuse, avec un misérabilisme appuyé mais assurément efficace. Très vite, l'art de Bernard Buffet s'est précipité dans une course effrénée à la multiplication, comme s'il perdait le sens de la qualité, de la nécessité intérieure, du respect pour ses admirateurs. De temps en temps, au milieu de toiles rapidement dessi­nées - car la couleur semblait déjà n'y jouer qu'un rôle subalterne et maladroit - on découvrait comme un élan satirique, comme une rage salutaire. Bernard Buffet se jetait sur les poncifs, et on avait l'impression qu'il allait les défoncer. Voulait-il prouver qu'il les dénonçait sans pitié, ou que tout simplement il prétendait les suivre aussi bien - c'est-à-dire aussi mal - qu'un autre? Il en émanait une sorte d'ambiguïté. Les années qui suivirent allaient lever cette équivoque : Bernard Buffet courait bel et bien se mettre à la traîne des modes les plus vides et des engouements les plus vains. Vous voulez des pots de fleurs? En voilà des dizaines, et puis encore des dizaines. Vous aimez les clowns? Je vous en donne de quoi changer vos rêves en cauchemars. Vous avez la nostalgie des fraîches prairies? Je vous en peins sur mesure, vingt-cinq à la douzaine. Pourquoi se priver des sujets sérieux? L'érotisme apparaissait sur tous les écrans : Bernard Buffet devenait érotique jusqu'à la fausse audace. L'Église se consumait-elle en polémiques? Le grand peintre est là pour fabriquer des christs. Et les nostalgiques des grandes villes n'avaient qu'à venir admirer ses ponts de Paris et ses gratte-ciel de New York. Tout cela se torchait, dans les années 60, avec une facilité déconcertante et un manque de réflexion exceptionnelle chez un homme qui avait été, au sortir de l'adolescence, un peintre véritable. La rançon n'a pas tardé : au fur et à mesure que Bernard Buffet attirait la foule stupide, les connaisseurs se détournaient de lui. On le critiquait, à juste titre, pour sa commercialisation, sa hâte, son manque d'exigence, l'automatisme apparent de sa production qui n'arrivait plus à tolérer la moindre remise en cause. Il y avait désormais la marchandise Bernard Buffet, bonne pour les gogos et les ignorants qui prennent l'ignorance pour un moyen de se défendre, et, de l'autre côté, les amateurs d'art pour qui, à moins de 40 ans, Bernard Buffet avait cessé de peindre. On ne s'occupait plus de ce monument historique, hélas si récent! Et voici que se tient l'exposition annuelle de ce « maître »! Je demande pardon, pour la fin de cet article, de parler à la première personne. C'est que tout semblant d'objectivité ne serait que lâcheté. Je dois parler - je dois gueuler - en mon propre nom gueuler mon dégoût, ma répulsion, mon mépris. Quelque physique que soit ma réaction, justifiée par dix années de soupçons, elle peut aussi se démontrer. D'abord, le dégoût. Que puis-je éprouver d'autre devant un homme dans la force de l'âge, riche, influent, couvert de gloire, qui ne veut plus faire aucun effort, qui peint de faux petits châteaux dans de faux paysages, avec un ciel faux et une mer encore plus fausse, pour de vrais débiles qui ont de vrais comptes en ban­que et une vraie vénération pour ce qui est à leur triste niveau. Je ne sais pas en combien de temps Bernard Buffet exécute - mais oui, il les guillotine - ses toiles : je serais surpris d'ap­prendre qu'il y met plus de cinq ou dix heures de son temps précieux. Je sais seulement que du point de vue technique elles sont plus affligeantes encore que du point de vue du « sujet », puis­qu'il me faut bien employer cette notion vieillotte, aucune autre ne pouvant s'appliquer à ces chefs-d'ceuvre! Ma répulsion, ensuite. Elle tient, dirais-je, à l'aspect social de cette oeuvre. Bernard Buffet a pour admirateurs une certaine classe de bourgeois. Je suis entré au moins cinq fois dans la galerie qui a l'honneur de l'exposer. J'ai rencontré à chaque reprise les mêmes visages suant la politesse gangrénée, la peur aux tripes, l'haleine voûtée, l'âme dans les chaussettes : ces gens-là sont typiques d'une race exsangue de bourgeois poltrons pour qui il n'est pas admissible qu'un enfant se fasse par l'introduction d'un phallus dans un vagin, et qui prient tous les matins pour que la prochaine bombe atomique soit pleine de pétales de roses. On a les zélateurs et les clients qu'on mérite, c'est entendu, mais cela se retourne contre vous. Enfin, mon mépris. L'histoire est pleine de carrières qui s'arrêtent ou se ralentissent ou tournent à l'aigre : Derain, Chirico, Dali. Dans le cas de Bernard Buffet, il y a une insistance pénible, et une décadence ostentatoire qui appellent la réaction la plus vive. Se taire serait un crime. Car si, artistiquement parlant, je tenais jusqu'ici, depuis plus de dix ans, Bernard Buffet pour un malfaiteur de la peinture, je le tiens désor

mais pour un homme dangereux. Comment pourrais-je lui pardonner de se vautrer ainsi dans la sottise, les déchets, la complaisance, le mauvais goût, l'ignominie? Que mes pairs, que les spécialistes, aillent y voir et dénoncent mon erreur. Ah! je voudrais rire! Bien sûr que je me trompe. Peut-être est-il le plus grand humoristique de notre temps!
ALAIN BOSQUET