Bernard BUFFET – La profession de foi de l’artiste
« Vrais pompiers modernes les abstraits sont les victimes de la séduction de la couleur. »
(Paru dans Arts n° 658, 25-02-1958) 

André Parinaud (A.P.) :    Quelle est votre définition de l’abstraction ?

Bernard Buffet (B.B.) :   Je considère que l’abstraction est le pouvoir de signifier plus fortement que par l’exacte  représentation,  c’est  une  certaine  qualité  qui  d’une  image  d’un  bœuf écorché ou d’une femme nue procure un sentiment qui dépasse non seulement l’image, mais l’idée, mais aussi l’émotion que procureraient un vrai bœuf et une vraie femme. L’art commence lorsque vous participez à un autre monde. Bergotte dans Proust emporte en lui, avant de mourir, l’image d’un petit pan de mur jaune peint par Vermeer dans une vue de Delft. C’est le plus bel héritage que peut recueillir un homme de cette vie : l’abstraction telle que je la conçois est tout e entière dans cette attitude et dans cet exemple. L’abstrait -selon son école – vous maintient dans le présent, l’abstraction selon moi vous fait participer à une autre vérité.

A.P. :   Quel est votre jugement sur les abstraits ?

B.B. :   Ce sont des pompiers. Les vrais pompiers modernes. La vraie réaction aujourd’hui est produite par les figuratifs. Tout le monde comprend la peinture abstraite et même n’est pas choqué par elle. Tout cela est trop simple à force de fausse recherche.

A.P. : Vous jugez les peintres et leurs œuvres selon quelles normes ?

B.B. :   Le dessin et la composition. Vous voyez, je n’invente rien. Un peintre sait-il dessiner une  main  ou  un  pied ?  Non ?  Alors  qu’il  commence  à  apprendre.  Il  refuse  de confondre les décorateurs et les fabricants de mosaïque pour salles de bains avec les peintres. Mes réflexions ne sont pas audacieuses, mais le bon sens n’est pas très partagé de nos jours, surtout à l’Ecole des Beaux-Arts. Les élèves y arrivent souvent comme on entre au couvent et ils tombent sur des professeurs qui méprisent le dessin parce qu’ils ne savent pas dessiner d’ailleurs – très souvent – et se contentent d’apprendre à « faire joli ». Aujourd’hui on « fait joli » ou on « fait mode ». C’est navrant.

A.P. : Que pensez-vous de la jeune peinture ?

B.B. : Je ne sais ce que c’est. La jeune peinture n’existe pas davantage qu’il y a cinquante ans. Pas davantage qu’en 1810 dans l’atelier de David. Il y a par contre beaucoup de jeunes artistes qui se croient capables de renoncer à toutes les disciplines. On verra où ces fanfaronnades les mèneront. Autrefois la comparaison entre les peintres se faisait d’abord en fonction de la qualité de dessin et de composition. Le génie prenait son essor sur des bases solides et le public pouvait être appelé à juger. Aujourd’hui on lui en met plein les yeux pour éviter de le faire réfléchir. D’ailleurs les seuls artistes pour lesquels le public ait encore un peu de respect sont les interprètes de musique parce qu’on ne peut se mettre au piano sans avoir appris, sans preuve. On a voulu nous faire croire que le concept de la relativité s’était installé aussi en peinture, que  rien  n’était  plus  vrai,  que  le  public  n’avait  pas  à  comprendre,  qu’il  devait admettre une œuvre comme une équation. C’est faux. La qualité d’une œuvre, c’est d’abord d’être reconnue. Le vrai courage pour un peintre, ce n’est pas de surprendre, mais de communiquer. Le recours au sujet permet seul de juger du talent, du métier et de l’art. Un peintre qui ne sait pas dessiner une main, un pied, un visage n’a rien à voir avec la peinture. Entendons-nous bien : Chasseriau, quand il avait seize ans, avait déjà beaucoup de talent. On l’aurait peut-être trouvé génial en 1958, mais on a exigé en son temps, davantage de lui et il n’est devenu un grand peintre que dix ans plus tard, lorsqu’il a réussi à dépasser les disciplines de son métier. C’est là qu’est la voie. Pas ailleurs.

A.P. : Comment expliquer que le public – un certain public – soit séduit par la peinture abstraite ?

B.B. :  Par un vieil héritage d’honnêteté et d’innocence. On a toujours respecté les artistes.
On croit en leur message. Le public tout d’abord de lui avant de douter d’une œuvre. Son humilité l’honore. Ce qui déshonore certains peintres, c’est l’abus qu’ils font de cette considération qui les porte. J’ai vu à New York – je choisis exprès mes exemples très loin – des Américains devant   des tableaux incohérents qu’ils s’appliquent à comprendre avec une honnêteté touchante. Voilà leur péché : de prêter attention à « cela ». De ne pas se croire dupes alors qu’ils sont volés.

B.B. : Je crois que les peintres abstraits sont eux-mêmes honnêtes, consciencieux, mais ils sont dépassés. Ce sont des victimes. Ils se sont laissés prendre à la séduction de la couleur,  à  la  musique d’une métaphysique. Cela dit, il y a déjà des années que Cézanne essayait de repeindre correctement une pomme — il y est arrivé d’ailleurs. Puis il a voulu peindre un petit bout de paysage. Maintenant on doit tout de même essayer d’agrandir notre dictionnaire. On ne pas rester éternellement à ce vocabulaire.

A.P. : Dans quelle mesure un peintre qui est à la fois porté par le succès et par une certaine qualité de dessin reste-t-il prisonnier de son public ? Si vous le souhaitiez, seriez-vous capable de changer de manière ?

B.B. : On ne peut pas changer de manière comme on ne peut pas changer de physique ou de visage. On ne peut pas dire du jour au lendemain : je vais ressembler à Gary Cooper … Ou alors on tombe dans l’insincérité. On fait des cabrioles.

A.P. :   Mais il y a les marchands à la mode ?

B.B. : On m’accuse de faire la mode. Comment pourrais-je en être prisonnier ? Quant au public, je ne le connais pas. Il est parfois d’une grande hostilité à mon égard. Quant aux critiques, ce sont souvent des littérateurs égarés qui ont trop de lectures et pas assez de connaissances artistiques

A.P. :   La chance a joué un rôle dans votre succès ?

B.B. : Je n’ai pas de chance … Je ne suis pas prisonnier de ma chance. Le grand succès n’existe pas. Si je me trouve devant une toile blanche, je dois « faire quelque chose ». A ce moment-là, rien ne compte plus que la chose que je vais faire, que je vais essayer de faire et qui sera le meilleur possible.

A.P. :  Parmi  les témoignages que vous recevez, avez-vous l’impression que les jeunes composent la majorité de vos admirateurs ?

B.B. :  Certainement et c’est ce qui me touche le plus.

A.P. : Vous intéressez-vous aux problèmes du siècle et puisez-vous une partie de votre
inspiration dans l’actualité ?

B.B. :  Non, car les vrais problèmes sont de tous les siècles.