Entretien André Parinaud/Bernard Buffet

(Paru dans Galerie des Arts n°65, 15 février 1969)

 

 

 

 

Comme chaque année, à la même époque,
Bernard Buffet présente une série de toiles sur un thème choisi.
Pour février 1969, il nous propose : « Les Eglises »,
à la Galerie Maurice Garnier.

Bernard Buffet : Eglise
Procédant par séries, l'artiste borde cette année le thème des églises parce que, selon lui, "Il n'y a plus rien à inventer dans une église. toutes les lignes répondent à une nécessité profonde".


J'ai peint mes trente églises en trois mois. Je les connaissais toutes depuis longtemps c'est-à-dire que j'avais dans mes cartons, non pas des croquis, mais des dessins poussés de presque toutes.
Bernard Buffet, toujours aussi décontracté, me fait l'amitié de réponses parcimonieuses pour commenter sa nouvelle exposition, à la galerie Maurice Garnier, sur le thème de l'église, Parler de lui et de son art lui apparaît comme une épreuve pénible, et il faut prendre, dans le jeu des questions et des réponses, le biais de sujets " objectifs pour obtenir quelques confidences. Nous nous connaissons cependant depuis 1951 mais il n'a pas changé dans son comportement. Simplement, après un peu 'de temps, il commence comme mis en confiance par vous proposer quelques-unes des idées de son univers personnel.

Qu'est-ce qui est intéressant pour un peintre dans le thème de l'Eglise ?
L'architecture, une masse de pierres bien disposées qui arrête le regard, le discipline, l'impressionne, l'envoûte. Il n'y a plus rien à inventer dans une église. Toutes les lignes répondent à une nécessité profonde. Elles s'imposent. Nous sommes devant une somme vivante. La sensibilité, le goût, le métier de l'artiste sont placés devant une présence. C'est une sorte de défi très fort mais aussi fraternel.

Toutes ces églises existent réellement ?
Toutes. Je n'ai rien inventé mais quelquefois j'ai interprété, pour donner une " réponse " aux propositions que nie faisait le monument. Pour Chartres, par exemple, j'ai voulu ramener cette masse importante de pierres sacrées à une dimension humaine.

La roche est un élément tactilement excitant n'est-ce-pas pour un peintre ?
J'aime le minérai et ses couleurs. Le basalte, le granit, correspondent à ma palette. J'ai composé toutes les toiles de façon presque monocorde pour laisser toute son importance aux masses architecturales et aux dessins.

Vous n'avez pas conféré à vos églises une valeur sacrée ?
Je ne fais pars de prosélytisme mais de la peinture. J'enregistre tout sim­plement l'existence des derniers monuments de pierre. On ne cons­truit plus aujourd'hui qu'en ciment - et d'ailleurs souvent très bien mais la pierre c'est autre chose ... la patience lente et amou­reuse des hommes a comme imprégné le minéral lui donnant une autre vitalité ; une sorte de frémissement qui se communique par le rugueux, l'unité des pierres taillées, le jointe­ment, les courbes des arcs à la fois rigoureuses et comme tremblées.

Certaines églises sont de peu d'intérêt esthétique ?
Certes. On en a beaucoup construit à la fin du siècle dernier. Beaucoup n'ont pas de style mais toutes sont " vraies " dans leur présence. Toutesposent la même question qui rôde aussi dans l'art : qui sommes-nous ?
Leurs masses grises sous un ciel gris de Bretagne sont d'autre part d'une admirable plasticité. Je n'ai voulu faire aucun effet pour exprimer leur beauté et leur rayonnement. Simplement rendre mon sentiment.


Cela ne vous gêne pas qu'on vous reproche une absence de fantaisie, de recherche ?
Au contraire. Cela prouve que je suis dans le vrai. La peinture dite moderne n'est que fantaisie et invention comme la mode. Je n'ai pas à faire plaisir à qui que ce soit mais à exprimer une certaine vision des choses.
Je reste fidéle à moi-même autant que je peux. Je ne triche pas. Je peins par nécessité intérieure parce que je ne peux pas m'exprimer autrement.

Vous vous intéressez toujours aussi peu aux créations de vos contemporains ?
Toujours . Qu'est-ce qu'il y a d'intéressant à voir en ce moment à Paris ? L'exposition Baudelaire peut-être ? Et encore. A cette occasion on aurait dû acquérir et exposer les cinq poèmes inédits des Fleurs du Mal, qui appartiennent depuis leur écriture à un particulier. il ne s'est pas trouvé en France  une Fondation ou un mécène pour les acquérir et les offrir à la Nationale. On finira un jour par les lire ... aux Etats-Unis.

Vous allez revenir à la scène avec les décors de deux ballets. L 'actualité de la danse vous tente ?
C'est la première fois que j'entre à l'Opéra de Paris et je le dois à Lifar, sur le thème du cirque d'abord qui m'a toujours intéressé et avec un autre ballet " Istar " une sorte de danse de sept voiles. J'ai pris grand plaisir à peindre les rideaux de scène et à faire les costumes. J'avais été très heureux, à la demande de Du­creux, de faire les décors de" Mireille " à l'Opéra de Marseille.La pièce futun succès. Roland Petit m'avait confié le décor        de la Chambre"' d'après Simenon. Puis il y avait eu le " Patron "" de Marcel Aymé une comédie musicale et le " Rendez-vous manqué " de Sagan ... qui portait bien son nom ...mais  en dehors des succès et des échecs, j'aime le ballet et la scène. Pour un peintre,  c'est une  dimension nouvelle.

L actualité tout court vous intéresse-t-elle ? Avez-vous suivi les événements récents et leurs conséquences sur le plan artistique ?
La réforme de l'Ecole des Beaux-­Arts va enfin, on peut l'espérer, avoir lieu. Elle va se libérer de la tutelle de vingt vieux bonzes de l'Institut qui la tenaient sous tutelle. L'effarant est qu'il ait fallu que les jeunes descendent dans la rue pour obtenir une réforme prévue depuis 1935. Ca prouve à quel point les " politiques " sont indifférents à la solution des vrais problèmes. Il faut leur forcer la main ! Quelle leçon. Pour le reste, qu'est-ce que l'actua­lité ? On est en train de redécouvrir le sculpteur Bugatti, vedette du début du siècle dont les oeuvres sont pour moi aussi belles que celles de Giacometti. On relance Meissonnier ... en même temps on veut du neuf à tout prix, quel paradoxe.

Comment vous situez-vous ?
Je ne me situe pas et je me moque de la façon dont on me juge. Je suis toujours aussi heureux de peindre, c'est tout. Je viens d'achever pour les Peintres Témoins de leur temps, un " exercice " la copie de " la leçon d'anatomie " de Rembrandt qui pour moi est la seule actualité véritable depuis 1632, ce tableau nous dit que nous sommes libres. A nous d'en profiter.