Un homme est mort
(Paru dans Arts, n°54, du 5 au 11 octobre 1966)

Exigence

Chaque seconde, deux étincelles de vie humaine s’éteignent sur la surface de la terre. Deux étincelles de la plus haute qualité d'énergie qu'il soit dans l’univers. Le tribut, de peine, de douleur, de sentiments éplorés, que nous acquittons à chaque deuil, aussi lourd soit-il, est peu de chose au prix de la valeur de l’homme ; être unique, à jamais unique, empreinte digitale du  sacré. A chaque mort, l’univers perd une de ses fleurs sublimes et chaque coup de faux est comme la marque tangible du temps, comme si seule la mort signifiait la durée. Que serait l’histoire sans la mort, la vie aurait-elle un sens ? On ne peut comprendre le destin d’une vie qu’à son achèvement ; lorsque la longue – et dérisoire – suite de jours qui la constituent sont réunis en une seule histoire qui n’aura plus d’autre fin.

Je m’interroge aujourd’hui sur celui qu’on a connu sous le nom d’André Breton. Je l’ai longtemps vu, admiré. J’ai analysé son œuvre; voulu comprendre les événements qui ont marqués ses jours ; j’avais interrogé ses amis ; tenté les frontières de son action, mais toute ma curiosité, toutes mes questions n’avaient pas d’autre but que de vouloir situer dans le monde des hommes, un personnage dont la mesure nous échappaient à tous.

Aujourd’hui qu’il n’est plus, que son regard bleu, que sa voix, que sa présence ne peuvent plus inscrire la  moindre onde d’action directe, je sais bien que sa démesure a échappé à notre mesure à tous ; celle des spécialistes de l’ordre. Et que ces raisons d’être ont échappé aux raisons des plus forts que n’étaient pas les meilleurs. Qui était André Breton ? Quel rôle a joué, sur notre terre d’Occident, cet homme dont le dictionnaire nous apprend qu’il est  né à Tinchebray dans l’Orne, en 1896 et qu’il fut le fondateur et le théoricien du surréalisme ? Est-ce bien là l’essentiel ? Cette volonté forcenée qui a toujours été sienne et qui a mobilisé toute sa personnalité pour affirmer, aux yeux de ses contemporains et devant l’histoire, l’existence d’un mouvement de pensée ; ce « fondateur » et ce « théoricien » sont-ils tout l’homme ? Peut-on réduire l’essentiel d’un être à une étiquette, si elle soit-elle ?
Je viens d’entendre à  la télévision son meilleur ami : Marcel Duchamp, dont la pudeur, le flegme, le sens des distances forment une armure contre toutes les tentations, confier avec retenue qu’il lui semblait que la qualité essentiel d’André Breton était l’exigence. Puis il s’est tu, comme s’il en avait trop dit sur son ami... Exigence : un mot hautain, qui comme  celui de pureté ne sert qu’à masquer les élans du cœur. L’exigence d’André Breton était-elle vraiment d’être le chef – le pape – du surréalisme ? D’excommunier pour rester le seul ? De commander pour être reconnu comme le principal ? André Breton était-il ce maniaque de l’autorité, ce poète sourcilleux, cet orgueilleux susceptible, ce chef dérisoire d’un petit mouvement intellectuel qui se réunissait dans les arrière-salles de café sans commerce ? On voudrait bien nous le faire croire ?

Amour

Il me semble que la meilleure façon de rendre hommage à cet homme qui m’a laissé un si beau souvenir d’homme, est de lui accorder, en guise de veillée funèbre, une sorte de méditation, en compagnie de son vieil ami Duchamp, de poursuivre nos entretiens, nos dialogues avec celui qui était peut-être son frère spirituel, mais qui, dans son style de vie, dans ses actes, dans ses rapports humains, par le verbe même, présente sans doute la plus grande antinomie. Breton expliquait tout, même quand il n’y  avait rien à expliquer. Duchamp se contente de suggérer et compte le silence parmi les éléments de sa dialectique.

Il m’écoute, longtemps me semble-t-il. La tête un peu penchée, peut-être pour mieux considérer ses souvenirs : « L’essentiel sur Breton, me dit-il.... Je n’ai pas connu d’homme qui air une plus grande capacité d’amour. Un plus grand pouvoir d’aimer la grandeur de la vie et l’on ne comprend rien à ses haines, si l’on ne sait qu’il s’agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur bat. Il était l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution. C’est là son signe. »

J’émerveille

Il se tait et me regarde comme pour apprécier l’effet de ses paroles. Lorsque André Breton me parla pour la première fois de Marcel Duchamp, c’était à propos de Valéry. A mes yeux, me dit-il, Valéry. A mes yeux, me dit-il, Valéry qui avait publié « la Soirée avec M. Teste », en 1896, date de ma naissance, œuvre que je connaissais par cœur, bénéficiait du prestige inhérent à un mythe qu’on a pu voir se constituer autour de Rimbaud, celui de l’homme tournant le dos un beau jour à mon œuvre, comme si certains sommets atteints, elle « repoussait » en quelque sorte son créateur ». Untel comportement exerçait sur lui une fascination. Valéry s’inscrivait dans cette lumière vertigineuse « avec une patience inlassable des années durant. Il avait répondu à toutes les questions du jeune poète. Il a mis, me confiait André Breton, toute la peine qu’il fallait pour me rendre difficile envers moi-même. Je lui dois le souci durable de certaines hautes disciplines. Un seul homme, ajoutait-il, à mes yeux, a aujourd’hui cette importance, un seul homme, Marcel Duchamp. »

C’est, qu’entre-temps, Valéry avait « trahi ». Il avait retouché ses vers, tenté de faire revivre M. Testé. Et le jour de son entrée à l’Académie française, Breton revendait ses  lettres auxquelles il tenait cependant « comme à la prunelle de ses yeux ». Rien ne résistait à la désillusion. Avec la guerre de 1914, «  cloaque de sang, de sottise et de boue, ce temps des bataillons sur toutes les bouches, où l’on vit les Régnier, les Péguy, les Claudel, entonner le gloria de circonstance », deux hommes seulement font entrer quelques lumières «  dans cette fausse aux murènes » : Vaché et Apollinaire – qui avait choisi pour devise : « J’émerveille. » — Mais ce voyant considérable, devant l’effroyable fait de la guerre, réagissait par « une plongée dans l’enfance qui était loin d’être le talisman espéré » ;  Vaché, par contre, est un être doté d’une « cuirasse de cristal » qui incarne par ses propos et ses actes «  un principe » d’insubordination totale qui désacralise tout sur son chemin «  un dandy qui dessine des angles et des carrés nets de sentiments ».

«  Lorsque j’ai rencontré Breton en 1919, dit Duchamp, Apollinaire et Vaché avaient disparu. »  Ses amis étaient Aragon qu’il avait rencontré à la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, Soupault, Pierre Reverdy, Paul Eluard qui lui avait été présenté par Jean Paulhan, Tzara, créateur du Dada. Tous subissaient, éprouvaient, le grand Troy le de l’après—guerre. C’est à cette époque que Tzara dit : «  Je n’écris pas par métier et je n’ai pas d’ambition littéraire. Je serais devenu un écrivain de grande allure, aux gestes fins, si j’avais eu la force de ne pas n’ennuyer ». C’est Picabia qui me présenta. J’avais à leurs yeux fait œuvre d’iconoclaste en signant des « objets tout fait », une pelle à neige, un urinoir, une reproduction de la Joconde ornée de moustaches. Ce fut le coup de foudre de l’amitié. Breton m’apparut tout de suite comme le chef de groupe. Il avait commencé la publication des « Champs magnétiques «, premier ouvrage surréaliste et se livrait huit à dix heures par jour à l’écriture automatique. Son ascendant est alors extrême. Il participe à toutes les manifestations dada, une époque frénétique...

Dada

C’est une période de floraison de revues et de manifestes. On se produit beaucoup en public.  Breton et Soupault subissent un bombardement d’œufs, de tomates et de biftecks salle Gaveau, après une représentation d’un sketch scandaleux. Mais déjà Breton s’interroge : «  Le gilet rouge, parfait, mais à condition que derrière lui batte le cœur d’Aloysius Bertrand, de Nerval, le dadaïsme débouche sur un couloir qui tourne en rond ». Dada se sclérose. C’est la rupture.

«  Oui, Picabia se retire d’abord. Un salon dada qui devait avoir lieu en 1921 fait fiasco. On m’avait demandé d’y participer, mais je n’ai jamais eu l’esprit de groupe et je réponds téléphoniquement : peau de balle. Le dernier sursaut de Dada sera la soirée du « Cœur à gaz » en juillet 1923. « Le surréalisme commence ».

Terres inconnues

Un extraordinaire groupe de jeunes entourent Breton : Crevel, Desnos, Vitrac, Baron, Péret, Max Ernst, Eluard. Ils tentent une entreprise de collectivisation des idées. « Chacun, m’a dit Breton, attendait la fructification du don à tous, du partage entre tous. Il faut remonter aux Saints-Simoniens, affirmait-il, pour trouver l’équivalent ». La dépendance entre les membres du groupe est créée par les jeux écrits, parlés, inventés et expérimentés séance tenante.
L étonnant climat de fraternité et d’échange entre les membres du groupe surréaliste peut seul  expliquer la puissance de passion, d’amour et de haine que suscitera le développement  pour l’éclatement du mouvement. Le miracle d’une communion profonde qui s’était établi entre ces hommes dorés ne pourrait plus, s’il se rompait, que laisser place à la nostalgie et à l’auto-destruction.

« A ce moment, le groupe multiplie les expériences audacieuses. Tous partent à l’aventure, sur la route, sans but, comme si les chemins du hasard devaient les conduire sur une route spirituelle. Il y avait aussi les expériences de sommeil psychique et hypnotique, l'écriture automatique, les manifestes. .. Je ne me suis jamais associé à l’exploration en équipe de ces terres inconnues, par une sorte d’impossibilité caractérielle à échanger le plus intime de mon être avec quiconque. Et puis, j’avais quinze ans de plus que ces jeunes gens... J’étais d’une autre génération. Mais aucune de leurs tentatives pour percer les portes du mystère ne me laissait indifférent où étranger... ce fut une formidable aventure dont les esprits tranquilles ne retiendront sans doute que le folklore insolite. »

Il s’agissait pour Breton et ses amis de tenter de retrouver les pouvoirs originels de l’esprit, au delà des perceptions sensorielles conditionnées, jouet du monde extérieur, au-delà des idées, au delà  de l’esprit critique ; les surréalistes voulaient retrouver l’innocence et la vertu créatrice du verbe et couper toutes les entraves, briser la logique, la morale, le bon goût, le bon vin pour exalter l’appétit de merveilleux et d’irrationnel. Il n’y a que le merveilleux qui soit beau. », crie le manifeste de 1924. Leur tentative frénétique déchaîne des forces dangereuses. Desnos et Crevel tentent de se suicider – une seconde tentative, on le sait, devait livrer Crevel à la mort. Le groupe se déchaîne contre les valeurs établies : famille, patrie, religion, travail, honneur. Le monde les scandalise par son cynisme et sa stupidité. Ils vont scandaliser le monde. « La révolution surréaliste naît  sous l’égide de Sade, de Lautréamont, de Rimbaud et de Jerry. Arnaud, Leiris, Masson, Gérard, Naville, Prévert, Tanguy se joignent à eux. Le premier acte de violence fut le pamphlet contre Anatole France «  un cadavre ».

Un cadavre

Pourvu d’honneur et de suffisance, se conciliant les suffrages de la droite et de la gauche, France leur apparaissait comme le prototype de tout ce qu’ils exécraient. Ils le crient :

— «  Songeons que les plus vils comédiens de ce temps ont eu Anatole France pour compère et ne lui pardonnons jamais d’avoir paré des couleurs de la Révolution, son inertie souriante. Pour y enfermer son cadavre, qu’on vide si l’on veut une boîte des quais de ces vieux livres «  qu’il aimait tant » et qu’on jette le tout à la Seine. Il ne faut plus, que mort, cet homme fasse de la poussière. »

Et Aragon surenchérissant, écrivait une phrase que certains pourraient lui rappeler aujourd’hui, crachant sur France « le littérateur que saluent à chaque fois le tapir Maurras et Moscou la gâteuse ». L’action se poursuivit contre Claudel. Mais au-delà des batailles entre les hommes, des divergences politiques, des scissions, des excommunications, ce qui apparaît comme essentiel, c’est la vraie bataille du groupe pour aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l’homme, qui opposerait aux  prétentions exorbitantes de la raison, qui refoule les impulsions et les désirs, mystifiant l’être humain et contre laquelle toutes les formes d’insurrection sont justifiées ». L’activité surréaliste est celle de l’expérience et de l’aventure intérieure. Ils sont à l’affût du « hasard objectif » bien égométrique des coïncidences, dans l’attente des vertus magiques d’une rencontre.

— «  La grande source d’inspiration surréaliste, dit Duchamp, c’est l’amour. L’exaltation de l’amour électif et Breton n’a jamais accepté que quiconque du groupe, par libertinage, démérite de cette idée transcendante. Il l’a décrit : j’ai opté en amour pour la forme passionnelle et exclusive contre l’accommodement, le caprice et l’égarement.... »

Un point de l’esprit

C’est dans cette perspective qu’il faut apprécier l’admiration pour Sade des surréalistes, par leur volonté de lever les tabous qui empêchent qu’on traite librement du monde sexuel, monde, a dit Breton, qui ne cesse pas « d’opposer à notre volonté de pénétration de l’univers son infracassable noyau de nuit. »
Dans « l’Amour fou », Breton nous confie peut-être son grand secret. l’atteinte, non dans le mystique, mais par le dépassement de tout l’être «  d’un point de l’esprit, d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être pensés contradictoirement », parvenir à créer en soi le champ magnétique d’un amour si puissant  « que le réel ne fasse plus qu’un tout conscient... »
C’est à cette attitude qu’il faut juger les  positions politiques de Breton, qui adhère d’abord au Parti communiste, parce qu’il croit ainsi lutter contre « l’asservissement dans lequel une partie du genre humain, d’ailleurs intime, tient l’autre, sans qu’il pût  y avoir à cela de justification d’aucun ordre » et qui rompt ensuite, parce qu’il refuse de reconnaître « le primât de la matière sur l’esprit ». Entre les deux pôles de cette trajectoire, se situe une terrible crise de conscience, un choix entre la lutte contre la misère et l’aliénation, plus intolérable des maux et le courage de maintenir la liberté de l’esprit, raison d’être de la vie humaine.

Duchamp quitte son silence et monologue :

— « Qui plus que lui a médité sur la décision du bonheur humain, a médité sur les causes du conflit et d’antagonisme qui pourrait surgir, même lorsque la société sans classe sera instaurée ; qui mieux que lui a frôlé la grande explication surréelle de la vie ; cette prise de conscience totale d’une vérité sans frontière, qui a plus aimé que lui, ce monde en dérive ? »

Que restera-t-il du surréalisme ?

J’hésite à lui poser la question. J’hésite à la poser tout court… Une volonté farouche d’aller au-delà des frontières de la raison ? Le souvenir tonique d’un homme qui n’a jamais voulu renier sa liberté ? Une idée de l’art, large, ouverte, nourri de la plus profonde sève humaine ?

— Pour moi, dit Duchamp, il a incarné le plus beau rêve de jeunesse d’un moment du monde.
                                                                                                                                                           André Parinaud