Fernando Botero / André Parinaud
«  Toute violence est contraire à l’idée même de civilisation. »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 49, mars 2004)

L’exposition de la Fondation Dina Vierny-Musée Maillol (jusqu’au 15 mars) de Fernando Botero célèbre l’originalité d’un style et il dit : “Je pense que si une personne voit un tableau de moi, elle se dit : “c’est un Botero”. Il y a une façon d’établir une cohérence qu’on peut retrouver dans chacune de mes toiles. Alberto Giacometti est tout mon contraire. Pourtant, j’adore mon travail parce que ma démarche est vraie. Un artiste doit être cohérent et exigeant avec lui-même.”
Il faut prendre parti. Quand on est tout, on est rien. Un des grands thèmes de l’exposition est la corrida.
“Depuis mon adolescence, je m’intéresse au ballet dramatique entre l’homme et la bête. Je suis aficionado depuis mon plus jeune âge. J’ai tellement vu de corridas dans ma vie que j’ai même voulu devenir matador. Je suis allé jusqu’à prendre des cours de tauromachie dans une école, mais cette vocation n’a pas duré longtemps. C’est un sujet qui a été anobli par des grands peintres tels que Goya, Manet, Picasso ou Bacon. Il y a beaucoup de poésie dans la corrida. C’est une chorégraphie qui se prête à la couleur.”

*

André Parinaud (A.P.) : Vos femmes sont chargées de sensualité.

Fernando Botero (F.B.) : Le nu est une forme de gourmandise, pour la peinture elle-même, d’exaltation, de frénésie comme le désir de manger le tableau. Je trouve qu’on a toujours envie de dévorer la grande peinture.
Si l’on prend comme modèle une belle femme et qu’on la peint exactement ce qu’elle est, le résultat est catastrophique. Je grossis mes personnages pour leur donner en effet de la sensualité. Peindre le nu tel qu’il est n’offre aucun intérêt. L’art est indépendant, il est parallèle à la réalité. Les gens sont sensibles à la composition et à la couleur, c’est ce qui rend l’art universel, accessible à des publics complètement différents.

A.P. : Croyez-vous que l’art d’un artiste peut exercer une influence sur l’ordre social et la violence ?

F.B. : J’ai malgré tout l’espoir que l’art peut contribuer au changement social. J’essaie de rendre compte de ce qui se passe dans mon pays. Toute violence est contraire à l’idée même de civilisation. Mes tableaux sont des témoins et rappelleront l’idiotie et la tragédie. Il faut garder l’espoir.
Je sentais que tout art doit être réformé dans une mesure ou l’autre. On est en train de modifier la nature pour la présenter de la meilleure manière avec l’art. Alors tous les artistes sont dans cette réflexion, ils peuvent produire une réalité qui amène à un esprit ou à une manière ou à un style, c’est vrai du côté de la peinture. Le style est beaucoup plus profond qu’une “manière”.

 

A.P. : La démarche artistique et son style sont-ils une expression de la force vitale ?

F.B. : Oui. Et j’admirais beaucoup la force vitale de ma peinture qui s’est imposée de façon extraordinaire. Quand je suis arrivé en Europe, il y avait la peinture gothique, la peinture florentine, et deux autres styles, et je me suis laissé aller à mon inspiration. C’est comme lors d’un grand banquet, il y a toujours les plats mais on choisit, on ne sait pas toujours pourquoi. On fait le choix. Ce choix devient l’essentiel.

A.P. : Est-ce que la sculpture vous a amené à une exploration plus large que la peinture, sur le plan à la fois de cette déformation et de cette voluptuosité des formes ?

F.B. : C’est plutôt la peinture qui m’a amené à la sculpture. La peinture m’a donné d’abord une “flexibilité” du point de vue des thématiques parce que, bien sûr, quand on est peintre on a beaucoup plus de variations possibles que le sculpteur. Les bases de ma pensée étaient en place quand j’ai commencé à faire les sculptures.

A.P. : Vous travaillez, pour vos peintures et vos sculptures, avec un modèle ?

F.B. : Non, jamais. J’ai utilisé les modèles lorsque j’ai passé un hiver à l’École des Beaux-Arts de Madrid où je n’ai jamais vu les professeurs ! À cette époque, je ne sais pour quelle raison les professeurs ne venaient pas en classe, mais il y avait les modèles. Je dessinais tout le temps avec un modèle. À Florence, également, il y eut un modèle mais pas de professeur non plus ! C’est bizarre ? Non. J’en suis arrivé là à faire de l’abstrait. Moi j’aimais bien apprendre le métier.

Je travaille !

A.P. : Avant de faire un tableau, vous faites beaucoup de dessins, d’esquisses ?

F.B. : Le point de départ d’un tableau, c’est toujours une esquisse.

A.P. : Mais quel est le point de départ d’un tableau à partir d’un dessin ? Quand un tableau commence-t-il ?

F.B. : Il y a d’abord les croquis. Je commence à les regarder et il y en a toujours un qui me dit plus que les autres. Je prends ce croquis qui est très rudimentaire, je dispose quelques traits sur la toile pour le reproduire à peu près, c’est-à-dire 20 % ou 30 % du tableau, puis, dans l’acte de peindre, je dois penser à tout le reste, aux couleurs totalement, je complète en travaillant.

A.P. : Quelle est la philosophie qui est le point d’un départ d’un tableau ou d’un personnage ?

F.B. : La “philosophie” est la même pour une nature morte, un paysage, un personnage. Il n’y a pas à avoir une philosophie. Pour moi, chaque tableau est comme une nature morte. Pour moi, l’important c’est de trouver les valeurs de la peinture, la plasticité. On est touché par cette capacité sans pouvoir vraiment l’expliquer. On peut sentir mais on ne peut pas décrire l’émotion plastique…, la sensualité.

A.P. : Certes vous vous exprimez en peignant, mais le pouvez-vous en écrivant ?

F.B. : La seule chose que je trouve confortable est la peinture, et aussi la sculpture, mais surtout la peinture. Je suis beaucoup plus à l’aise. Écrire serait une catastrophe.

A.P. : Comment travaillez-vous ? dans la fièvre ou tranquillement ?

F.B. : Je travaille tous les jours de la vie parce que je n’ai jamais trouvé rien d’autre qui me donne autant de plaisir que travailler. Mon œuvre d’artiste est très large parce qu’en fait je travaille tous les jours !

Jamais la nuit !

A.P. : Combien de temps vous faut-il pour réaliser un tableau ?

F.B. : De cinq à dix jours, mais quelquefois trois semaines. Quand je fais un tableau, je le regarde jusqu’au moment où je trouve….

A.P. : Travaillez-vous la nuit ?

F.B. : Non. À huit heures, j’arrête ! Toujours le jour. Je travaille 7 heures, 8 heures par jour. Et quand je travaille, je suis “en même temps” fatigué et pas du tout ! c’est bizarre. Avec l’effort que je fournis en restant des heures debout, je devrais être beaucoup plus fatigué, je ne le suis pas.

A.P. : Cette voluptuosité, qui est dans chacune de vos œuvres, s’explique comment ? Sur le plan esthétique, sur le plan philosophique, sur le plan de la sensibilité ?

F.B. : Il y a d’abord la caractéristique la plus remarquée dans mon travail : le volume. Ma conviction et ma volonté de créer le “volume” étaient autrefois un élément très important dans la peinture qui, malheureusement, ont été oubliées. Giotto a réinventé le volume. L’idée a disparu ensuite. Je me suis convaincu que le volume est tellement extraordinaire. Cette idée conduit à une certaine sensualité, à une certaine liberté, loin de la vérité. Cette condition amène à un style. Cette conviction marque l’œuvre d’un artiste.

J’analyse cliniquement

A.P. : Vous m’avez dit un jour que vous écriviez sur votre art ?

F.B. : Non. Je fais des notes, j’écris des idées qui me passent par la tête quand je trouve qu’un tableau n’est pas mal réussi. J’écris pour dire comment j’ai procédé du point de vue technique. Je n’écris pas des textes philosophiques ou esthétiques.

A.P. : Vous analysez cliniquement !

F.B. : Oui, exactement.

A.P. : Et quelle différence entre le plaisir que vous avez à sculpter et celui à peindre… ?

F.B. : C’est passionnant. Je peux faire un travail de sculpture, trois ou quatre mois sans toucher un pinceau. Un seul problème, la peinture est totalement de moi-même. Par contre, dans la sculpture il y a beaucoup de gens qui interviennent après la création. Quelqu’un qui a fait le plâtre, puis la fonderie fait les bronzes. Finalement une sculpture est une copie d’une chose que j’ai conçue. La chose qui disparaît c’est l’original en terre glaise de l’artiste !

A.P. : Peut-on dire que d’une certaine façon votre inspiration vient de la Colombie initiale, primitive, originelle ?

F.B. : Du point de vue thématique, oui, l’Amérique latine que j’ai connue enfant et adolescent, et quelques traditions de l’art colonial, précolombien, populaire… mélangés avec le grand art du passé, comme un grand cocktail. Tous ces mélanges sont ma façon de faire.

Comme une caresse

A.P. : Avez-vous une joie spéciale à toucher de vos mains la matière ?

F.B. : Bien sûr. La sculpture se fait comme une caresse d’une certaine façon. À un moment donné, on caresse ses formes ! Je suis très touché quand je vois le public qui touche mes sculptures avec plaisir. Une fois j’étais très ému parce qu’il y avait un groupe d’aveugles qui sont venus au musée de Caracas et qui touchaient toutes mes sculptures avec un plaisir extraordinaire - comme s’ils voulaient connaître comment je travaillais. C’était une joie de voir leurs expressions. Je pense que la peinture est pour les yeux, et la sculpture pour les mains ! C’est dommage qu’on ne laisse pas toucher les sculptures dans les musées. Moi je dis toujours : “Touchez-les !”.

A.P. : Vous aimez établir un échange réel.

F.B. : J’ai même fait une exposition dans la rue. Les toucher, c’est normal !

A.P. : Comment expliquez-vous que tant d’Européens, habitués à d’autres formes artistiques, aient accepté de vous admirer constamment ?

F.B. : Les gens pensent, après Picasso, que tous les artistes doivent changer tous les six mois, mais l’histoire de l’art le dément. Botticelli a fait du Botticelli, et Velázquez du Velázquez, avec très peu de différences d’une période à l’autre. L’art vient d’une conviction, si elle est superficielle, alors le style s’évapore. Il y a des artistes qui changent chaque minute parce qu’ils sont en train de chercher “quelque chose”. Une fois qu’ils trouvent, plus rien ne bouge. Regardez Giacometti, il a beaucoup essayé à partir du cubisme, puis un jour il a fait un Giacometti et plus rien n’a changé. L’artiste cherche et trouve sa vie !

A.P. : Eh bien Fernando, merci infiniment.