Jean-Louis Bory
j'aime la vie

(Paru dans Galerie des Arts, n°116, mai 1972)

 

 
Jean-Louis Bory qui vient de publier La nuit complice (10/18), second recueil de ses critiques de cinéma, et qui va publier La Révolution de Juillet ou les Trois Glorieuses (Gallimard) répond à notre questionnaire sur « un art de vivre ».

Croyez-vous à l'amitié? Est-elle pour vous essentielle dans la vie d'un homme?
JEAN-LOUIS BORY : De toutes mes forces. C'est l'unique remède contre la solitude.

Est-ce pour vous, surtout, un sentiment juvénile? Pensez-vous qu'à partir d'un certain âge, on puisse encore nouer une amitié?
L'amitié se juge, se jauge avec le temps. Si l'on «fait » l'amitié comme l'on fait l'amour, c'est-à­dire avec soin, application, en tenant attentivement compte des sentiments, des désirs (l'amitié a ses désirs comme l'amour) de l'autre, je ne crois cependant pas au coup de foudre en amitié. Passé la quarantaine, les chances diminuent de nouer de nouvelles amitiés. Mais elles existent encore.

L'amitié vous paraît-elle plus durable, plus grave que l'amour?
Plus durable, oui -- bien que l'amitié connaisse aussi la jalousie. Plus grave, oui (« grave », dans son acception étymologique lourde, qui a du poids). Elle est moins dangereuse que l'amour. L'amour, c'est le désordre, le déséquilibre. L'amitié contribue à l'équilibre.

•      Croyez-vous à l'amour fou?
Oui. J'en ai peur comme de la peste.

•      Distinguez-vous la sexualité de l'amour?
Non. C'est d'une hypocrisie minable, ou d'une inconscience grotesque de séparer le « coeur » du sexe. L'amour dit platonique est une sublime faribole. Et la chasteté est une vertu comique.

Le «premier amour» vous semble-t-il celui qui marque, pour toujours, une vie?
Absolument pas. C'est celui qu'on est en train de vivre qui marque votre vie. Et, à partir d'un certain âge, celui qu'on croit devoir être le dernier. La vie qu'il marque est seulement plus courte.

•     Quelle définition donneriez­vous à l'amour?
Une obsession mentale et physique, une faim, qui en fait un "sentiment" peu convenable - dieu merci.

•     Faut-il se marier très jeune?
Je suis hostile à cette institution sociale.

Etes-vous favorable à une cer­taine «liberté» dans le mariage?
Si mariage il doit y avoir, il ne me paraît convenable que comme une association respectant la liberté des partenaires. La fidélité n'est admissible que lorsqu'elle coïncide avec l'amour (partagé). Et encore - une aventure sexuelle hors-contrat (la vie est si courte) ne devrait pas pouvoir remettre en question amour et mariage (dans la mesure, pour moi étrangère, où les deux se superposent).

Pour un écrivain, le mariage est-il à recommander . est-ce une entrave, ou une aide?
C'est une folie.

•     Regrettez-vous de n'avoir pas d'enfants?
Parfois - et à condition qu'il ou ils (et surtout pas elle ni elles) aient eu tout de suite vingt ans.

Quelle conception avez-vous de l'éducation? Quelle importance a-t-elle eu pour vous? Quelle influence ont eu sur vous vos parents?
Une pédagogie amoureuse. Qui réclame que l'éducateur se glisse dans la peau de celui qu'il éduque. Rien de plus difficile. Elle doit être invisible (rien qui pèse) et constante : tout, et n'importe quoi, doit lui offrir l'occasion de s'exercer. Mais je le répète et j'insiste : sans que l'éduque s'aperçoive que l'on éduque. J'ai eu la chance de rencontrer dans ma vie des éducateurs de ce genre professeurs et parents. Je ne leur en serai jamais assez reconnaissant. Il me semble que mon père m'a plus « marqué » que ma mère goût de la liberté individuelle; curiosité de tout; une certaine gaieté dans l'exercice du quotidien; la haine de la sottise.

•     Croyez-vous à l'expérience? qu'elle est transmissible?
Elle ne vaut que pour soi - et encore. Je refais les bêtises que j'ai déjà faites. La seule différence : je les fais en connaissance de cause. Votre expérience, pour les autres, est nulle et non avenue.

Quels sont vos rapports avec les autres indifférence, ennui, curiosité?
Curiosité intense. Mais si rien ne justifie plus cette curiosité, l'indifférence suit. J'ai horreur de l'ennui.

? Croyez-vous aux bienfaits, ou aux inconvénients, de la solitude?
Tout dépend des circonstances. L'idéal, c'est la solitude inter­mittente. Etre seul quand vous en avez envie - ou quand vous en ressentez le besoin. La solitude est indispensable pour le travail (écrire). Nul doute que la solitude qu'on ne peut interrompre à son gré (quand on vieillit par exemple et que la mort vous enlève de vos amis, ou que votre propre corps n'est plus assez attirant pour que l'amour et les plaisirs répondent à votre appel) - alors, oui, la solitude peut devenir terrible. C'est la rançon de la liberté. Il faut choisir.

•    Fuyez-vous la foule?
Il y a foule et foule. Il y a des foules bêtes, un énorme animal stupide (foule des stades, des spectacles du style Guy Lux, des visites collectives de la Foire de Paris, des caravanes de touristes français à l'étranger, etc.) - je cours encore. Il y a des foules dont le bain vous grise comme un alcool : quand elle signifie vaste aspiration collective (foule des manifestations politiques) ou possibilité d'aventure à chaque seconde renouvelée (foule des marchés arabes, par exemple).

•     Avez-vous recherché la fortune?
Non. Il y faut trop d'application - et d'une application que je trouve désolante. Mais si la fortune devait m'arriver comme ça («en dormant »), je ne serais pas contre. Mais peut-être que, pour la conserver, il me faudrait déployer cette application désolante dont je me sens incapable?

•      Quelle place occupe l'argent dans votre existence?
Beaucoup trop importante à mon gré. Il faut que j'en gagne - il faut donc que j'y pense, quelle horreur. L'influence de mes parents, sur ce point, a été déterminante : à leurs yeux, l'argent était obscène; c'était avec la bêtise, la seule obscénité du monde - alors que les histoires de cul (pour parler clair) ne pouvàient pas être obscènes. Ma mère m'a toujours dit qu'on ne devait pas dire : ,«j'ai payé», mais «j'ai offert»; Résultat : je suis incapable de discuter fric avec mes éditeurs ou les directeurs des journaux où j'écris. Corollaire : je suis régulièrement couillonné. Mon rêve? Avoir assez d'argent pour que je n'aie jamais à y penser. Comment faire? qui m'offrirait une mensualité (confortable)?

•Aimez-vous le luxe?
Quel luxe? Si luxe = bagnole somptueuse, appartement de grand standing, couturier à la mode, night-club, Saint-Trop, etc... je m'en fous éperdument. Ce que j'entends par luxe, c'est avoir : du temps disponible; de l'espace et du silence - pour jouir de mes amis, travailler en paix, lire, écouter de la musique, à mon gré. Mais peut-être cela coûte-t-il beaucoup d'argent?

L'ambition vous paraît-elle légitime? Vous lui sacrifieriez­vous d'autres sentiments, lesquels?
L'ambition de quoi? Richesse? (voir plus haut) Amour? (voir plus haut). Réussite sociale? Aux yeux de qui? Une «carrière»? Je ne sacrifierai jamais mon indépendance à quelque carrière que ce soit. J'aurais pu faire une carrière universitaire - quel ennui. Quant à la carrière littéraire? Mon ambition, puisque vous proposez ce vocable, est de devenir un écrivain, un vrai, grand si possible. Cette ambition n'a rien à voir avec la carrière d'homme de lettres.

•   Avez-vous cherché la réussite? Que vous apporte-t-elle?
J'ai connu une espèce de réussite très tôt, et jeune : le Prix Con­court à vingt-six ans - je reste, jusqu'à ce jour, détenteur d'un record : le plus jeune Prix Con­court. Cela m'a valu plus d'ennuis que d'avantages. Il m'a fallu plus de dix ans pour qu'on me par­donne ce Goncourt précoce - mieux : pour qu'on l'oublie. Cela n'empêche pas que la réussite - le succès, un nombre croissant de lecteurs - apporte un fort appréciable encouragement.

Des sept péchés capitaux, quel est celui qui vous apparaît le plus condamnable? Celui pour lequel vous avez le plus d'indulgence?
Le plus condamnable : l'envie - mais pourquoi le condamner?
L'envie comporte son propre châtiment : personne de plus malheureux que l'envieux. Celui pour lequel j'ai le plus d'indulgence? La luxure.

•Quels sont pour vous, les qua­lités les plus grandes, les defauts les moins admissibles?
Qualités : intelligence, compré­hension d'autrui poussée jusqu'à la complicité; générosité, sens de l'humour. Défaut : la bêtise.

•    Quelle place occupent les arts dans votre vie?
Primordiale. Ils sont ma vie. J'ai la chance d'avoir pu en faire mon métier.

•   Etes-vous attiré surtout par l'art ancien?
Pas particulièrement.

•    Votre attitude devant les recherches contemporaines?
Curiosité passionnée; désir de comprendre, d'aider si je peux.

•    Un écrivain doit-il s'intéresser à la chose politique?
Absolument, comme tout citoyen. Aujourd'hui tout est politique à commencer par le seul fait de vouloir respirer un air qui soit respirable; désir de mener une existence qui ne soit pas seule­ment une existence, mais une vie.

•    Doit-ï1 s'engager politiquement?
Absolument comme tout citoyen.

Dés opinionspolitiques doivent-elles se refléter dans son oeuvre ?
Si cela lui chante; et qu'il juge ce reflet nécessaire à son oeuvre. Mais un écrivain, politiquement engagé comme citoyen, peut désirer composer une oeuvre apparemment dégagée de toute préoccupation politique (fantastique, merveilleux, métaphysique) ou purement esthétique (recherches formelles, etc.) J'admets parfaitement l'art pour l'art - encore que toutes ces «positions» artistiques ne soient pas exemptes de résonances politiques. Le seul fait pour un écrivain de créer une oeuvre apolitique représente une position politique.

•     Croyez-vous à Dieu, en un Dieu?
Je pratique un athéisme paisible. Je n'ai jamais nourri aucune inquiétude dans cette direction-là.

•    Pratiquez-vous? avez-vous pratiqué une religion?
Je suis catholique, socialement parlant; j'ai été baptisé, j'ai fait ma première communion, pour l'unique raison que cela se faisait» là où je vivais et à l'époque où j'y vivais. Mon père était athée; ma mère croit, mais n'a jamais pratiqué.

•     Votre attitude vis-à-vis de ceux qui les pratiquent?
Tolérance totale poussée jusqu'au respect : je me découvre dans une église, je me couvre dans une synagogue, je me déchausse dans une mosquée. Toute persécution me soulève de fureur et de dégoût - mais encore plus celles qui se fondent sur des motifs religieux.

Croyez-vous que l'homme doit rechercher, avant tout, le bonheur? Et quelle serait votre définition du bonheur?
Oui. Mais le bonheur dépend avant tout de l'idée qu'on se fait. Il y a des gens (j'en connais) qui ne peuvent être heureux que si les autres, autour d'eux, sont heureux. D'autres, au contraire, dont le bonheur s'accroît du malheur des autres - je veux dire qu'ils jouissent de leur bonheur avec d'autant plus de force qu'ils savent que les autres ne sont pas heureux. Le bonheur pour moi? Ne pas avoir à me poser la question de savoir si je suis heureux ou non.

Pensez-vous que nos contemporains recherchent le bonheur, et un bonheur qui mérite d'être recherché?
Sans doute: Mais un bonheur confondu avec la jouissancee de biens matériels, eux-mêmes confondus avec le confort selon le salon des arts ménagers. Mais après tout si la possession de ces biens-là les rend heureux, ils ont bien raison de la rechercher..

Quelles sont pour vous les règles essentielles, les principes qui doivent gouverner une vie?
Je crains de ne pas être un homme à principes. J'ai une morale, qui n'a pas grand chose à faire avec la morale dite bourgeoise. Essayer de ne pas tricher avec les autres; et d'abord avec soi-même - c'est le plus difficile. Essayer de voir clair. Essayer de ne pas «blesser» les gens. Et, dans la mesure où vous y pouvez quelque chose (si peu que ce soit), essayer que le monde soit plus vivable qu'il n'est, et pour infiniment plus de gens.

•    Quelles sont pour vous les valeurs fondamentales?
Il n'y a rien de plus beau, de plus vrai que la vie - plantes, animaux, hommes. Je crois même à une vie des choses inanimées. J'ai horreur qu'on casse, qu'on démolisse, qu'on «mutile ». Le mal, c'est la bêtise, qui est incurable. L'ignorance, elle, peut se guérir.

Vous êtes-vous souvent trompé dans la conduite de votre vie?
Oh oui. Et je continue.

Craignez-vous la mort? Est-ce, pour vous, une hantise? En avançant en âge, y pensez-vous davantage?
Oui. J'y pense - mais ce n'est pas une hantise. Je voudrais mourir subitement, sans voir venir. Ou alors je me souhaiterais une mort sereine - et athée.

Quelle place vous reconnaissez­vous dans le monde d'aujourd'hui ?
Un grain de poussière - mais qui sait qu'il n'est qu'un grain de poussière.

Quelle est votre attitude, votre comportement devant la société, la civilisation actuelle? Vos espoirs, vos refus?
La société, la nôtre, c'est-à-dire une société où les valeurs prédominent, qui sont imposées par une certaine classe (la bourgeoisie); la civilisation étiquetée « blanche et occidentale » de coloration chrétienne, me dégoûtent. Je profite de l'une et de l'autre, puisque je suis un bourgeois et un Européen de l'Occident - j'appartiens donc à la classe et à la race des maîtres. Je n'en suis pas plus fier pour ça. Notre monstrueux égoïsme causera notre perte. Mes espoirs? Qu'à cet égoïsme imbécile, et de si courte vie, succède une lucidité révolutionnaire, car, oui, cette lucidité changera tout de fond en comble.

La condamnez-vous? Pensez­vous que ce qu'on lui reproche tient à la nature humaine ou à ses institutions et à ses moeurs? Est-elle plus «condamnable » que les précédentes ?
Oui. D'abord à ses institutions et à ses moeurs. Le malheur, la misère sont la source de maux innombrables. Ce qui ne veut pas dire que je partage la philosophie de Jean-Jacques Rousseau! Mais si l'homme est moins misérable, il aura tout de même tendance à se montrer un peu moins salaud. Oui, plus condamnable, parce qu'elle a davantage les moyens (progrès scientifique, etc.) de changer certaines choses et qu'elle ne le fait pas.

Auriez-vous préféré vivre à une autre époque, laquelle?
Oui. L'époque de la décadence romaine. A la condition sine qua non d'être du bon côté de la barrière : praticien. J'aurais été très bon pour mes esclaves. Mais quelle chance de vivre dans une civilisation où la morale chrétienne n'avait pas encore exercé ses ravages ! Sans changer d'époque, j'aimerais bien vivre en Islam - mais un Islam assez « décoranisé ». Je rêve. Et mes rêves, comme tout rêve, sont incohérents.

•     Comment imaginez-vous son avenir ?
Convulsionnaire et sanglant. Ou alors morne, mécanique, fonctionnel. Ordinateur partout. Heureusement je serai mort - ou gâteux.

Etes-vous pessimiste, ou optimiste? Devant notre civilisation? Devant la vie?
Optimiste bien que pessimiste. Je pense en pessimiste, j'agis en optimiste. Je fais comme si. J'aime la vie. La vie n'est ni bonne ni mauvaise, ni belle ni laide. Elle est tout à la fois. L'important est de savoir vivre.