PORTRAIT
Faites connaissance avec Roland Baladi, artiste ingénieur en prise de conscience et en communion fraternelle

A. Parinaud.    Roland Baladi va exposer à la Galerie Annick Le Moine à partir du 6 novembre, et cette manifestation pose un certain nombre de problèmes que je souhaiterais expliciter. D'abord, en vous demandant, Roland Baladi, quelle est votre vision de l'art par rapport aux tendances, aux mouvements actuels ?

Roland Baladi.
Cela me concerne peu, ce qui se passe aujourd'hui me paraît être un reflet d'une angoisse de la mort, un côté morbide et négatif qui stigmatise cette civilisation de consommation, de pollution, dans laquelle nous sommes.
"Les ballons arrivent" 27 octobre 1973
Pour ma part, je préfère regarder plus loin, vers une communion, disons le mot, des gens, une communion qui se ferait, non pas en retournant en arrière vers une vie simple - on parle souvent de retourner à la campagne pour pouvoir discuter avec l'épicière ou le facteur -- mais en dépassant les « erreurs » pour retrouver une véritable communication par la technologie à un très haut niveau. Vous souvenez­vous, dans le film « 2001 » le héros va visiter la mission qui doit partir vers Jupiter. Il est à des milliers de kil­mètres de son appartement et il a une discussion avec sa fille ; il lui dit : « Tu as fait tes devoirs ? Cela s'est bien passé ? Comment était la maîtresse ?... » Et le langage, la communication est de très bonne qualité. Vous-mêmes me faisiez remarquer il y a peu que la plus grande et la dernière grande communion planétaire des hommes a été de regarder au même moment sur l'écran de télévision le débarquement du premier homme sur la lune. Evénement majeur, parce que pour la première fois l'humanité entière regardait le même événement, et avait une sorte de conscience immédiate de cet événement, et participait en même temps au même phénomène. Tout d'un coup nous étions des terriens, nous n'étions plus des Français, des Américains. Et je crois que c'est cette qualité de communion qui a permis Chartres, la sculpture extrême­ orientale, les pyramides !


A.P. - La plupart des mouvements d'art actuels vous semblent donc artificiels, mêmes dépassés, dans la mesure où ils sont motivés par des artifices technologiques de la peinture, ou animés par des idées politiques ou des messages, qui finalement ne concernent pas l'homme moderne dans sa totalité. Ce que vous cherchez, dans votre démarche artistique, c'est de trouver des moyens de communication vous dites même (le « communion » avec le plus grand nombre d'hommes possible, et au niveau du jeu, au niveau de la conscience immédiate, au niveau où les êtres peuvent se marier. Est-ce cela ?

R. B. - Exactement !

A. P. - Autrement dit, vous tournez le dos volontairement, intellectuellement et physiquement, à toutes les catégories, à toutes les recherches plastiques actuelles ?

R. B. - Naturellement ! Il n'y a qu'une chose que je comprends bien, et c'est la seule qui tente de remplacer cette foi - cette émotion qu'on avait en regardant une sculpture de Michel Ange par exemple - Cet art des artistes engagés ; la peinture politique. La religion d'aujourd'hui, pour certains, c'est nécessairement la politique. Ils se retrouvent dans les meetings, vibrent de la même émotion, mais naturellement n'arrivent qu'à parler de leurs problèmes et des solutions qu'ils pourraient y apporter par des moyens tout , à fait humains. Moi, je m'intéresserais plutôt au plaisir des hommes.

A. P. - Parlons des choses que vous aimez. Je pense que nous les trouvons dans cette exposition. J'aimerais que vous nous la présentiez comme vous l'avez conçue.

R. B. - Le public, en entrant, pourra tamponner son invitation dans une horloge pointeuse qui sera à l'heure universelle de Greenwich. Dès le début, je dis au public : « Attention ! quelque chose a sa place ici, d'une manière très précise, par rapport à la France, l'Europe, à la terre, et au milieu des galaxies. Il y a dix cartes pochées, avec la longitude, la latitude du point, et un graphisme qui situe exactement la position sur cette carte. Après, le public pourra, dans une salle préparée à cet effet, dessiner d'une manière collective, sur un mur à graffiti éphémères, c'est-à-dire que chaque personne aura un rayon lumineux avec lequel elle pourra tracer des graffitis sur le mur. C'est une espèce de rayon laser, tout à fait inoffensif... Graffiti qui lui permettront de faire une oeuvre collective et éphémère, puisqu'au bout de deux ou trois minutes tous les dessins qui seront faits disparaîtront.

A. P. - Il y a donc un écran qui est sensibilisé à ce rayon et qui permet donc, à plusieurs mètres, à un spectateur qui devient un créateur, de dessiner une figure qui lui plaît. Vous voulez, d'une part, obliger les gens à inventer, à avoir le courage de projeter leur invention devant les autres, avec la notion de précarité, puisque l'image s'efface.

R. B. - Et aussi leur faire apprécier l'esprit de collectivité. Nous ne pouvons pas tous les deux dessiner avec un crayon, sur le même point, au même moment, les crayons s'entrechoquent ; mais avec la lumière qui, elle, est presque immatérielle - je dis bien « presque » -on arrive à mettre quinze personnes dessinant au même endroit, et partant de ce dessin, dessinant une fleur, par exemple.

A. P. - Vous faites donc sortir de l'anonymat un certain nombre de gens, dans le public, qui, pendant un court instant, deviennent créateurs. Vous les amenez à prendre conscience (le leurs possibilités créatrices, vous les obligez à affirmer leur courage.

R. B. - Je n'ai jamais eu vraiment conscience que les gens n'étaient pas courageux. Je crois qu'il y a toujours quelqu'un qui se lève et qui parle.

A. P. - Tout le problème de votre conception de l'art, c'est d'amener les gens à être ?...

R. B. - Absolument ! Ce que je voudrais communiquer, avec mes machines, ce ne sont pas des idées, mais des états ; de plaisir, d'expression de liberté, de communication, ou même de communion avec le prochain qui est aussi en train d'écrire sur le même plan, sans qu'il y ait de réserve ou de chasse gardée. N'importe qui peut intervenir dans le sein, la création de l'autre, soit pour détruire, soit pour améliorer. J'ai déjà exposé cette pièce et chaque fois j'ai été saisi par la vibration presque sensuelle, de la communication des gens.

A. P. - Vous pouvez amener les gens à tenter de jouer entre eux. C'est essentiel.

R. B. J'ai ensuite monté une pièce que j'ai appelée « Escalier à remonter le temps ». C'est un escalier qui mène au premier étage, qu'on doit nécessairement emprunter, et sur lequel est monté un réseau de caméras vidéo interne ; arrivé au sommet de l'escalier ce réseau vous montre en train de poser le pied sur la première marche. C'est un instant où vous étiez plus jeune de trente secondes. C'est un moment que vous ne retrouvez plus, qui a disparu à jamais, et qui peut déclencher certain déclic de compréhension de soi-même, de rencontre avec soi-même.

A. P. - C'est nous dans la ligne du destin, trente secondes avant. C'est-à-dire l'invitation à une prise de conscience d'un passé, au présent ?

 R. B. - Le présent du futur.

A. P. - Vous voulez montrer aux gens le mécanisme mental qui leur permet de créer le temps et d'être, dans le temps.

R. B. - Plus loin le visiteur rencontre un certain nombre de machines qui, calculent ses mouvements. Une machine à compter les gestes qui, chaque fois que le visiteur bronche, avance d'un chiffre, et procure la vision du fait que nous ne sommes peut-être pas libres, que quelque part nos gestes, nos déplacements, sont comptabilisés. J'espère faire prendre conscience aux visiteurs de l'espace qu'ils occupent dans cette exposition-là, et surtout du sens de leurs gestes. Il y aura deux cabines téléphoniques, répliques exactes des cabines de la rue. Et j'invite le public à communiquer, à se diviser en deux, à entrer dans une cabine, et à téléphoner à l'autre. Ces cabines communiquent réellement. Mais je décale la voix des personnes qui parlent d'une fraction de seconde, et phénomène particulier elles n'arrivent pas à articuler les mots. Je montre qu'on peut très bien communiquer avec les outils, mais que c'est nous qui n'arrivons pas à nous exprimer : un peu comme dans un rêve où on a envie de crier et où on n'y arrive pas.

A. P. - Vos intentions m'inspirent deux ordres de réflexions quand vous comptabilisez les gestes des êtres humains, vous leur montrez, non seulement qu'ils existent, mais vous leur renvoyez un certain miroir de leur propre réalité. Vous semblez également induire que tout, dans l'univers, est lié, et que la colère d'un homme peut correspondre à l'explosion d'une étoile, et que les brins d'herbe, le vent, la pluie, sont en rapport avec notre sensibilité ; que l'être humain n'existe pas clans une totale indépendance. Il est en liaison étroite, intime, métaphysique, existentielle, avec tout le reste de l'univers. Autrement dit, nous sommes partie intégrante du monde, non seulement quand le glas sonne il sonne pour nous tous, mais, quand nous respirons, le monde entier respire. Et il y a dans votre démarche une espèce ale démonstration philosophique importante qui consisterait à prétendre que l'homme est le miroir de l'univers, l'écho. Et en ce qui concerne vos deux cabines téléphoniques et le décalage des voix, je vous rappellerai que dans La Condition humaine, déjà, André Malraux avait montré le choc que pouvait produire sur un homme l'écoute de sa propre voix, il en avait tiré des effets romanesques. Vous, vous en tirez des effets technologiques et existentiels qui sont également très importants. Et cela montre d'ailleurs toute la différence qui existe entre la génération d'André Malraux et la vôtre, à savoir que la génération d'André Malraux ne pouvait être que romanesque et littéraire, la vôtre, elle, a les moyens technologiques de traduire son romanesque dans la vie. Et en fait, vous montrez pratiquement aux êtres humains qu'ils ne sont pas « un », c'est-à-dire qu'il existe en eux non seulement un double, mais d'autres êtres, et que l'écoute de sa propre voix c'est un peu l'écoute des fantômes, c'est un peu l'écoute de tout ce que nous portons en nous d'insoupçonné ; vous amenez en quelque sorte les êtres à réfléchir sur eux-mêmes, et vous les placez dans leur propre cage de résonnante. Est-ce cela ?

R. B.   C'est tout à fait cela. Malraux parlait de cette horreur de l'homme à l'écoute de sa propre voix. Par contre les Fontaines du Bernin représentaient une certaine extase. On arrivait à inculquer aux lecteurs, par mimétisme, un état que, moi, j'essaie de communiquer par l'expérience. Il s'agit de dépasser l'intuition qu'un homme peut avoir de lui-même pour le ramener à la réalité de lui-même, assez de littérature, un peu plus d'expérience ! Eprouvons avec notre être entier, muscles et chair compris, la réalité. Une des formes de la démarche artistique moderne est de ramener l'art, la vie et les hommes - et la conscience que les hommes ont d'eux-mêmes à la réalité intrinsèque, et de ne pas nous payer de mots. Plus loin, j'ai disposé un écran qui ressemble à celui du mur à graffitis éphémères, sur lequel les visiteurs pourront figer leur ombre et se regarder : se détacher de leur ombre, en quelque sorte. J'ai même pensé offrir ces ombres au public, pour qu'il puisse les emporter.

A. P. Dans toute votre démarche, il y a la même intention qui est d'amener les êtres humains à une prise de conscience sur leur qualité d'êtres, et cette dernière opération, consiste, en fait, symboliquement, à permettre à un être humain de s'apercevoir de sa complexité, de son dédoublement possible : que ce qu'il paraît n'est pas forcément ce qui est et qu'il n'est pas forcément ce qu'il paraît. Je pense que ce jeu que vous leur proposez, de photographier leur ombre en sautant devant un écran lumineux, consiste à les mettre sur des pistes secrètes d'eux-mêmes et que vous tentez technologiquement de les initier à une autre réalité. Jusqu'à présent, les artistes avaient une espèce de statut qui consistait à livrer les oeuvres encadrées - et le mot « cadre » dit bien ce qu'il veut dire - c'est-à-dire isolées du contexte, et à laisser ces oeuvres être appréciées ou non. Votre démarche est différente ; vous proposez au public des oeuvres non encadrées, des oeuvres à faire, des oeuvres qu'ils font. Quelle image de l'homme voulez-vous proposer ?

R. B. - J'estime que dans la mesure où le public voit son ombre séparée de lui et l'emporte, le déclic devrait se faire. Plus loin, il y a un perroquet sans bec, mais électronique, qui répète systématiquement ce qu'il entend. Une espèce de miroir sonore témoin du temps qui passe. On s'entend et on entend cette voix, quelques secondes après avoir parlé.
J'ai pensé aussi montrer l'aspect chimérique des paroles. Nous nommons les choses sans savoir que nous les nommons et nous utilisons le langage comme nous respirons, sans le penser. En Orient, mon cousin 'restait des heures durant avec son père, sans échanger un seul mot. C'est un temps qu'il consacrait à rester en présence. La présence est une chose que l'on n'arrive pas à enregistrer avec le magnétophone, que l'on n'arrive pas Eprouver la réalité avec à mesurer. Par contre, le mot, qui devrait être l'essentiel, devient futile et vain.

 A. P. - Et vous pensez donc que Ici vraie communication dans le futur se situera à un autre niveau que le verbe ?

R. B.
Je crois que le verbe a épuisé son pouvoir. Au fond, est-ce qu'il est vraiment nécessaire d'apprendre à lire et à écrire ? C'est une bonne question ! Ensuite il y a une pièce avec une horloge de 80 centimètres de diamètre, avec une trotteuse fluorescente. Mais elle ne donne pas l'heure : elle avance chaque fois que l'on bouge devant elle, chaque geste la fait avancer d'une seconde. Je ne sais pas ce que cela veut dire, peut-être l'expliquerez-vous

A. P. - Vous êtes ironique, et vous avez raison. Peut-être que c'est l'homme qui créé le temps. Il y a le temps de notre cceur, qui est fabriqué par ses battements, il y a le temps de nos poumons, qui correspond à notre respiration ; il y a le temps de nos sentiments ; il y a le temps objectif, qui est celui des horloges ; il y a le temps existentiel. Et finalement, entre tous ces temps, l'homme n'existe plus, il est pris dans les parallèles du temps, alors que c'est lui qui créé le temps. C'est sa vie totale, existentielle, qui créé le temps. Et cette horloge qui enregistre le temps en fonction du mouvement nous rappelle simplement, à mon avis, que les œuvres d'art, par exemple, sont des horloges qui répètent très exactement le temps d'une époque qui les avues naître... Nous nous rendons compte qu'au sein de l'univers le rôle de l'homme est de donner un certain temps, vraisemblablement, entre l'infiniment petit ou l'infiniment grand et qu'il est peut-être l'axe de tout ce phénomène cosmique qu'on appelle l'univers qui est aussi une immense horloge. L'homme est peut-être le rubis à partir duquel le temps existe. Qu'en pensez-vous ?

R. B. - Je ne pense pas ; j'invente. Ainsi, une pièce que vous ne verrez pas à l'exposition : la fleur polysensorielle. C'est une fleur que j'ai conçue pour les floralies de Vienne. Elle est dotée de sensors : de sens électroniques. Elle perçoit aussi bien l'hygrométrie, la chaleur, la lumière, le vent, sa direction, sa puissance, et quantités d'autres paramètres, comme les mouvements des personnes ou des animaux qui sont près d'elle, et qui commandent d'autres réactions de la fleur elle-même, à savoir le mouvement des pétales, qui sont pneumatiques, qui s'ouvrent et se ferment, et peuvent caresser un visiteur qui viendrait doucement, ou effrayer en se détendant brusquement un visiteur qui viendrait en vitesse. Des bulles de savon semblant imiter le pollen se dégagent lorsque le vent est à la bonne direction avec un parfum qui s'évapore lorsque l'humidité s'élève, après une rosée ou une pluie.
C'est un peu plus qu'un simple jeu, qu'un simple amusement : un jouet. C'est presque une fleur philosophique.

A. P. - Ce que je voudrais dire après vous avoir écouté, Roland Baladi, c'est que vous esquissez une nouvelle image de l'autiste à Ici fois celle de l'artiste technicien - j'oserais presque dire « ingénieur » - qui utilise toutes les ressources de la technologie, comme un virtuose son piano, mais qui ne veut pas en tirer uniquement des effets artificiels. Votre propos, essentiel est d'introduire l'homme à travers la technologie - qui souvent le nie - dans un circuit de prise de conscience, pour l'obliger non seulement à dominer la machine, mais, grâce à la machiné, à découvrir à la fois la réalité de son être et les nouveaux circuits mentaux de sa sensibilité.
Vous échappez également à ce conditionnement de la morale plastique - la morale artistique - qui consiste trop souvent à se dire artiste parce qu'on sait utiliser les rapports de couleurs, de formes, et on devient finalement un truqueur de l'imaginaire, un épicier de l'image.

 

R. B. - Oui, si je n'étais pas animé du grand sérieux : je veux dire de cette intention profonde qui consiste à vivre son temps pleinement, aussi pleinement qu'il est possible, en dominant sa technologie.Si je n'étais que l'artificier d'une féérie bengalaise - à travers des explosions de la grande bleue et de la grande rouge j'avoue que je me paraîtrais un peu méprisable. Dans la mesure où on a presque tout vu depuis 50 ans dans le domaine de l'invention artistique - et beaucoup de ces choses étaient importantes sur le plan de la provocation existentielle,remettant en cause es tabous, un statut moral et philosophique ou politique, une certaine vision du monde -il faut aujourd'hui tout casser, et il faut qu'un sanctuaire disparaisse pour qu'un nouveau sanctuaire naisse. Je crois que nous sommes à l'aube de cette renaissance, aquarius : l'ère du Verseau. Je crois à une prise de conscience à travers la technologie, et grâce à l'intuition artistique profonde, pour un avenir différent. Je crois qu'il est possible d'offir aux hommes quelque chose qui ressemblerait à une sorte d'illumination, à travers eux-mêmes, de leur propre destin, et par les ressources les plus vraies de notre époque.