Arroyo / Jacques Darras

« La peinture est un travail de solitaire »
(Paru dans Aujourd’hui Poème, n° 79, février 2007)


Jacques Darras (J.D.). Vous sentez-vous aujourd’hui Français ou Espagnol ou les deux ou plus encore Européen ? Ou bien êtes-vous un exilé définitif et pourquoi ?
Arroyo (A.). Je me sens européen. Je ne me sens exilé nulle part.

J.D. Est-ce que l’exil, d’une certaine manière n’aura pas été la situation des plus grands peintres espagnols au XXe siècle – excepté Dali et Miro que vous avez critiqués justement ?
A. Certainement, la peinture espagnole du XXe siècle est marquée par l’éloignement et l’exil.

J.D. Voyagez-vous toujours autant ?
A. Moyennement.

J.D. En arrivant en France dans les années 60 vous arriviez dans la période des «néo-réalistes» ou nouvellement baptisés tels par Pierre Restany (Klein, Tinguley, Raysse etc). Les avez-vous rencontrés, aimés ou pas du tout.
A. Je les ai rencontrés et bien connus. Certains d’entre eux sont restés, d’autres ont disparu, ce qui arrive dans tous les mouvements. Le verbe “aimer” est un peu excessif en l’occurrence.

J.D. Vous vous en êtes pris à Marcel Duchamp avec verve et acuité dans une série de tableaux intitulés «Vivre et laisser mourir ou la fin tragique de Marcel Duchamp». Pourquoi ? Le referiez-vous encore aujourd’hui ? Que lui reprochez-vous ?
A. Avec Gilles Aillaud et Antonio Recalcati nous avons peint Vivre et laisser mourir ou la fin tragique de Marcel Duchamp, certainement je le referai aujourd’hui. Je ne reproche rien à Marcel Duchamp, je dis simplement qu’il est à l’origine de ce qui est insupportable dans l’art contemporain depuis les années 70.

J.D. En 1967, vous détournez des chefs d’œuvre de Miro et, quelques années plus tard, réglez son compte à Dali. Deux catalans, c’est vrai. Est-ce que la tradition espagnole était trop pesante pour vous ? Ou bien étaient-ce des «pères» que vous tuiez ?
A. La tradition espagnole n’est jamais pesante. L’analyse psychanalytique d’un tableau ou d’un thème n’est pas mon domaine.

J.D. En 1968 vous faites un voyage à Cuba. Pour Castro ? Pour la boxe ? Ou juste pour voir ?
A. C’était en 1967. Ni pour Cuba, ni pour la boxe, pour voir et pour accompagner le Salon de Mai à un moment où le régime castriste était très éloigné de ce qu’il est aujourd’hui.

J.D. Puis à partir des années 75/76 et votre rencontre avec le metteur en scène Klaus Michael Grüber, à Berlin, vous êtes attiré par la création de décors de théâtre. Il semble que vous n’ayez pas cessé de travailler à cela depuis. N’est-ce pas devenu quasiment l’élément majeur de votre œuvre. Pourquoi ?
A. J’ai rencontré Klaus Michael Grüber en 1967 à Milan et je travaille presque exclusivement avec lui depuis. Les décors de théâtre occupent la même place dans mon travail que la lithographie, la gravure ou la rédaction d’un livre.

J.D. Je décèle dans votre œuvre une forte composante satirique, témoin entre autres le triptyque de portraits représentant un «Général enrhumé» qui évoque Franco, bien entendu. Est-ce votre côté Goya plutôt que Velázquez, dans les bras duquel vous sautez, d’ailleurs, en nain de la cour royale, dans un tableau ultérieur («Mi padre»).
A. Vous évoquez la toile intitulée Velázquez, mon père, de 1964. Je suis tributaire de Velázquez qui est pour moi la vie de la peinture, mais opposer Goya à Velázquez est dépourvu de sens. J’avance avec Goya et Velázquez.

J.D. De toute évidence vous n’aimiez pas les dictateurs. Pas plus Napoléon Bonaparte dont vous cassez le bâton au-dessus du pont d’Arcole, que Hitler, Mussolini, Franco et Salazar dont vous faites un portrait décapant en 1963, poumons et intestins à l’air, œuf de vide à la place de la tête.
A. Je ne considère pas Napoléon comme un dictateur mais comme un type très sympathique. Quant aux quatre ordures, je suis ravi de savoir que d’autres pensent comme moi.

J.D. Qui sont les «tueurs» de Marcel Duchamp qu’on voit dans votre série consacrée à sa mort - son meurtre. J’ai cru reconnaître Andy Warhol, mais qui sont les autres ? Y êtes-vous ? J’aime bien cette image le montrant «habillé montant un escalier» là où l’on attendrait son «nu descendant». Est-ce qu’il suffit de rhabiller Marcel Duchamp aujourd’hui ?
A. J’ai dit plus haut (5e question) que Gilles Aillaud, Antonio Recalcati et moi avions peint cette suite de toiles. Vous êtes dans le juste, Andy Warhol est représenté en compagnie d’amis tels Martial Raysse ou Pierre Restany… Peut-être faut-il avec Pierre Pinocelli lui tailler un costume, rendre à Fountain sa dignité d’urinoir et poser clairement le problème de l’art conceptuel ?

J.D. Quant au peintre du dimanche Winston Churchill, qui est-il pour vous ? Vous le peignez dans le style d’un David Hockney. Voulez-vous dire que l’art «pop» est un art du dimanche ?
A. Je ne vois pas ce que mes portraits de Churchill ont en commun avec la peinture de David Hockney. Il faut regarder les tableaux de près. Le Pop Art est un mouvement artistique, comme la Nouvelle Figuration, le Nouveau Réalisme, apparu à la fin des années 50 au début des années 60.

J.D. À Amsterdam, vous reproduisez la «Ronde de Nuit» de Rembrandt, que vous aimez beaucoup, semble-t-il, en flanquant le tableau de deux volets latéraux, représentant une paysage géométrique de ville moderne au crépuscule. Pourquoi ?
A. Les volets latéraux figurent ma ville, Madrid, à l’aube, et restituent ses dimensions originales au tableau de Rembrandt qui avait été tronqué pour pouvoir être accroché entre deux portes dans un salon hollandais. Je l’ai peint à Berlin.

J.D. J'ai parfois le sentiment que vous boxez - pardon ! - que vous peignez «en contre». Je dis cela connaissant votre intérêt pour la boxe (Al Brown, Kid Chocolate etc…). Avez-vous vous-même pratiqué la boxe ? Ou bien lui comparez-vous la peinture ? Vous évitez ou vous punchez, par nature et par goût ? Vous pratiquez le jab ou le crochet ?
A. «En contre». Je n’ai jamais pratiqué la boxe, par contre, quand j’étais jeune, j’ai joué au basket-ball au Real Madrid dans une catégorie quasiment professionnelle. La boxe est un travail de solitaire, la peinture est un travail de solitaire.

J.D. Quand vous rentrez en Espagne, avec l’«Ulysse» de du Bellay et celui de Joyce, c’est pour découvrir un carnage. Et maintenant ?
A. À mon retour, j’avais déjà connaissance du carnage. Maintenant, nous sommes comme la France ou le Portugal, nous sommes comme tous les autres Européens.

J.D. Vous faites allusion à Clarence Malcolm Lowry. Malcolm oui, mais pourquoi Clarence ? Est-il un de vos romanciers préférés ? Vous sentez-vous un peu comme le Consul G. Firmin, en exil définitif dans la vie ?
A. C’était son nom. C’est sans doute un de mes romanciers préférés. Je répète que je ne me sens pas en exil.

J.D. À partir des années 80/85 apparaissent de plus en plus d’objets dans votre œuvre - chaises, porte-chapeaux, parapluies etc… À quoi cela correspond-il ? Votre stand à la FIAC au Grand Palais en 2006 comportait presque uniquement vos objets. Est-ce que le théâtre et la sculpture ont eu raison du peintre ? Rassurez-nous !
A. Au Grand Palais, en 2006, Patrick Bongers souhaitait montrer que la sculpture existe pour moi depuis plus de trente ans et a décidé d’exposer ensemble des pièces qui n’avaient jamais été réunies. Sculpture et théâtre ne sont pas une entrave à la peinture.

J.D. Sinon ce serait la revanche de Marcel Duchamp sur vous, non ?
A. Non. Marcel Duchamp est un peu froid ces derniers temps.

J.D. Est-ce pour cela qu’on voit apparaître la silhouette de Tristan Tzara dans un travail de 1991 ?
A. Il s’agit d’un hommage et d’un clin d’œil à cet auteur qui m’intéresse.

J.D. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
A. Où je suis toujours : en train de peindre.