Raymond Aron/André Parinaud
« La démographie est plus forte que les idéologies.
La population double tous les trente ans. »

(Paru dans Arts n° 869, 16 mai 1962)

André Parinaud (A.P.) : Raymond Aron, vous êtes l'auteur de « Paix et la guerre ». Et cet ouvrage apparaît comme une somme de votre philosophie. Comment situez-vous ce livre parmi vos travaux, et par rapport à vos ambitions intellectuelles ?

Raymond Aron (R.A.) : Le premier livre d'une certaine importance que j'ai publié s'appelle L’introduction à la philosophie de l'Histoire, c'était ma thèse de doctorat où j'avais essayé de dégager la nature de la connaissance historique par référence à la fois à l’objet et au sujet, d’analyser ce que l’on appelle aujourd’hui la dialectique de l'homme dans l'Histoire, vivant l'Histoire, essayant de réfléchir sur elle.
Ce livre, dans mes intentions, devait introduire une autre étude que je n'ai jamais écrite à cause de la guerre, qui aurait été une introduction aux sciences sociales et qui aurait rectifié ce que le premier livre laissait paraître de subjectivité excessive dans l’interprétation de la connaissance historique.
Je m'étais hâté de publier L'Introduction à la philosophie de l'Histoire parce que je pressentais la venue de la deuxième guerre mondiale et que. comme un chacun, je ne savais pas ce qu'il surviendrait de mon pays et de moi-même. Je me souviens qu'à ma soutenance de thèse, Léon Brunsvicg, rapporteur, me demandait : « Après ce livre, qu'allez-vous faire ? ». C'était en 1938, quelques jours après l'entrée des Allemands à Vienne, et je lui ai répondu : « Eh bien ! d'abord, il va y avoir la guerre et, ensuite, nous verrons. »
La guerre est arrivée, je devins rédacteur en chef de la revue mensuelle La France libre à Londres, et à ce titre, observateur politique quelque peu marginal par rapport à l'action, mais engagé dans une action intellectuelle, sinon politique. J'ai donc quitté le monde abstrait de la philosophie et j'ai été condamné à utiliser un style différent de celui du philosophe pur.
Après la guerre, j’ai participé aux batailles idéologiques qui se sont déroulées en France - j'y ai participé, dans une large mesure, puisque vous me posez des questions personnelles, par mauvaise conscience de mon silence des années 1933 à 1939.
J'avais vécu en Allemagne, entre 1930 et 1933, j’en étais revenu convaincu que Hitler allait préparer la guerre, mais paralysé aussi par le sentiment que l'antisémitisme hitlérien dévaloriserait à l'avance la portée de mon témoignage, que l'on m'attribuerait une réaction de Juif plutôt que de Français, si bien que je m'étais enfermé dans les études les plus abstruses, en écrivant le moins possible sur les événements que je suivais avec un mélange de révolte, d'indignation et de désespoir.
Après la guerre de 1945, j'ai senti un autre péril, différent du péril hitlérien, mais comparable, qui était celui du stalinisme et cette fois-là ma situation personnelle donnait à mon témoignage, au contraire, une autorité accrue ; cette fois-là, je pouvais plaider pour la reconstruction nécessaire de l'Allemagne, pour la conciliation avec une Allemagne nouvelle, sans être accusé d'arrière-pensée liée à ma religion ou à mes préférences.
Et je me suis trouvé engagé dans ce que je considère la bataille idéologique française de 1945-1950. Je me suis un peu écarté des études purement universitaires, mes livres d'alors portent la marque de la conjoncture présente : Le Grand Schisme, Les Guerres en chaîne - et le livre qui est pour moi la fin d'une période de mon existence - L'Opium des Intellectuels, où j'essayais de régler leur compte à un certain nombre de préjugés et de tricheries intellectuelles.
À partir de 1955, j'ai cessé de me préoccuper de ces conflits. M. Khrouchtchev ayant proclamé, avec une éloquence très supérieure à la mienne, tout ce que j'avais essayé, dans le scepticisme général, de dire depuis dix ans, et Staline étant désormais révélé comme ce qu'il fut - et bien que tant de mes amis et de contemporains refusent d'accepter cette vérité - je revins donc aux choses sérieuses. D'ailleurs, depuis plusieurs années, j'étais repris par ma véritable passion qui a toujours été philosophique, et ne m'avait jamais abandonné. J'ai conçu le livre qui vient d'aboutir et dont l'objectif est le suivant :
J'essaie de penser les traits originaux de la politique internationale de notre époque à la lumière de l'Histoire et en fonction de ce que comporte d'inédit la société dans laquelle nous vivons.

A.P. : Quels sont exactement les termes du problème que vous vous êtes posé ?

R.A. : Le problème intellectuel que je me suis posé est double : D'abord, peut-on trouver une logique intelligible dans un domaine de l'existence humaine, l'autre moitié étant : nous avons vécu déjà deux grandes guerres, y en aura-t-il une troisième ? Pour le lecteur qui n'est pas philosophe, l'intérêt de Paix et Guerre est sans doute dans la réflexion sur la situation actuelle, éclairée par les analyses de la troisième partie du livre, c'est-à-dire par l'effort que j'ai fait pour montrer tout à la fois les raisons d'espoir et les causes d'inquiétude.
Les raisons d'espoir sont que la plupart des enjeux matériels traditionnels des conflits armés sont relativement défavorisés à notre époque.
Il n'y a plus besoin de conquérir des terres pour s'enrichir. Il n'y a pas de commune mesure entre le butin que l'on peut obtenir grâce à la victoire, et l'augmentation de la richesse collective que l'on peut assurer par une année de croissance économique. Donc, provisoirement, en termes rationnels, on ne se battra pas entre grandes puissances ni pour les matières premières ni pour l'espace, ni même pour asservir des hommes puisque, aujourd'hui, la servitude ne paye pas...
Mais il y a là une contrepartie moins rassurante.
D'abord, les hommes, au rebours de ce que croient de mauvais marxistes, ne se sont pas toujours battus pour l'or, mais souvent pour l'idée ou le prestige. Or, la lutte pour l'idée est aujourd'hui en plein déchaînement car les États-Unis et l'Union Soviétique - que ces deux puissances le veuillent ou non - sont, l'une à l'autre, ennemies, non par ce qu'elles font mais par ce qu'elles sont.
Rien ne peut faire que la prétention universelle du communisme ne soit déclaration de guerre au monde occidental, rien ne peut faire que le monde occidental, par sa prospérité dans la liberté, ne soit agression contre le système soviétique. Donc, le conflit idéologique est imposé par les faits.
Enfin, il y a un autre élément qui, selon les jours, paraît terrifiant ou rassurant.
La logique infernale est la suivante : les deux grandes puissances ne peuvent pas ne pas craindre ce que l'autre pourrait tenter contre elle. Les deux grandes puissances ne peuvent pas se mettre d'accord même pour arrêter les expériences nucléaires, elles ne peuvent pas se mettre d'accord pour suspendre la course qualitative aux armements. Il y aura donc de plus en plus d'armes de plus en plus terrifiantes et probablement de plus en plus de puissances possédant des armes atomiques ou thermonucléaires.
Les armes de destruction massive ou, en termes plus concrets, la bombe thermonucléaire qui représente le grand fait sans précédent du monde diplomatique actuel.
Vous connaissez le chiffre que je me plais à donner, parce qu'il est simple et éloquent : une bombe thermonucléaire recèle une puissance explosive supérieure à celle utilisée par les hommes dans ces guerres depuis qu'il y a une Histoire. Or, de ces bombes, il y en a des centaines, et probablement des milliers !
De ces armes, les uns déduisent qu'il n'y aura pas de guerre, parce qu'elle ne serait pas payante, et les autres répondent que probablement personne ne voudra provoquer intentionnellement cette guerre, mais que beaucoup dans le passé ont éclaté sans que personne ait eu la volonté de les provoquer. En tout état de cause, la diplomatie moderne doit nécessairement concevoir l'usage de ces armes atomiques à titre de menace que l'on ne vent pas mettre à exécution, d'où le paradoxe extraordinaire et pour moi fascinant de la période actuelle.
Combien de temps peut-on jouer de la menace d'une guerre que l'on ne veut pas mettre à exécution ?
Pendant combien d'années pouvons-nous vivre à l'ombre de l'Apocalypse ?
J'ai envie de répondre : à ce point s'arrête mon analyse, au-delà est l'Histoire. Mais j'ai poussé l'étude de ce que l'on appelle la « dissuasion » plus loin que la plupart de ceux qui en parlent Je crois très important de dégager ce que j'ai appelé les trois modèles typiques.
Imaginons deux États armés de bombes thermonucléaires, trois situations peuvent se présenter :
- L'impunité du crime. Le gangster qui frappe le premier tue l'autre, détruit les moyens de représailles et se tire indemne de l'aventure.
- L'égalité du crime et du châtiment : celui qui frappe le premier ne peut détruire les moyens de représailles de l'autre, et subit un châtiment égal aux destructions qu'il a infligées à son rival.
- Enfin, troisième modèle, qui est malheureusement le plus probable : l'inégalité du crime et du châtiment. Il est vrai, sans doute, que celui qui aura frappé le premier subira des représailles, mais il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas une différence énorme entre les destructions subies par les victimes et les destructions en représailles subies par l'agresseur. Le problème est là : « Quelle sera la proportion entre les deux destructions ? » Selon la réponse qu'on donne, bien des situations peuvent surgir. Par exemple, si l'on craint que l'autre ne frappe, on déclenchera le conflit par anticipation.
La diplomatie thermonucléaire a quelque chose de vertigineux qui exclut aussi bien le dogmatisme de la paix - assurée par la guerre impossible - que le désespoir de la destruction du monde par une guerre fatale.

A.P. : Quelles sont les règles de la nouvelle stratégie thermonucléaire ?

R.A. : En simplifiant, on pourrait dire que la nouveauté est la suivante :
Jadis on accumulait des armées en vue parfois de prévenir la guerre et toujours de défendre le pays et ses habitants dans l'hypothèse où ces guerres auraient lieu.
La diplomatie actuelle consiste à mettre l'accent sur la dissuasion, ou, si vous voulez, un terme plus ordinaire, sur la prévention, et à sacrifier presque complètement la défense, car il y a même une forme extrême de penser à l'âge thermonucléaire qui consiste à renier pour ainsi dire une fois pour toutes l'idée de défense et à tout miser sur la prévention de la guerre.
Certains auteurs américains pensent qu'il est préférable de ne pas assurer de défense passive aux habitants des villes, parce que les villes sont, pour les deux puissances, pour ainsi dire, des otages, reproduction, à quelques millénaires d'intervalle, de la vieille pratique des otages de la civilisation antique. Si les villes de chacun sont des otages entre les mains de l'autre, la guerre, dit-on, n'aura pas lieu. Moins les villes sont défendues, plus un État fait la preuve de ses intentions pacifiques.
Cette argumentation est subtile, elle ne me convainc pas entièrement. À la longue, il me paraît difficile de tout miser sur la dissuasion et de négliger entièrement la défense. Il y a d'ailleurs des indices dans le sens d'un retour à une politique de défense. Le Président Kennedy a lancé un programme de défense passive, et je pense que dans le débat actuel, c'est le parti de la défense qui l'emportera sur le parti des otages.

A.P. : Quelle est dans les deux camps l'importance que l'on accorde à ces nouvelles règles?

R.A. : J'ai signalé dans mon livre un fait intéressant, mais sur lequel je n'ai peut-être pas assez insisté ; c'est que nous ne savons absolument pas « comment pensent » les Russes. Nous savons très clairement comment « pensent » les Américains - ils ont écrit des tonnes de littérature sur la question. De plus, avec M. Kennedy, est arrivée à la Maison-Blanche, pour la première fois, la cohorte des professeurs et des analystes professionnels des problèmes militaires ; pour la première fois, ce sont des experts spécialistes de ces problèmes qui conseillent le Président des États-Unis. La plupart d'entre eux étaient à l'Université Harvard où j'ai longuement discuté avec eux avant qu'ils participent à l'administration ; nous n'avons donc pas de difficultés à savoir comment ils « pensent ».
Par exemple, je sais parfaitement pourquoi Ils sont hostiles à la force de frappe française ; dans les milieux officiels français, on considère que c'est une preuve d'hostilité à la France, un refus de laisser la France revenir au premier plan. En vérité, nous enregistrons ici la conséquence d'une conviction : plus il y aura de puissances atomiques, plus les risques de malentendus et les difficultés de maintenir un jeu rationnel s'accroîtront.
Par exemple, disent-ils, supposez qu'il y ait une grande crise internationale en Europe, supposez même que des opérations militaires commencent, il est essentiel qu'un seul doigt soit sur la détente, de façon qu'aucune démarche inconsidérée ne provoque l'orgie de violence possible.
Pour les experts américains, il est souhaitable de maintenir un grand nombre d'intermédiaires entre l'absence totale de violence et la violence totale.
Qu'ils aient tort ou raison, c'est une autre affaire, mais telle est leur manière de penser.
En revanche, en lisant les auteurs russes, vous êtes déconcertés. Ils disent : « Si ça commence, ça ira jusqu'au bout. » Ils répondent aux Américains : « Votre conception de guerre atomique limitée n'est pas sérieuse. Si l'on utilise les armes nucléaires, même baptisées « atomiques tactiques », on utilisera les grosses bombes nucléaires. » Mais ils affirment aussi que les bombes thermonucléaires ne résoudront pas le problème et qu'il y aura après ce qu'on appelle en anglais « the brocken back war », la guerre après destruction. Selon les Russes, on continuera une guerre absurde et traînante après que la plupart des grandes villes auront été détruites.
Cependant, je n'ai pas rencontré un seul savant qui croie que si les deux grands utilisaient l'un sur l'autre les bombes thermonucléaires, en leur possession, ils pourraient encore mener des opérations militaires classiques.
Donc, nous sommes libres d'admettre, soit que les Russes n'ont pas encore compris les règles du jeu, soit qu'ils les ont comprises, mais qu'ils veulent convaincre les Américains qu'ils ne les ont pas comprises, ce qui leur donne un grand avantage : si les Américains étaient sûrs que les Russes raisonnent comme eux, ils agiraient avec beaucoup plus de tranquillité, mais comme ils ne savent pas si les Russes sont rationnels au sens qu'eux-mêmes donnent à la rationalité, ils sont plus prudents.
Nous avons donc une situation où un des deux joueurs révèle largement son jeu - on sait même où sont les rampes de lancement d'engins balistiques, aux États-Unis, et je ne sais pas si les Américains savent où sont les rampes de lancement soviétiques, mais les Soviétiques ne le disent pas et - ce qui est plus grave encore - les Américains révèlent leur façon de penser et les Russes la dissimulent.
Cependant si, à ma connaissance, M. Kennedy ne sait pas comment raisonne M. Khrouchtchev, il y a une certitude, c'est que M, Khrouchtchev sait parfaitement ce que signifie une explosion thermonucléaire et qu'autant qu'on en peut juger, il n'a pas l'impression qu'il puisse détruire d'un seul coup tous les moyens de représailles américains.
Par conséquent, toute guerre thermonucléaire représenterait un pari d'un ordre de grandeur de nouveau sans précédent dans l'Histoire. Il paraît donc raisonnable de penser que la volonté de non-guerre existe des deux côtés, d'où résulte ce que j'ai analysé dans mon livre : l'alliance non écrite russo-américaine contre la guerre qui n'exclut pas l'hostilité fondamentale entre ces deux partenaires.

A.P. : La guerre atomique serait-elle la fin de l'Histoire ?

R.A. : La guerre livrée avec des armes atomiques, au moins à l'heure présente serait plus horrible que toutes les guerres que l'humanité a connues, mais elle ne serait pas la fin de l'Histoire.
Il y a aujourd'hui trois milliards d'êtres humains - il y en avait un milliard et demi avant la deuxième guerre mondiale - et si l'on emploie le langage inhumain, mais scientifique des chiffres, même en imaginant des pertes humaines qui s'élèveraient à des millions ou des centaines de millions d'hommes, cela ne représenterait pas encore la destruction de l'humanité. Il en resterait, dans la pire hypothèse, un milliard, c'est-à-dire plus qu'il y en avait il y a trois siècles. La guerre thermonucléaire ne serait la fin de l'aventure humaine que dans deux cas :
- ou bien, si elle rendait la planète inhabitable. Or, d'après ce que nous disent les physiciens, nous n'en sommes pas encore là, fort heureusement ;
- ou bien, si les radiations blessaient les gènes de l'humanité de manière irrémédiable.

A.P. : La destruction des structures économiques et industrielles ne vous paraît pas suffisante pour que disparaissent les formes de civilisation ?

R.A. : Je ne serai pas catégorique sur ce point. On peut concevoir, en cas de guerre thermonucléaire, que les sociétés industrielles, modernes, soient détruites au-delà des capacités de récupération. Il serait concevable que l'humanité oubliât ce qu'elle appris, Mais à m'en tenir aux études qui ont été faites, je pense que, selon toute probabilité, la société moderne pourrait survivre à une guerre. Je n'en suis pas - et personne n'en est - sûr ; et l'horreur de cette guerre serait telle, que l'esprit recule à l'imaginer. Mais il est important de se dire que, du point de vue de l'humanité considérée globalement, il n'est pas démontré qu'une telle chose serait autre chose qu'un épisode.
Il ne faut pas oublier qu'il existe un autre phénomène aussi révolutionnaire que la bombe thermonucléaire : c'est la capacité de croissance numérique. Le doublement de la population humaine en une trentaine d'années eût été inconcevable à tout autre époque ; par instants, d'ailleurs, j'en suis terrifié, car n'importe quel grand peuple, disons du peuple chinois, pourrait repeupler toute la planète en très peu de siècles si les autres peuples en étaient éliminés ; si on a l'imagination apocalyptique, on peut concevoir beaucoup d'évolutions tragiques de l'histoire humaine !
Même sans suite tragique, il faudra très peu de dizaines d'année pour que double la population des États-Unis et il faudra moins d'un siècle pour qu'il y ait 500 millions de citoyens américains.

A.P. : La démographie est donc un facteur d'espérance mais il semble surtout que vous pariez pour la paix.

R.A. : Parce qu'on ne peut pas parier pour la guerre. Dans mon livre, j'ai envisagé un certain nombre d'hypothèses : la plus tragique, qui est l'autodestruction de l'humanité ; celle, de sens contraire, qui serait la reconnaissance par les sociétés humaines de leur solidarité fondamentale à l'âge technique. Ces hypothèses, dans l'avenir prévisible, sont suprêmement improbables. L'humanité est tentée d'oublier parfois ce qui lui commande, parfois ce qui l'empêche de s'unir.
Certes, étant donné les moyens de destruction disponibles, il serait rationnel de mettre un terme à l'histoire de l'humanité comme histoire des guerres. C'est utopique. Les hypothèses les plus probables se situent donc entre ces cas extrêmes, et vous êtes libre d'imaginer, comme un critique américain, que le jour où il y aura eu une deuxième utilisation, même partielle, des armes thermonucléaires, une telle panique s'emparera des gouvernements qu'ils trouveront le courage d'une conversion révolutionnaire et qu'ils établiront un État universel.
Je n'y crois pas, mais c'est une des hypothèses avec lesquelles on peut jouer.
L'hypothèse la plus probable pour l'avenir prochain, c'est que l'on va continuer ce jeu, étrange de la subversion permanente, de la menace constante. Hobbes parlait des canons pointés dans chaque camp contre le camp adverse, nous parlons dans les mêmes termes des rampes de lancement et des engins balistiques. Mais précisément, cette menace disproportionnée n'est pas mise à exécution, elle a pour résultat immédiat de freiner l'emploi de la violence. L'ordre de grandeur de la force utilisée est réduit ; et ce jeu étrange, terrifiant, va sans doute se prolonger. On peut ainsi imaginer une atténuation progressive des conflits à la condition de faire deux hypothèses :
- d'une part, que les hommes acceptent que ce qui est sacré pour eux ne le soit pas au même degré pour leurs voisins et que les sacrés se respectent réciproquement, ce qui serait nouveau;
- d'autre part, que les États trouvent le moyen de limiter le volume des populations.

A.P. : La démographie qui donne raison à l'espérance peut donc être un jour un facteur de destruction ?

R.A. : Pour que l'humanité soit pacifiée par l'avènement des moyens techniques, il faudrait que les sociétés eussent le courage d'aller au bout de la rationalisation.
Il est à la longue impossible de rationaliser le système de production en laissant complètement libre la détermination du volume des populations.
Peut-être, à ce point de la discussion, faut-il ajouter que je ne crois pas qu'il y ait une prédétermination de l'histoire humaine.
Les hommes se sont battus à travers les siècles, chacun pour sa vie, mais aussi même pour démontrer à l'autre qu'il ne céderait pas. Probablement, faudrait-il trouver d'autres terrains sur lesquels poursuivre la lutte de prestige. D'autres formes de défi ! Et soumettre les divisions des États à une rationalité économique. Si les hommes étaient des sujets économiques, à notre époque ils ne se battraient pas... mais ce sont des hommes !