Raymond Aron/André Parinaud
« Le marxisme s’est trompé :
la richesse ne s’établit pas sur la pauvreté. »

(Paru dans Arts n° 869 du 30 janvier 1962)

André Parinaud : Raymond Aron, dans un de vos ouvrages « Dix-huit leçons sur la société industrielle », vous classez cette société indépendamment de celles qui l'ont précédée. Pourquoi ?

Raymond Aron : Je pense que la meilleure méthode, pour définir le concept de société industrielle, c'est de revenir aux auteurs qui l'ont utilisé pour la première fois : Saint-Simon, Auguste Comte - disons, dans l'ensemble, l'École Saint‑Simonienne et l'École positiviste.
Ces auteurs de la première moitié du XIXe siècle étaient frappés par le contraste entre la société et l'ancien régime, qu’ils appelaient théologique et militaire, et la société qu'ils tenaient pour moderne, dans laquelle l'activité prioritaire est l'activité de production et qui, d'après eux, devait être gouvernée par les producteurs, les industriels, et, d'après Saint-Simon, surtout les banquiers.
Pendant une longue période - je dirai volontiers jusque vers les années 50 du XXe siècle - les adjectifs utilisés pour caractériser les sociétés modernes étaient, soit  « capitaliste », soit « socialiste », adjectifs qui, dans la conception antérieure des Saint-Simoniens ou positivistes, ne correspondaient qu'à des variations secondaires à l'intérieur du type fondamental de société industrielle.
Ces dix‑huit leçons ont été professées à la Sorbonne en 1955-56 : à l'époque, le concept de société industrielle n'était pas encore d’un usage général. Il me semble qu'un peu moins de dix ans après, c'est à qui l'emploiera le plus volontiers. Je l'ai employé volontairement à l'époque, pour faire prendre conscience de la différence fondamentale qui existe entre les sociétés du passé et les sociétés du type moderne. Disons qu'une société industrielle est une société dans laquelle la production, au lieu d'obéir à des règles coutumières, est l'objet de transformations permanentes, grâce à l’introduction de l'esprit scientifique - non pas seulement dans la création des machines, mais dans l’organisation du travail. Une société industrielle vit dans une perspective permanente d'augmentation, de croissance et de progrès.

A.P. : Cette société industrielle évolue-t-elle selon les perspectives, selon les programmes, selon les idées du marxisme ?

R.A. : J'ai choisi comme sujet de mon cours, cette année, le marxisme de Marx : l'exposé de la pensée philosophique et économique de Marx.
Il est facile de répondre aux questions sur la vérité ou la fausseté des prévisions marxistes lorsqu'on connaît mal Marx - superficiellement - ou d'après des versions vulgarisées ; il est facile du prendre un certain nombre d'idées dites marxistes et d'affirmer qu'elles ont été démenties.
Il n'est pas vrai, par exemple, que, dans les sociétés industrielles en développement, la classe ouvrière soit de plus en plus pauvre ; donc, la doctrine fameuse de la paupérisation absolue est fausse.
Je pense que la doctrine de la paupérisation relative - c'est-à-dire la diminution de la part du revenu national qui va au prolétariat - est fausse également, bien que la démonstration soit plus compliquée et qu'il soit nécessaire de suivre l'évolution sur une longue période pour être sûr de la réponse scientifique.
Je pense également que la thèse marxiste de la diminution du taux du profit, qui, d’ailleurs, était une thèse courante à l'époque où Marx écrivait, est démentie.
À l'heure présente, d'après les calculs scientifiques qui ont été faits, il n'est pas vrai qu'une unité supplémentaire d'investissement donne une production supplémentaire plus faible qu’à une période passée.
Au contraire, le, rapport entre l’investissement supplémentaire et la production supplémentaire tend à diminuer, ce qui signifie que le rendement en production supplémentaire d'une unité d'investissement augmente.
Sur beaucoup de ces points, donc, les prévisions marxistes ont été démenties.
Mais la vérité est qu'il y a, dans Marx comme dans tous les grands auteurs, différentes tendances de pensée : Marx a été un des auteurs du XIXe siècle les plus conscients de l'augmentation des forces productives et de l’augmentation de la productivité ; en ce sens il a été confirmé et non démenti par les événements.
S'il avait suivi les lignes de pensée qui le conduisaient à mettre l'accent sur le progrès continu des formes productives, il aurait pu déboucher sur une tout autre perspective sociologique.
Mais Marx, en tant que révolutionnaire, combinait deux idées dont l’une est l’augmentation prodigieuse des forces productives. Marx a été un chantre de la grandeur de la bourgeoisie qui, disait-il, en un siècle, a davantage transformé les conditions de production que l'humanité au cours des millénaires précédents ; donc, d'un côté, il a reconnu la capacité de la bourgeoisie capitaliste, mais, d'autre part, en tant que révolutionnaire, il voulait que la misère s'accumulât, cependant que l’abondance potentielle s’accroissait.
Je n’ai jamais été convaincu que ces deux visions, l'augmentation prodigieuse des moyens de produire et l'accumulation simultanée de la misère des masses, fussent réellement compatibles.
Marx voulait qu'il en fût ainsi pour que le capitalisme conduisît lui-même à la révolution. En ce sens, il a en tort et la représentation d'Auguste Comte selon laquelle les conflits entre producteurs et salariés représentaient des troubles transitionnels de la modernisation de la société est plus proche de la réalité des sociétés développées d’aujourd’hui.
Cela dit, vous le savez comme moi, les théories de paupérisation peuvent être appliquées aux relations entre les sociétés développées et les sociétés sous-développées.
S'il n'y a pas paupérisation absolue du Tiers -Monde, il y a, depuis une quinzaine d'années, paupérisation relative, c'est-à-dire que l’écart entre les pays riches et les pays pauvres s’élargit.
Donc, ce qui est faux à l'intérieur des nations n'est pas nécessairement faux entre ce qu’Auguste Comte  appelait l’avant-garde de l'humanité et la grande masse de l'humanité, et le résultat est que les idées marxistes ont et auront beaucoup de succès dans tous les pays victimes de la paupérisation relative, car bien qu'il ne soit pas vrai que l'enrichissement des riches soit la cause de l'appauvrissement relatif des pauvres, il est psychologiquement presque inévitable que ceux qui sont victimes d'un appauvrissement relatif attribuent celui-ci à l’enrichissement des riches.
J'ai fait, au mois de septembre dernier, un voyage au Brésil et j'y ai fait des conférences. De toutes les idées que j'y ai présentées, il y en a une qui a eu le maximum de retentissement, qui s'est heurtée au plus grand scepticisme, c'est l'idée très simple qu'il n'est pas contraire à l'intérêt des pays développés que les sous-développés progressent.
L'idée un peu naïve de ceux qui connaissent les souffrances et les difficultés de l'industrialisation primitive, c'est d'imaginer qu'ils sont victimes de la richesse des autres.
À certains égards, historiquement, il y a une part de vérité dans leur ressentiment. Les pays ex-colonisés peuvent considérer qu'ils ont été laissés dans la pauvreté par leurs anciens maîtres qui en sont donc responsables. Ce n'est pas faux. Ils peuvent penser que, si les pays développés achetaient les matières premières à des cours plus élevés, ils pourraient se développer plus vite et ce n'est pas faux non plus.
Ce qui est faux, c'est de croire que, sur la planète Terre, sur laquelle nous vivons tous, certains pays ne peuvent s'enrichir que si les autres s'appauvrissent.
Ce qui est la fausseté profonde de cette représentation, c'est qu'elle date des sociétés pré-modernes, où effectivement la richesse disponible était pour ainsi dire une quantité fixe : lorsque quelqu'un en prenait beaucoup, il en restait moins pour les autres. Quand la richesse était soit la terre, soit l'or, il était vrai de dire que la richesse des uns était cause de la pauvreté des autres.
À partir du moment où la richesse est déterminée par la productivité du travail, c'est-à-dire par l'adaptation de l'esprit scientifique à la production, il est faux que la richesse des uns soit cause de la pauvreté des autres et il est faux qu’il suffise de prendre aux riches pour enrichir les pauvres, car la richesse créée par les pays développés n'est pas une richesse dont on puisse s'emparer à la façon dont on s'emparait du butin dans les siècles passés.
Cela dit, si l'on a une imagination catastrophique, on peut concevoir que, si un peuple pauvre acquérait une suprématie militaire sur un peuple riche, il ferait travailler efficacement ce dernier et consommerait les biens produits par ce peuple riche ; mais c'est une représentation provisoirement improbable, car elle suppose une suprématie militaire de ceux qui ne possèdent pas encore les instruments perfectionnés de la société industrielle et, bien que cette imagination ne soit pas strictement contradictoire ou impossible, elle ne fait pas partie des probabilités actuelles.

A.P. : Je pense que votre très simple observation des faits est une des critiques les plus fondamentales qu'on puisse prononcer aujourd'hui sur le marxisme traditionnel.

R.A. : Dans la mesure en effet où le marxisme est une représentation millénariste de l’Histoire, dans la mesure où il est une doctrine politique qui invoque les contradictions du capitalisme pour justifier une révolution qui bouleverserait les conditions fondamentales de la production.
Je considère effectivement que le marxisme classique est une doctrine anachronique. Personne ne le discuterait plus, au point de vue scientifique, s’il n’y avait pas le phénomène soviétique.
Ce qui fait qu’on est amené à donner à la discussion de ces formules beaucoup plus de temps qu’elles n’en méritent, c’est que le marxisme est devenu l’idéologie officielle d’une des deux grandes puissances mondiales.
Les dirigeants de l’Union Soviétique, quelle que soit l’idée qu’ils se font, en privé, du marxisme, veulent maintenir l’orthodoxie marxiste, puisque leur régime est fondé sur elle.
Ils prétendent gouverner en tant que représentants du prolétariat ; ils nient qu’ils soient parti et ils affirment que le parti est le prolétariat.
Ce ne sont évidemment que des formules mythiques.
Cela dit, on pourrait parfaitement, en acceptant tout ce que je dis, être favorable à un régime de type soviétique contre un régime du type occidental, en affirmant, par exemple, comme l’ont fait certains économistes, qu’une économie planifiée à la mode soviétique comporte des possibilités de croissance plus rapide qu’une économie de type occidental.
Personnellement, pour des raisons techniques et économiques, je ne le crois pas, c’est-à-dire que je ne pense pas que, jusqu’à présent, un régime de type soviétique soit plus efficace qu’un régime de type occidental, et il y a même des preuves qu’aussi longtemps que les régimes de type soviétique n’arriveront pas à résoudre le problème agricole, n’arriveront pas à assurer l’efficacité productive de l’organisation collective de l’agriculture, ils seront, en tant que régimes visant au bien-être, inférieurs au régime de type occidental.
Mais un régime soviétique comporte certaines commodités politiques : d’abord, il est toujours plus facile de gouverner en disposant d’un pouvoir absolu, il est toujours plus facile, pour les gouvernants, de ne pas être obligés de demander leurs sentiments aux gouvernés, il est plus facile de pouvoir consacrer à des secteurs prioritaires les meilleurs cerveaux et des ressources indéfinies.
Dans une compétition de puissance – et de puissance militaire – un régime de type soviétique présente certains avantages.
De plus, on peut concevoir un régime de planification qui n’applique pas, dans l’agriculture, les méthodes qui ont fait leurs preuves d’incapacité en Union Soviétique. On pourrait concevoir une combinaison d’une économie planifiée de l’industrie avec une gestion individuelle des exploitations agricoles.
D’autre part, on pourrait me répondre – et je jugerais une telle réponse valable – que l’on ne peut pas juger des mérites comparés de deux méthodes simplement par la comparaison de la méthode planificatrice appliquée en Union Soviétique, et de la méthode non planificatrice appliquée aux États-Unis, car les conditions étaient extraordinairement différentes, et l’on peut dire que la Russie avait à surmonter des handicaps terribles comparés aux avantages dont disposaient les États-Unis, grâce à leur population, grâce au milieu, grâce à la liberté de mouvement d’une foule d’immigrants européens.
Dans toutes les comparaisons historiques, il faut prendre garde que les variables qui déterminent les résultats globaux sont multiples, et on ne peut pas décréter que l’échec d’une certaine méthode de socialisme appliquée à l’agriculture soviétique soit l’échec du socialisme.
Supposons, par extraordinaire, un régime de type communiste aux U.S.A. : ce régime n’aurait aucun besoin d’introduire les kolkhozes aux États-Unis pour la bonne raison que les exploitations agricoles américaines étant déjà complètement industrialisées et comportant une main-d’œuvre extrêmement faible et des apports de capitaux considérables, il serait évidemment démentiel d’introduire un mode d’exploitation collective du type soviétique, qui a résulté de la situation historique trouvée par les planificateurs soviétiques, c’est-à-dire une classe paysanne peu développée. Quand ils ont réintroduit l’exploitation industrielle dans les années 20, ils ont constaté que la production augmentait beaucoup, mais que la consommation par les paysans eux-mêmes augmentait aussi.
Le problème qu’ils avaient à résoudre – je l’explique dans mon livre – ce n’était pas seulement d’augmenter la production, c’était d’augmenter le pourcentage de la récolte prélevée sur les paysans pour nourrir les ouvriers appelés dans les villes pour créer l’industrie.
Leur technique a échoué en tant que technique de production – elle n’a pas complètement échoué en tant que technique de prélèvement, car entre 1927 ou 1928 – début du premier plan quinquennal – et 1934, le pourcentage de la récolte prélevé sur les paysans, d’après des études sérieuses, a plus que doublé.

A.P. : Votre livre offre une méthode de penser et nous permet d’envisager l’avenir avec une véritable discipline prospective. Comment envisagez-vous cet avenir dans la mesure où vous voulez, bien sûr, rester un scientifique ?

R.A. : Mon intention, naturellement, est d’amener à réfléchir de manière aussi, disons, raisonnable que possible. Disons que j’aurais aimé convertir mes lecteurs à deux vertus auxquelles je tiens beaucoup : le respect des faits et le respect des autres.
J’aurais voulu les convaincre que celui qui ne partage pas telle ou telle de leur foi n’est pas nécessairement un homme partial, cynique, défendant des intérêts sordides. Celui qui observe la réalité des sociétés d’aujourd’hui voit au contraire beaucoup de raisons de réaliser des réformes, des transformations partielles, dans beaucoup de domaines, mais on ne peut pas dire qu’il trouve des arguments convaincants pour souhaiter une révolution fondamentale.
Les sociétés occidentales, telles qu’elles sont devenues après la seconde guerre, paraissent capables de s’adapter aux transformations des techniques et de répondre à ce qui était l’inspiration authentique et profonde du Socialisme, l’inspiration avec laquelle, je dois le dire, en toute naïveté, je me suis toujours trouvé en sympathie : ce sont les hasards des conflits idéologiques qui m’ont valu, en matière politique, une réputation que je ne crois pas mériter, bonne ou mauvaise, je ne sais pas, mais, en tout cas, une réputation très différente du système de valeurs auquel je crois adhérer.
Ce vers quoi vous m’entraînez, c’est vers la prospective et, actuellement, comme tout le monde, j’y songe beaucoup ; dans un de mes séminaires, actuellement, je me livre à un exercice de prospective sur les transformations probables du système international, diplomatique, au cours des prochaines décennies.
Je ne voudrais vous répondre qu’en évoquant brièvement deux questions :
La première, c’est dans quelle mesure la croissance à laquelle nous assistons, actuellement, dans l’ordre économique, se prolongera-t-elle ?
Je crois, personnellement, que nous sommes en train de commettre le même genre d’erreur que nous commettions dans les années 30 ; nous sommes tous victimes de ce que j’appelle la tentation d’extrapolation.
Dans les années 30, nous étions frappés par la paralysie du système économique et la grande dépression, et nous faisions – y compris les économistes – des théories sur la maturité, le déclin du capitalisme : chacun imaginait que les limites de la croissance possible étaient déjà atteintes.
Aujourd’hui, en France, nous avons un taux de croissance du produit national brut qui est de 4 à 5 %, et, calculé sur les années 50-59, le taux de croissance du produit par homme actif a été de 3,5 % par an, ce qui est un taux extraordinairement élevé puisque ce même taux calculé sur un siècle n’est que de 1,5. Or le taux français de 3,5 est inférieur au taux allemand (qui lui est supérieur de plus d’un point), et encore plus inférieur au taux japonais.
Les taux de croissance de la production, en Europe occidentale, au cours des années 50, sont sans précédent dans les économies occidentales.
Pourquoi avons-nous eu, au cours des années 50, ce taux extraordinairement élevé ?
Ce serait assez difficile de chercher toutes les raisons : disons qu’il y en a deux évidentes.
La première, c’est que nous n’avons pas eu de crise, mais des alternances de croissance rapide et de croissance ralentie.
La deuxième raison, c’est qu’en Europe occidentale, nous avons largement introduit des procédés techniques et organisationnels qui étaient déjà connus par l’exemple américain.
Nous sommes en train de traverser la période que l’on appelle le « boum » des biens de consommation durable.
Il est toujours plus facile de répéter l’expérience des autres ; il est plus facile de suivre une voie déjà frayée, mais un calcul rapide permet de se rendre compte qu’un taux d’augmentation de 4 % par an donne le doublement en vingt ans ; sur un siècle, on aboutit évidemment à des proportions impossibles.
Si l’on considère l’humanité prise globalement, le problème majeur est celui de la limitation du nombre, car, à échéance de la fin du siècle, il y aura environ six milliards d’êtres humains et, si l’on n’arrive pas à s’assurer la maîtrise du volume des populations, on peut redouter des déchirements horribles. Mais en écartant même l’hypothèse d’une humanité qui recommencerait à se faire la guerre par manque d’espace ou de ressources, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, on aboutirait à des concentrations humaines tellement volumineuses que – là-dessus je suis d’accord avec Fabre-Luce – que la qualité de l’existence humaine en souffrirait.
D’autre part, si l’on arrête un jour l’augmentation du nombre des hommes, l’augmentation de la productivité par personne ne continuera pas non plus indéfiniment. La raison principale est que cette productivité peut croître rapidement dans les secteurs primaire et secondaire, l’agriculture, les mines, l’industrie, mais que, dans certaines parties du secteur tertiaire, c’est-à-dire les services, il n’existe pas les mêmes capacités d’augmentation de la productivité.
Or, plus sera grande la proportion de la main-d’œuvre employée dans les secteurs tertiaires, plus il sera difficile d’avoir des taux élevés de croissance de la productivité par personne employée.
Donc, sans entrer dans des prospectives à long terme, je dirai que la période des années 50, qui peut se prolonger en Europe pendant dix, vingt ans, est une période exceptionnelle ; si on voulait prolonger trop longtemps cette période par l’augmentation du nombre des hommes, ce qui serait possible en Europe, on aboutirait, dans le cadre mondial, à des problèmes d’un ordre de grandeur terrifiant.
Donc, si l’on veut donner les prévisions à long terme, disons d’un demi-siècle ou d’un siècle, à moins que l’on ait à reconstruire les ruines après les catastrophes militaires, il faut compter que cette obsession de la croissance à tout prix tendra à s’atténuer et je rêve du moment où les besoins fondamentaux des individus étant largement satisfaits, on se préoccuperait moins de produire davantage et plus de mieux vivre, de mieux organiser les villes et les conditions d’existence.
Le deuxième problème de la prospective que vous me posez implicitement, c’est le problème classique de la tendance au rapprochement des sociétés, soviétique et occidentale.
Il y a une douzaine d’années, les comparaisons mêmes entre ces deux types de sociétés suscitaient des critiques violentes. Aujourd’hui, l’opinion est renversée, elle va à l’autre extrême : elle ne veut plus voir aucune différence entre ces deux sociétés, et c’est à qui affirmera, avec le plus d’énergie, un rapprochement inévitable.
Je ne veux pas exclure radicalement ce rapprochement, mais, personnellement, je considère que cette thèse n’est pas démontrée, ni au point de vue économique, ni au point de vue politique, ni au point de vue intellectuel.
Au point de vue économique, le dernier programme du XXIIe Congrès communiste annonce, pour 1980, que la moitié des revenus disponibles pour la consommation individuelle sera distribuée par l’État, c’est-à-dire que l’on peut parfaitement concevoir, dans une société qui approche de ce que l’on appelle aujourd’hui l’opulence, un élargissement des biens distribués de manière administrative par l’État et la réduction simultanée des revenus disponibles pour la consommation et le choix individuels.
En d’autres termes, on peut concevoir une semi-opulence régularisée, administrée, distribuée par l’État, de la même façon que l’on peut concevoir une opulence élargissant la marge de choix individuel des individus.
Donc, en ce qui concerne la question vitale de la consommation et du rôle de l’État et de son pouvoir sur les individus, il n’est pas démontré que l’évolution soviétique tendra au rapprochement avec l’évolution occidentale.
Ce que j’accorderai, parce que cela me paraît probable, c’est que la complication croissante de la société industrielle soviétique obligera les planificateurs à introduire certaines des méthodes rationnelles employées en Occident.

A.P. : Disons quand même que vous êtes optimiste ?

R.A. : Toujours ! Il me paraît impossible de refuser cet accroissement prodigieux de la capacité de produire, cette application de la Science à l’organisation de l’existence. Il me paraît impossible de rejeter ces données fondamentales de la société moderne ou industrielle.
On peut, naturellement, dire qu’il aurait mieux valu que l’homme en restât au néolithique.
Mais, par rapport à ce qu’ont été les sociétés historiques, depuis six mille années, les sociétés modernes sont les premières qui donnent l’espoir que les civilisations ne soient plus fondées sur l’esclavage. Ce sont les premières qui nous autorisent à croire que, dans un certain avenir, les conditions favorables de vie d’une minorité ne seront pas payées par la misère du grand nombre.

A.P. : Prenons acte de votre conclusion qui trace les lignes du grand pari de l’avenir.

*

Raymond Aron, en mettant l’accent sur le rôle de la démographie comme véritable élan de l’Histoire, dégage la force qui nous commande et qui exige, dans le même temps, la maîtrise du comportement humain. Théoriquement, dans trente ans, nous serons douze milliards ! Pour effacer les misères intellectuelles et physiques, c’est très peu de temps. Sinon le règne des pauvretés établira le climat d’un nouvel esclavagisme politique. La mutation exige une révolution. Toutes les conditions sont réunies. L’Histoire Planétaire nous commande.

Retenons que l’hypothèse de l’effondrement du système soviétique était une perspective qui n’avait pas retenu l’attention de Raymond Aron – au contraire. Quant à la prévision de la croissance démographique – doublement de la population en trente ans -, il en relativisait le principe qui n’était pas pour lui une force d’évolution, mais une conséquence de crise et de désordre social. La réalité confirme que le « statut occidental » a dominé les faits de l’Histoire de la fin du XXe siècle. La grande crise s’est résolue de « l’intérieur ». Dont acte !