Entretien André Bloc/André Parinaud
« L’avenir de l’art dépend d’une grande architecture »

« L'art existe pour moi en dehors de toute question de figuration et d'abstraction. Ce sont des à-côtés du problème, mais je pense que la figuration est une gêne et que, si l'abstraction a autant de succès, c'est parce qu'elle constitue une libération de l'artiste plasticien. »

André Bloc, animateur du groupe « Espace », directeur de la revue Architecture d’aujourd’hui, peintre et sculpteur, était également l’inspirateur du projet sur le « Paris Parallèle ».

André Parinaud : André Bloc, quelle est, à votre avis, la situation actuelle de l'art abstrait ?

André Bloc : L'art existe pour moi en dehors de toute question de figuration et d'abstraction. Ce sont des à-côtés du problème, mais je pense que la figuration est une gêne et que, si l'abstraction a autant de succès, c'est parce qu'elle constitue une libération de l'artiste plasticien.

A.P. : N'est-ce pas aussi pour certains une facilité ? Et la meilleure explication de l'énorme vogue de l'abstraction, le fait que, justement, elle n'impose pas la même exigence que la figuration ?

A.B. : Pourquoi voulez-vous que l'abstraction soit une facilité ? Les enfants qui ont quatre ans ou six ans font de la figuration et ils n'ont pas appris le dessin. Ce n'est pas plus difficile de faire de la figuration que de l'abstraction. Quand on déclare qu'un artiste abstrait ne sait pas dessiner, cela ne signifie rien non plus, parce que vouloir faire un dessin qui représente, ou vouloir faire un dessin qui ne représente rien, c'est aussi difficile, dans un cas comme dans l'autre, si l'on veut faire un beau dessin !

A.P. : À votre avis, il n'y a pas de différence de qualité entre de grandes œuvres abstraites et de grandes œuvres figuratives ?

A.B. : Absolument pas. J'ai été personnellement très ami de Fernand Léger, qui était essentiellement figuratif, et je suis aussi lié avec Arp et j'apprécie son œuvre. Peut-on dire que Arp est abstrait ou figuratif ?  Il se situe vraiment aux lisières. Et je ne vois pas pourquoi on veut faire une frontière ! cette ligne de partage, d'ailleurs, devient de plus en plus souple. L'art ne peut pas rester perpétuellement immobile. Après le géométrisme, on a connu le tachisme et l'informel : et ce n'est pas la dernière version de l'art abstrait. On peut être un grand créateur avec n'importe quel mode d'expression et c'est à l'artiste de « vivre » son art et de se laisser porter par ses instincts et son intelligence. C'est à lui de définir sa propre direction. Correspond-elle ou non au mouvement général de l'époque ? Peu importe. Peut-être que ceux qui semblent en « retard » aujourd'hui seront jugés comme des précurseurs dans l'avenir !

A.P. : Vous semblez attacher une grande importance à la novation en art ?

A.B. : Absolument. Je considère qu'un artiste doit se renouveler, doit improviser, doit transformer sans arrêt ce qu'il crée. Je crois que certains artistes, de nos jours, sont trop statiques. Ils ont connu le succès, la grande réputation, sur une certaine formule de leur art et ils se sont immobilisés dans cette formule. Je ne crois pas que ce soit souhaitable, pour eux-mêmes, ce n'est pas une joie de se répéter, même si, dans cette répétition, ils arrivent à ajouter quelque chose, à approfondir le problème qu'ils se sont posé. Se spécialiser en art comme on se spécialise en technique, c'est une faute selon moi.
On ne doit pas se copier soi-même, de même qu'on ne doit pas copier les autres. C'est mon altitude. On dira peut-être que je touche à tout.
Je m'occupe, en effet, aussi bien d'urbanisme, d'architecture, de sculpture et de peinture, et j'évite à tout prix les frontières.

A.P. : Dans le passé, Il semble que la plupart des grands artistes n'aient cessé de se copier eux-mêmes ou d'évoluer avec une minutieuse lenteur. La société n'aurait pas admis de révolution. Cette volonté de « neuf à tout prix » est un trait fondamental de l'attitude des créateurs du milieu du XXe siècle ?

A.B. : Parmi les plus grands anciens, on constate une évolution presque continuelle. Si vous allez dans une exposition d'art ancien d'un grand maître italien, vous vous apercevez que de cinq ans en cinq ans, ou de dix ans en dix ans, il y a une transformation assez fondamentale dans l'expression qui est la sienne. Peut-être en apparence y a-t-il une très grande similitude, mais sa technique picturale n'a jamais cessé de changer.  Il est vrai qu'actuellement on a peut-être tendance à vouloir faire tous les jours une révolution. Une des faiblesses de notre temps est peut-être de vouloir sans cesse tout reprendre à zéro. Cela ne me semble pas indispensable.

A.P. : L'art abstrait a-t-il libéré les valeurs esthétiques ? une sensibilité ? A-t-il permis des recherches techniques qui n'auraient jamais été possibles autrement ?

A.B. : Je le crois. Techniquement, l'art évolue totalement. On peint encore sur toile, bien entendu, mais on peint aussi sur n'importe quoi. On peignait avec des couleurs à l'huile ou à l’œuf ; aujourd'hui on peint avec toutes sortes de peintures nouvelles qui ouvrent d'autres possibilités. La gamme des moyens techniques est maintenant beaucoup plus riche.
Au point de vue de la sensibilité il ne peut y avoir de progrès, mais la libération de la recherche artistique par l'art abstrait a permis certaines découvertes.

A.P. : André Bloc, est-ce un souci d'originalité qui vous a conduit à peindre ?

A.B. : Le souci d'originalité ne m'intéresse absolument pas. Mon idée première est qu'il faut faire le maximum actuellement pour sortir le monde contemporain de l'état de médiocrité généralisée qui est son fait. L'art s'est réfugié dans le tableau ou dans la sculpture objet, parce que les artistes ont très peu de débouchés dans la vie contemporaine. C'est un refuge quelquefois magnifique aU point de vue matériel, mais qui limite les ambitions de l'artiste. Il est dommage que l'œuvre d'art passe de l'atelier au collectionneur ou de l'atelier au musée sans entrer dans le circuit de la vie en général. Les artistes d'aujourd'hui sont bannis de l'époque. Et c'est pourquoi l'époque est si pauvre dans le domaine de l'expression plastique. On ne s'en rend pas compte parce qu'on côtoie journellement les pires laideurs ; on ne les voit plus, mais l'artiste, personnage essentiellement sensible, les constate et en souffre.
Si je porte tous mes efforts dans le domaine de l'urbanisme, c'est parce que, sans urbanisme, il ne peut pas y avoir d'architecture, et que sans architecture, l'artiste ne peut affirmer son rôle dans la vie collective.

A.P. : Ne peut-on dire qu'il y a une abdication des artistes qui ont refusé certaines responsabilités ?

A.B. : Je n'en suis pas certain. J'ai constaté, en créant le groupe « Espace D », que j'avais probablement de trop grandes ambitions, celle en particulier de rapprocher les architectes et les artistes. Les architectes ont fait quelquefois aux artistes du Groupe et à quelques autres l'aumône de quelques commandes, accueillies avec satisfaction par les artistes qui se sont empressés de faire ce qu'ils avaient envie de faire, sans se soucier généralement des conséquences que cela pouvait avoir sur l'œuvre de celui qui les avait appelés. La véritable collaboration ne s'est établie que dans des cas exceptionnels.

A.P. : Cela tendrait à prouver justement qu'ils n'ont pas souci de leur responsabilité.

A.B. : Ils ne refusent pas d’être responsables, mais ils ne sont pas préparés à une collaboration efficace. Un architecte, sauf quelques exceptions, fréquente peu les galeries d'art et les artistes. Il reste ignorant des problèmes qui sont ceux des peintres et des sculpteurs. Et réciproquement. Le peintre et le sculpteur ont une notion encore plus vague de l'architecture contemporaine. Comment voulez-vous que, dans ces conditions, les relations puissent se développer sur un plan parfait ?

A.P. : André Bloc l'art abstrait n'est-il qu'une expérience de l'art, un moment important de la sensibilité contemporaine, une tentative pour épuiser un secteur nouveau ? Ou est-ce un art en lui-même ?

A.B. : L'art abstrait, selon moi, sera permanent dans l'avenir. Il pourra coexister avec l'art figuratif. Je ne vois pas pour quelle raison on se priverait des joies extraordinaires que donne l'art abstrait à l'artiste et à un certain nombre d'amateurs. Pour l'artiste, sa première récompense, c'est son œuvre, c'est la joie qu'il trouve à créer. L'art n'est pas un « travail » ; c'est une source de joie dont on ne peut plus se passer.

A.P. : Auriez-vous pu être artiste figuratif ?

A.B. : J'ai eu des loisirs forcés du temps de M. Hitler et cela m'a amené à me pencher sur des problèmes que je n'avais pas abordés : peinture et sculpture ; j'ai alors commencé mes premiers essais qui m'ont amené automatiquement vers l'art figuratif.
Très rapidement, j'ai été attiré par les peintres et les sculpteurs abstraits que j'ai fréquentés vers 1944-1945, et j'ai très vite lâché toute figuration pour l'art abstrait. Je peux ajouter que c'est la peinture et la sculpture qui m'ont aidé à bien comprendre l'architecture.

A.P. : Pourquoi avez-vous abandonné la figuration ? Pouvez-vous expliquer votre démarche ?

A.B. : J'ai commencé un art figuratif très imitatif du réel ; puis je m'en suis éloigné progressivement, volontairement et je me suis aperçu que la déformation du réel imposait autant de contraintes que l'imitation totale. Autant fallait-il se débarrasser de contraintes inutiles ; cela ne s'est pas fait en un jour, mais ajoute à l’expression artistique un élément de gratuité. L'art abstrait ouvre un monde de rêve que la figuration tend à limiter, ouvre un panorama plus vaste, aussi bien dans les formes que dans les couleurs. C'est la liberté la plus totale. On devrait éprouver beaucoup plus de joie à se sentir absolument à l'aise en face de ses toiles ou de ses matériaux, en essayant d'atteindre à la poésie par n'importe quel chemin. Aucun autre art n'avait autrefois autant de contraintes que la peinture et la sculpture. Cela devait cesser !

A.P. : Mais l'art n'est pas seulement le plaisir de créer librement, c'est aussi le pouvoir de communiquer. Tout commence avec la communion entre l'œuvre et le spectateur. La difficulté de communier n'est-elle pas plus grande devant une œuvre abstraite que devant une œuvre figurative ?

A.B. : C'est certainement cette difficulté qui a provoqué le refus de l'art abstrait dans certains pays dits socialistes. On a pensé que la masse populaire ne communiquerait pas avec les artistes et on a, en somme, interdit aux créateurs de s'intéresser à l'art abstrait. Or je pense que le public le moins averti peut se familiariser très vite avec l'art abstrait et y trouver un certain plaisir. J'ai travaillé, depuis un grand nombre d'années, avec de simples ouvriers qui m’apportent leur collaboration, soit pour des meulages de plâtre, soit pour le travail du métal ; ces ouvriers ont été d'abord surpris lorsqu'ils se sont trouvés en face de mes œuvres, mais ils s'y sont habitués très vite et ils ont acquis un jugement extraordinaire, quelquefois plus sûr, je puis l'avouer, que celui de certains critiques d'art.

A.P. : Qu'est-ce que vous communiquez avec une œuvre abstraite à quelqu'un qui n'est pas un créateur ? Quand il s’agit d’une œuvre figurative, on est au moins certain de communiquer à travers la figuration.

A.B. : C’est exact, mais ce n’est pas l’art lui-même que l’on communique ; seulement une image extérieure. La personne qui se trouve devant une image y attribue un sens rassurant, mais cela ne signifie pas qu’elle juge la valeur propre de l’œuvre. Au contraire, elle est souvent détournée de la réalité esthétique par la signification extérieure. Aucun effort n’est exigé d’elle. Elle peut faire semblant de comprendre. Elle peut croire qu'elle comprend ! La figuration rappelle la vie courante et semble rendre l'art facilement intelligible. Elle met en valeur le métier, l'habileté de l'artiste, pas nécessairement son art.
Dans l’œuvre abstraite, la communication est un peu plus difficile, d'abord parce qu'on n'a pas souvent l'occasion, lorsqu'on est ouvrier ou employé, d'avoir des contacts avec l'art abstrait ; la surprise est plus totale, on a un sentiment d’étrangeté, mais à partir du moment où le monde contemporain bénéficiera d'une véritable architecture et d'un véritable urbanisme avec pour prolongements la sculpture et la peinture, à partir de ce moment-là, le contact se fera avec une grande facilité. Actuellement, l'effort extraordinaire des artistes ne sert à rien pour le grand public. Il est détourné de son objectif.
Autre problème : dans le domaine de la formation de l'architecte, je pense que c'est une lacune que de ne pas l'éduquer comme un véritable plasticien. J'ai constaté, au cours des années, que, dans le monde entier, l'architecte est très mal préparé. C'est la raison essentielle pour laquelle nous avons si peu d'architecture.

A.P. : Sur le front des rapports figuration abstraction, où en sommes-nous ?

A.B. : Je ne prends pas une position de combat vis-à-vis de l'art figuratif, alors que les figuratifs croient nécessaire d'entreprendre des campagnes de toute nature pour montrer que l'art abstrait est un art décadent. Ils disent même que « cela n'a rien à voir avec l'art », ce qui fait sourire la plupart des artistes abstraits, mais ne les démoralise pas et ne leur enlève pas l'envie de faire l'abstraction.

A.P. : Dans une œuvre abstraite, qu'est-ce qui doit compter ? Le rapport des taches de couleurs ? La sensibilité qui est transcrite dans les formes ?

A.B. : C'est là la difficulté de l’art ; en principe, vous avez toutes les possibilités. L'artiste doit faire un choix et il se trouve devant des problèmes extraordinairement difficiles imposés par ce choix. Quand j'entreprends une œuvre, je voudrais essayer d'éviter de me recopier moi-même. Un artiste n'existe, selon moi, qu'à partir du montent où il a apporté à l'art quelque chose d'inédit, n’ajouterait-il à la chaîne qu'un très petit maillon.

A.P. : Qu'est-ce que vous voulez communiquer ? Qu'est-ce qu'un homme doit tenter de comprendre dans une œuvre abstraite ?

A.B. : Je pense qu'il faut éviter de tenter de comprendre. Voilà l'attitude qu'il faut recommander à ceux qui se trouvent en présence d'une œuvre d'art. Il faut essayer d'établir le contact. Il faut simplement parvenir à discerner les intentions que l'artiste a voulu exprimer dans son œuvre.

A.P. : C'est donc le choc émotionnel qu’il faut rechercher selon vous dans la valeur d'une œuvre abstraite ?

A.B. : Absolument. Le côté descriptif est tout à fait secondaire. J'ajouterai qu’une œuvre ne devrait pas être distraite de son milieu. Le fait même d'exposer une œuvre d'art dans une galerie, c'est-à-dire en dehors de son milieu naturel, est presque une hérésie. C'est une conséquence des mœurs actuelles. Pour l'artiste, c'est un moyen de subsister et d'établir des relations avec ses contemporains, mais c'est anormal et factice !

A.P. : Quelle importance attachez-vous au néo-figuratisme ?

A.B. : Ce mouvement est né de la nécessité d'attirer l'attention.  L'artiste, qui se contente de mener son art en chambre sans tenter sa petite révolution, a peu de chances, parce qu'il n'intéresse pas beaucoup les périodiques ni les collectionneurs ; ils recherchent, quand ils achètent une œuvre, une expression très typifiée. Ceux qui, aujourd’hui, tentent de revenir à une certaine figuration, pensent qu’en marquant un tournant, ils attireront l’attention. Ils peuvent faire d’ailleurs du très bon travail. Cela, c’est une autre question.

AP. : Cette recherche du nouveau, qui est une des marques de l’art actuel, ne finit-elle pas par être une sorte de fièvre exaspérante ?

A.B. : Dans une certaine mesure, cette fièvre existe. Elle est née de l’époque, elle est partout, et il serait étonnant qu’elle ne soit pas dans l’art de l’époque. Je ne crois pas qu’il y ait tellement lieu de la déplorer, elle est inévitable. L’essentiel n’est pas là ! Je pense que, par suite des circonstances ou peut-être par suite d'une certaine logique de l'évolution de l'art, les meilleurs artistes de notre temps éprouvent le besoin de s'exprimer par l'abstraction et non pas par la figuration. Si cette situation se renverse un jour, il est possible que nous voyions surgir un très grand art figuratif. Nous l'attendons.

*
« Il faut éviter de comprendre » devant une œuvre d’art mais « établir le contact » dit André Bloc. Pas d’intellectualisme, laissons la Raison à la philosophie. Une œuvre véritable nous oriente sur une piste avec « le choc émotionnel » qui peut nous permettre de couper le contact avec la sensorialité ordinaire et de nous libérer des contingences et des concepts. Pour « vivre le Temps » et dépasser les apparences du réel, il faut éprouver l’élan d’un devenir neuf. L’art nous le permet.