Yaacov Agam / André Parinaud

« Il faut réinventer l’écriture »

(Paru dans Aujourd’hui Poème, n°14, octobre 2000)

 

Célébrant à sa façon l’entrée dans le nouveau millénaire, Yaacov Agam, peintre et sculpteur, a exposé cet été ses dernières œuvres au cœur de la ruralité – le Château de Sédières, près de Tulle, dans le Massif Central, en Corrèze -, aux mois de juillet-août, comme une sorte de provocation.

André Parinaud (A.P.) : Vous êtes, depuis 1953 (après votre arrivée à Paris en 1951), considéré comme le père du cinétisme, c’est-à-dire non seulement la peinture en mouvement, mais le porte-drapeau de la quatrième dimension en art – celle du temps, de son irréversibilité et de l’invisible – et vous présentez vos œuvres et vos recherches dans un lieu, et à un public, qui maintient une tradition d’immobilisme au service des valeurs agraires du passé. N’est-ce pas un paradoxe ?

Yaacov Agam (Y.A.) : En effet, il semble qu’il y a une contradiction avec mes préoccupations artistiques, mais en réalité le public rural ou celui de la base m’a très bien compris, m’a accepté et m’a assimilé. Car dans la NATURE la chose la plus constante est justement le constant changement des saisons, de la vie de la terre, des animaux, etc., dont mes œuvres contribuent à saisir mieux les expériences du quotidien en contradiction avec les œuvres statiques qui sont immobiles et manquent cette expérience du recul et du phénomène du temps.
Revenons aux sources ! Mon plaisir profond, depuis l’origine, est d’introduire le temps, le mouvement et la transformation de l’œuvre artistique en intégrant, en effet, la quatrième dimension. C’est d’ailleurs le titre de l’exposition : «L’art en mouvement au-delà du visible». Le public a les pieds sur terre, quel qu’il soit. Je lui propose de tourner autour de chaque œuvre, de la vivre en se déplaçant et d’assister à sa transformation. J’ai établi un maillage entre la palette des couleurs, des lignes, architecturant une géométrie et mon imaginaire des possibles. Chacun devient alors acteur de l’évolution de l’œuvre. Chaque espace parcouru, chaque fraction du temps, créent un effet différent. Ma peinture est une musique visuelle, faite de contrepoints, semblable à celle de Bach. On pénètre dans une autre dimension sensible. Ce n’est pas une recherche «intellectuelle», mais visuelle et sensible, pour comprendre et vivre la complexité du réel et je veux rompre, en effet, avec l’immobilisme de nos concepts et de nos expériences existentielles. Je déphase certes, mais je restitue des éléments magiques qui ont le plus souvent disparu dans notre participation au monde. Chacun est alors invité à se remettre en question.

Une vie véritable de l’art

A.P. : Vous dites implicitement que vos images de la réalité sont semblables, en quelque sorte, à des personnages vivants qui présentent à tout instant des formes différentes.

Y.A. : Je veux introduire «une vie véritable» pour que chaque effet ait une existence autonome, parallèle à celle du spectateur, selon des lois de relation entre les couleurs et les formes, pour que chaque tableau reste harmonieux. Avant le cinétisme, la peinture ne traduisait qu’une seule combinaison de structures – figuratives ou abstraites. J’ai voulu offrir la possibilité de saisir une idée ou une image dans la multiplicité de ses aspects, que l’on peut contempler dans un nombre infini de situations, en nous permettant, le cas échéant, de se dégager de l’image unique et de choisir celle qui nous convient le mieux. Un tableau doit offrir l’éternisation d’un moment.

A.P. : Gaston Bachelard disait «l’intuition de l’instant». Le temps que vous nous proposez de vivre est semblable à celui que nous éprouvons avec la musique polyphonique ou contrapuntique.

Y.A. : J’ai pris conscience, au cours de mon travail, de ce rapprochement analogique comme si, en effet, j’avais introduit le contrepoint en peinture, je l’ai dit. Notre société a atteint un niveau de complexité qui rend l’événement possible. J’arrive à peindre jusqu’à huit ou dix thèmes distincts dans la même œuvre. Le tableau varie constamment, non seulement en fonction de la place qu’occupe le spectateur pour le regarder, mais par rapport à lui-même en fonction de son propre mouvement. La quatrième dimension, celle du temps, incorporant la vitesse et ses variations, deviennent des éléments picturaux, au même titre que les couleurs et les formes. Tout peut s’exprimer en mouvement. Rien n’est plus figé.

L’agamoscope

A.P. : Vous avez voulu libérer la peinture de son état figé. Vous l’avez arrachée des murs.

Y.A. : J’ai voulu lui octroyer une vie intrinsèquement libre et créer des formes immatérielles dont les variants sont la fréquence, la vitesse, et je propose à chacun de participer à l’animation du rythme créateur qui peut orienter des visions sans cesse nouvelles. Je fais même appel à des sensations tactiles entre le spectateur et l’œuvre – qu’il peut faire tourner, par exemple – ou avec un tableau animé d’un mouvement vibratoire.

A.P. : L’art devient alors une fonction ludique.

Y.A. : Avec la sensation de jouer, d’interpréter comme en musique avec un instrument, chacun devient un co-auteur et invité à repenser créativement notre univers.

A.P. : Vous venez de créer l’agamoscope – une double lunette d’approche, indépendante pour chaque œil, et qui peut s’orienter différemment, à droite et à gauche, offrant en même temps une technique visuelle qui s’apparente au tableau transformable.

Y.A. : Je reste fidèle à mon intention ludique, pédagogique et créatrice, qui oriente le regard vers de nouveaux angles à chaque fraction de seconde, et nous sommes ainsi invités à réapprendre à voir. Nous sommes tous devenus des handicapés comme si l’hémisphère droit du cerveau était isolé. Il faut réapprendre la grammaire visuelle par l’image mouvante. Je veux, en quelque sorte, permettre à chacun de retrouver la relation avec les valeurs de l’invisible par l’initiation aux vérités du mouvement. Et je crois que les « ruraux » ont conservé des capacités oubliées qui pourraient permettre de retrouver des fonctions fondamentales de l’esprit. Nous devons cesser d’être passifs devant l’élan de la nature des choses.

A.P. : Vous avez donc le projet de placer le spectateur-acteur dans une pédagogie de progrès.

Y.A. : Dada a déjà ouvert le chemin en introduisant le hasard dans l’art avec des feuilles de papier jetées puis collées sur la toile – mais, avec la colle, il n’y avait plus de hasard, l’œuvre devenait statique ! Avec le mouvement de l’œuvre et l’œuvre transformable, je maintiens la métamorphose comme dans la vie. J’incorpore le temps à la structure de l’espace.

Des œuvres littérairesà plusieurs voix

A.P. : Le cinétisme, tel que vous le définissez, implique une véritable philosophie.

Y.A. : Je trouve étonnant que les écrivains et les poètes n’aient pas trouvé les moyens d’exprimer simultanément tout ce qui se passe dans l’âme et l’esprit humains. Il est vrai que la littérature, en général, et la poésie en particulier, peuvent - même limitées au moyen d’expressions conventionnelles -, éveiller des associations, explorer les profondeurs des mouvements d’âme simultanés et opposés ; mais il leur est à peu près impossible de rendre ces mouvements dans leur totalité, leur plénitude, d’en exprimer la continuité et la permanence et de les situer dans le temps en rendant exactement le rapport dans lequel ils se sont produits les uns vis-à-vis des autres.
Je crois que l’écriture conventionnelle, par le fait qu’elle est linéaire, ne peut dissiper certains arbitraires ; que l’impuissance à exprimer l’existence simultanée des pensées et des sentiments complexes et contradictoires est à l’origine d’une regrettable contrainte : celle de choisir un seul aspect ou une partie de la réalité intérieure qui, de ce fait, est loin d’être épuisée.
Le tragique de la condition humaine consiste peut-être en ce que l’homme doit arrêter un choix exclusif parmi toutes les possibilités dont il est conscient, alors que, s’il en avait les moyens, il les adopterait dans leur totalité sans être contraint à un douloureux déchirement.
À partir de l’art cinétique, en incorporant la quatrième dimension, je propose la mise au point d’une écriture qui serait liée, d’une manière presque immédiate, à sa source - la pensée - à laquelle elle emprunterait les formes techniques et s’affranchirait de celles de l’expression orale. Elle ne se prêterait plus ni à une reproduction ni à une communication verbale comme c’est le cas par l’écriture conventionnelle. Il s’agirait d’une écriture en contrepoints à plusieurs lignes superposées, dont chacune exprimerait un sentiment, une sensation, une pensée, et dont la synthèse et la simultanéité seulement traduiraient aussi complètement que possible l’état psychophysique d’un être à un moment donné.
S’il existait une langue multilinéaire, elle en pourrait exprimer la simultanéité et la complexité, s’accordant ainsi avec l’esprit et le reflétant de façon plus complète. La littérature devrait pouvoir s’affranchir des entraves du conte oral.
La création d’un accord de plusieurs mots parallèles rend possible l’expression de l’essence quasi complète d’un état d’esprit, ce qui n’est pas donné aux mots isolés, car ils n’en traduisent qu’une seule facette, dominante il est vrai, mais infidèle par omission à la vérité entière.
J’imagine que le jour n’est pas éloigné où l’on écrira des œuvres littéraires à plusieurs voix, on sera libéré de l’écriture «orale». De ce fait, la nouvelle écriture ne pourra être récitée mais lue exclusivement avec les yeux. Une écriture nouvelle, riche en expressions, inventions et créations. Un nouveau rapport temps-espace multidimensionnel enfin.

A.P. : Vous venez de lancer un appel, peut-être pour le troisième millénaire. Enregistrons-le, en poètes !