Raymond Abellio/André Parinaud
La révélation de la structure absolue
« On ne peut pas détacher l'activité spirituelle de la pratique vitale. »

(Paru dans Arts n° 877, 17 juillet 1962)

Le Congrès de la Société de Symbolisme venait de se tenir à l'Unesco en 1962 sous la présidence d'honneur de Gaston Bachelard, dont une communication fut lue au début des travaux. Un certain nombre d'universitaires français avaient été invités, notamment Paul Ricœur, professeur à la Sorbonne, qui parla du Conflit des Herméneutiques, et Gilbert Durand, professeur à l'Université de Grenoble, qui traita des Trois niveaux de formation du Symbolisme. Les deux cent cinquante congressistes entendirent aussi MM. Lussato, Berger, Carlo Suarès, Jacques d'Arès, le Dr Martini, Raymond Abellio (Valeur ontologique du Symbole) et René Alleau. Ce congrès devrait marquer une date importante dans l'étude des fondements et de l'interprétation des symboles. « Ce n'est pas un hasard si nous rejoignons les cohortes du symbolisme, déclara notamment Paul Ricœur, c'est parce que nous sentons que l'archaïsme n'est pas une fuite mais un retour aux sources. »

J’assistai au Congrès et je rencontrai notamment Raymond Abellio dont la Théorie sur la Structure Absolue m’avait interpellé. Je connaissais son essai sur L’Assomption de l’Europe (Flammarion) et Vers un nouveau prophétisme ainsi que La Bible – document chiffré. Sa spécialité, le Symbolisme, m’intriguait. Sans la notoriété des participants, j’aurais pu croire à l’existence d’une secte.

*

André Parinaud (A.P.) : Vous venez de participer au Congrès du Symbolisme. Quel est l'intérêt, en 1962, d'un Congrès du Symbolisme ? Et d'abord qui a participé à ces travaux?

Raymond Abellio (R.A.) : Ce Congrès a eu une importance particulière car c'est la première fois qu'une telle réunion a rassemblé d'autres gens que les ésotéristes traditionnels. Pour la première fois, en effet, les universitaires ont été invités et sont venus.
Depuis dix ans que cette Société de Symbolisme existe, elle a connu des avatars divers, elle a tenu des congrès annuels, à Paris ou à Genève, mais chaque fois cela a été une tour de Babel. Le symbolisme était resté quelque chose de très dogmatique, et, bien entendu, les interprétations données par les ésotéristes restaient sur un plan poétique ou de pure érudition dans les meilleurs des cas, et sur un plan vraiment très préscientifique dans les plus mauvais.
Pour la première fois, et un peu grâce à mon insistance, je dois le dire, on a, cette année, invité les universitaires Gaston Bachelard, Paul Ricœur, professeur à la Sorbonne et Gilbert Durand, jeune agrégé de l'Université de Grenoble et anthropologue.
Pour la première fois, on a parlé du symbole d'une façon rigoureuse, et c'est capital.
Il y avait évidemment, en même temps que les universitaires, des ésotéristes traditionnels très variés et aussi des hommes comme René Alleau ou comme moi, qui faisions la charnière, l'articulation entre la science officielle et les divers ésotérismes.

A.P. : Qu'est-ce que le symbolisme aujourd'hui ? Quelle est sa signification ? J'allais dire quelle est son efficacité ?

R.A. : Notre époque connaît une inflation et une dégradation du symbole ; nous vivons dans une civilisation de l'image et une multiplicité de nouveaux mythes apparaît. Il n'y a qu'à feuilleter les journaux pour les identifier : le monstre sacré, la vedette ; dans le roman policier, le détective privé alcoolique et athlétique ; dans les sciences, le savant...
Mais cette inflation se situe sur un plan Instinctuel et affectif, et non pas sur un plan intellectuel ; au contraire, les symboles intellectuels proprement dits se trouvent refoulés, censurés, ignorés.
C'est en cela que le monde actuel diffère de la tradition ésotérique qui, si elle mettait en avant certains symboles à résonances affectives - le Père, la Mère, Jupiter, le soleil, le diable, le ciel - était aussi riche d'idéogrammes, c'est-à-dire de messages complets, à la fois instinctuels, affectifs et intellectuels. Ce que nous avons perdu. Même en Sorbonne, aujourd'hui, quand on veut faire vivre par exemple les symboles du sacré, c'est sur le plan de l'affectivité.
Pour préciser ma pensée, la croix est un symbole à résonance affective quand on représente Jésus-Christ cloué dessus au moment de la passion, mais n'oubliez pas que cette représentation a été très tardive, ce n'est qu'au IVe siècle qu'on a représenté le Christ sur la croix, auparavant celle-ci était un symbole purement gnostique. La croix est alors un idéogramme dont on a dégradé la valeur. Je pourrais aussi citer les séphiroth de la Kabbale, ou les hexagrammes chinois dont les significations sont oubliées ou déformées. 'Plutôt que d'exhumer ces significations, on doit d'ailleurs se demander s'il ne s'agit pas surtout de les « vivre » de façon nouvelle, ou plutôt à nouveau « originaire », c'est-à-dire de passer au-delà des symboles, comme l'a dit Carlo Suarès. L'érudition ne remplacera jamais l'expérience vécue des structures de l'être et du Cosmos dont le symbolisme rend compte par « allusion » signifiante.
Gilbert Durand, au cours de son exposé, a parlé des trois niveaux de formation du symbole, de ses trois matrices anthropologiques, d'abord au niveau naturel du réflexe, chez le nourrisson, puis au niveau de l'élevage maternel, jusqu'à la phase pubertaire, enfin au niveau proprement culturel de l'adulte, dans le milieu social.
Au niveau le plus tardif - culturel et social - on assiste à la symbolisation par le nom, le substantif, au deuxième niveau - parental et sexuel - par l'épithète, l'adjectif, et c'est au troisième niveau, le plus ancien, celui du nourrisson, qu'on doit faire remonter une symbolisation directement active, celle du verbe. C'est capital. Souvenez-vous de l'affirmation biblique : « Au commencement était le verbe ». Cela veut dire qu'à l'origine il n’y a pas le nom, mais le verbe qui réellement vient lancer la dynamique de la genèse. C'est, à mon sens, à cette présence originelle du verbe en nous, avant toute activité réflexive, qu'il faut rattacher certaines conceptions telle celle de « l'imagination transcendantale » de Kant ou la « compréhension préontologique » de Heidegger. Ce dernier a bien montré qu'en matière de poésie, par exemple, la polarisation, l'aimantation par le nom ou par le mot, était une dégradation. Si l'on veut passer à une poésie qui soit, comme le dit Heidegger, « historialisée », c'est-à-dire non pas seulement reçue par un lecteur passif mais vécue par un créateur actif, on réellement revécue, ce n'est plus le mot que l'on retient, mais le rythme, ce qui implique une relation. D'où une dialectique du symbole, mais aussi le conflit des interprétations.
Il y a, obligatoirement, deux tendances d'interprétation, liées à une dialectique ascendante ou descendante. Ascendante si l'on veut remonter du nom au verbe, descendante si l'on redescend du verbe au nom. Ces deux tendances, ces deux façons de concevoir le symbole, se retrouvent par exemple chez Freud et chez Jung. Freud dit : « Le symbole, c'est le signe d'une satisfaction illusoire qui vous fait croire que vous vivez vos instincts, alors que vous ne les vivez pas. » Freud veut alors réduire le symbole, l'écarter, l'effacer. Au contraire, Jung dit : « Le symbole, c'est le témoignage de votre participation au dynamisme organisateur des archétypes, amplifiez-le jusqu'à ces archétypes mêmes. » Réduction ou amplification, c'est un conflit formel.
Paul Ricœur, sur ce plan, a apporté du neuf : c'est la structure même du symbole comme surdéterminé qui entretient le conflit des herméneutiques, mais il a montré que ces deux grandes tendances fondamentales de l'esprit sont simultanées. Il ne faut pas renoncer à l'une pour accéder à l'autre, il y a une tendance de démystification qui est réductrice, analytique - représentée par exemple par Marx, Nietzsche et Freud - et une tendance amplificatrice, intégratrice, restauratrice, que représentent de façons très diverses Jung, Husserl et Heidegger.
Paul Ricœur a pris comme exemples le mécanisme amplificateur, intégrateur de Heidegger, d'une part, le mécanisme réducteur de Freud, de l'autre, et a montré que ces deux courants de pensée étaient parallèles point par point. Il a alors conclu à l'unité profonde de ces essais opposés, mais ce n'était pas une synthèse simplement verbale : il a fait un exposé d'une précision, d'une clarté, d'une émotion extraordinaires.
Gilbert Durand a donc montré que le verbe qui est en nous dès l'origine fait de nous des symboles incarnés, l'expression vivante des structures du monde, et Paul Ricœur que les deux tendances de l'intelligence doivent être associées pour parvenir à une connaissance complète.

A.P. : Quelle a été votre contribution personnelle à l'analyse ?

R.A. : J’étais chargé de la partie la plus métaphysique : l'étude de la valeur ontologique du symbole. Comme Gilbert Durand et Paul Ricœur, j'ai d'abord insisté sur l'équivocité du symbole, sur son ambiguïté : c'est fondamental. Le symbole a plus de sens qu'il n'en pose, le signifié déborde le signifiant. Mais c'est le propre de tout langage et j'ai alors repris la démarche de Merleau-Ponty en matière de phénoménologie du langage, en indiquant qu'il y a une conception diachronique et une conception synchronique du symbole et qu'elles sont toujours associées. Nous sommes au début de la science du symbolisme et, comme au début de toute science, on procède par recensements, classements, regroupements. Ceux-ci relèvent tantôt de la diachronie, tantôt de la synchronie. Diel, par exemple, groupe les symboles selon une certaine conception du psychisme humain Gilbert Durand selon les structures réflexologiques. Il constate que le nourrisson, au niveau le plus archaïque, a des réflexes organisateurs dominants dans trois directions. D'abord selon la posture verticale proprement humaine, même quand il est un paquet de viande simplement pesant ; ensuite selon une dominante nutritive vers le bas, pour la digestion, la défécation, le repos dans le giron de la mère. Enfin, il note la tendance rythmique, dans le plan perpendiculaire aux deux directions précédentes.
Finalement, il groupe les symboles selon ces trois directions, cette topologie est en même temps une typologie.
Bachelard fait un recensement substantialiste en fonction des quatre éléments air, terre, eau et feu.
Lévi-Strauss, lui, prend une direction plus intellectuelle, plus idéaliste. Il constate comme moi que la structure est plus importante que son contenu. Le contenu est lié à des contingences ethniques ou culturelles fort variables. Lévi-Strauss pose les structures comme fondamentales. Mais il en parle encore au pluriel.
Personnellement, je procède différemment je ne tente pas d'opérer un recensement plus ou moins général des symboles - ces recensements ne me servent que de vérification - je me demande s'il n'y a pas une structure unique qui se retrouve à la fois en théologie, en cosmologie, en anthropologie, en esthétique, en mathématiques, et dans le symbolisme. Mon problème devient : comment peut-on figurer cette sorte de totalité qui, à chaque instant, commande la venue du mot dans la phrase et crée la multivalence du symbole, car c'est cela la surdétermination du symbole : à chaque instant il est enveloppé dans une totalité de sens, il signifie à la fois une présence et une absence, et c'est de là que procède le mystère du sacré dont il est la meilleure évocation.
Essayant alors d'analyser la perception du symbole et de structurer cette totalité en partant de l'analyse de toute perception, je découvre que cette structure de la perception est universelle et constitue un idéogramme qui les enferme tous. Je ne pense pas que cette analyse soit d'ordre journalistique. Sans doute faut-il pour la présenter un mode de communication qui sort du cadre de notre entretien public.
Je nie contenterai d'en exposer une voie d'approche. Quand je perçois un objet - ce pot de colle que je prends - je me mets dans l'état naïf de l'observateur qui ouvre ses yeux sur le monde, mais non sur sa propre perception. Certes je perçois cette boîte. Essayons aussi de percevoir la perception elle-même, la perception seconde, plus complète. Cet objet, pour qu'il me soit réellement présent, il ne suffit pas qu'il soit en face du sujet que je suis. Si je me contente de poser la relation : objet - sujet, et si par conséquent je pose le monde comme extérieur et ma conscience comme séparée, il ne s'établit aucune dialectique, c'est l'échec cartésien.
En réalité, il n'y a pas seulement une dualité objet-sujet, c'est-à-dire un rapport simple, il y a un double rapport, c'est-à-dire une proportion : un premier rapport entre l'objet et le fond du monde, sur lequel il s'enlève, par exemple cette fenêtre, ce fond de ciel vaguement bleuâtre, que je ne vois pas : un objet jaune sur un fond bleuâtre, c'est-à-dire un objet actif sur un fond passif, et un deuxième rapport entre mon œil qui s'ouvre et qui est lui aussi actif sur le fond de mon corps lui aussi passif.
Donc deux rapports : objet actif sur fond de monde passif ; sens ou œil, actif, sur fond de corps passif.
Évidemment, ces deux rapports sont impliqués dans un seul acte, ils sont simultanés.
Ils sont simultanés et quadraturés : mon regard creuse la distance entre le fond du monde et l'objet, il se crucifie sur elle. Aussi, à partir de ce moment, une dialectique intervient. D'abord l'objet qui est actif sur le fond du monde, je ne le regarde que pour l'utiliser, c'est-à-dire au sens étymologique du mot, en faire un outil, je veux l'intégrer dans mon corps. Autrement dit, cet objet actif sur le fond passif du monde, je veux en faire un outil passif dans mon corps actif. Mon corps vent s'enrichir de cet outil. Entre les branches de cette croix que j'ai dessinée, il va donc s'établir une première rotation, une permutation circulaire qui va aller de l'activité de l'objet à la passivité du corps, et les faire passer de la passivité de l'outil à l'activité du corps. De même, de l'autre côté, entre le monde et mon œil, il y a une deuxième rotation, une deuxième permutation en sens inverse. Mon œil était actif sur mon corps passif. Or le monde veut prendre du sens, il n'est là que pour acquérir du sens vis-à-vis de moi. Autrement dit, mon œil en tant qu'organe de sens était actif, le monde passif va vouloir s'incorporer le sens ainsi dégagé et devenir actif, ce qui va l'entraîner à multiplier ses excitations par rapport à mes organes de sens devenus passifs, en vue de nouvelles perceptions.
La croix dont j'ai parlé tourne donc dans les deux sens. La dialectique « actif-passif » est double. Si l'on imagine que cette croix structure le plan équatorial d'une sphère, tout se passe comme si les deux hémisphères tournaient en sens inverse. Chacune de ces deux rotations suppose un axe vertical ; le premier vers le haut est, si l'on veut, celui de la spiritualisation de la matière ; le second, vers le bas, de l'incarnation de l'esprit.
Bien entendu, il faudrait maintenant étudier comment cette sphère se charge à mesure qu'on passe de la perception des choses à celle des essences. Il y a là une génétique complexe, mais la structure même est invariante. Il faudrait aussi montrer que cette structure est universelle, qu'elle permet de dégager les composantes de l'être. Mais cela nous mènerait trop loin. Elle permet en tout cas de compléter, de « désaliéner » les symboles purement nominaux. Par exemple, elle rend compte de la dialectique du couple Père-Mère qui occupe à son tour la croix horizontale. Il faut voir le Père comme double, à la fois actif et passif, la Mère aussi. On retrouve la dualité Mitra -Varuna étudiée par Dumézil, ou celle de Jupiter, à la fois mage (actif) et juge (passif). Cette connaissance, d'ailleurs, si elle est essentielle n'est pas suffisante. Disons si vous voulez qu'elle appelle en plus une expérience directe et personnelle, une sagesse. Disons aussi que tout dans la vie est logos, proportion, et pas seulement rapport. L'erreur des analogistes et des poètes est d'établir des rapports et non des proportions. C'est un stade naïf..

A.P. : C'est la première fois que vous exposez votre conception de la structure absolue devant une Assemblée universitaire. Quelle a été la réaction ?

R.A. : Le temps a manqué pour la discussion, mais Paul Ricœur m'a suivi avec attention et Gilbert Durand m'a dit que je confirmais ses recherches.

A.P. : Quelle peut être l'influence de la conception de la structure absolue sur les symbolistes actuels ?

R.A. : Cela leur permettra de procéder à une typologie complète du symbolisme au lieu de se contenter de rassembler les symboles empiriquement, parcellairement, et de les mieux comprendre.

A.P. : On peut dire que la structure absolue est une sorte de synthèse des sciences physiques et biologistes d'une part, de la philosophie et du symbolisme d'autre part, et que vous avez, en quelque sorte, mis à jour la « colonne vertébrale » de la réflexion sur le monde ; que vos travaux peuvent se vérifier pratiquement dans tous les domaines de la réflexion sur le monde ?

R.A. : Oui, c'est cela. Sur le plan des sciences, la structure absolue amène une nouvelle façon de comprendre. Elle écarte les faux problèmes : celui, par exemple, de la classification des sciences - tarte à la crème universitaire. - Puisque le monde apparaît comme sphérique, les sciences sont sphériquement liées, il est vain de se demander si la sociologie est à l'extrémité de la chaîne. Autrement dit l'ancienne classification linéaire d'Auguste Comte, vole en éclats et devient une simultanéité sphérique en cours de charge. Mais la structure absolue a un rôle plus important à jouer sur le plan de l'ontologie, de la compréhension de l'être parce qu'elle associe la dialectique « montante » et « descendante » et montre finalement leur convergence dans une intensification et un allégement globaux. Elle est la première dialectique complète que professe l'Occident.

A.P. : Pouvez-vous donner une définition « quasi mathématique » de la structure absolue?

R.A. : Une image géométrique peut-être, mais cela ne suffit pas. Je n'ai rien inventé. Vous la trouverez évoquée en trois lignes parfaites dans l'Évangile de Thomas. récemment découvert. Supposez cependant que je désocculte l'arbre des séphiroth, selon ce modèle, que j'en montre la dynamique interne. Je peux l'enseigner à 50 personnes qui recueilleront cette connaissance objectivement. Mais cette synthèse si elle n'est pas vécue en dialectique, en sagesse, ne sert à rien. Indépendamment de l'enseignement pédagogique, la connaissance de la structure absolue exige un choc spirituel, une expérience propre, une participation, une ascèse.
Cette connaissance, c'est l'aboutissement d'une démarche à la fois intellectuelle et spirituelle. L'idéogramme symbolique, je peux l'enseigner, le communiquer, presque le démontrer comme un théorème et, grâce à une foule d'exemples, montrer son universalité, mais ces exemples ne vont agir qu'en mode de quantité, Or il faut à un moment donné une conversion de l'esprit de celui qui écoute ou qui reçoit cet enseignement. Car il ne doit plus avoir besoin d'exemples pour comprendre l'universalité de la structure absolue. À un certain moment il doit la vivre en lui-même. Puisqu'il est aussi cette structure. Et que la démonstration devient l'évidence. Il y a là deux étapes : l'enseignement et l'influence.
L'enseignement, j'en suis le maître. L'influence c'est le travail de l'homme intérieur réellement.

A.P. : Si je comprends bien, votre conception de la structure absolue implique une sorte de philosophie militante, vous retrouvez le grand élan des pensées antiques, il semble qu'on ne puisse pas, si l'on a conscience de la structure absolue, rester passif.

R.A. : C'est exact, c'est pourquoi les critiques qui me reprochent mon dégagement parlent pour ne rien dire. Comme Guénon le rapporte : on ne peut pas comprendre le sens profond de l'ésotérisme si l'on n'observe pas une pratique « exotérique » conséquente. Cela veut dire qu'on ne peut pas détacher l'activité spirituelle de la pratique vitale. Les essences détachées du sensible, c'est l'abstraction, c'est le démon de l'analyse qui se donne libre cours, c'est une parodie du véritable esprit symbolisée par le drame de Lucifer ou de Phaéton. Inversement, si vous restez dans l'irrationnel pur, c'est le drame de Satan, c'est le péché contre l'esprit, c'est également la précipitation dans les ténèbres. C'est Tantale qui veut s'asseoir sans droit à la table des. dieux et qui leur fait manger le cadavre de son fils. Tantale, c'est Satan actif, le cadavre de son fils c'est Satan passif.
En réalité, à la limite, la véritable expérience du monde, pour chaque homme, c'est l'expérience de son corps, et en ce sens elle est irréductible et indéfinie, jamais terminée. Notre corps nous échappera toujours en partie, c'es cela la dernière sagesse. Il y a toujours eu des écoles d'ascèse luciférienne qui enseignaient l'oubli du corps. Mais les philosophies réellement vivantes n'ont jamais perdu le contact avec le monde, avec le sensible, celui-ci étant, je le répète, au dernier degré d'intensité, représenté par le corps, le corps de l'homme avec la médiation de celui de la femme. Et c'est ce qui rend véritablement ultime la connaissance de l'amour.

A.P. : Si vous voulez être conséquent avec vous-même, c'est-à-dire inscrire positivement votre connaissance dans le monde, pourquoi, Raymond Abellio, n'enseignez-vous pas ?

R.A. : Cela suppose un certain nombre de conditions matérielles difficiles à réaliser - que j'espère voir réalisées. Quand cette pensée était en formation, j'avais groupé un certain nombre d'amis et nous avons beaucoup travaillé, comme vous le savez. Je crois, en effet, qu'un enseignement s'impose et qu'il serait souhaitable de voir se créer un Institut du symbolisme. Certains y travaillent. On ne saurait trop les encourager. Mais seul le plus grand sérieux doit inspirer cette institution.

A.P. : Votre conception philosophique a-t-elle une application pratique, en dehors de la révélation intime qu'un être peut avoir de la totale réalité du monde ? Est-ce que, sur le plan de l'industrie, de la pédagogie, du développement des sciences, elle présente des vertus pratiques ?

R.A. : Sûrement ! Avec une efficacité qui dépend évidemment des moyens mis en jeu. Notre monde actuel est complètement atomisé. Les spécialistes ont chacun leur domaine réservé. Ils ne sont pas en communication réelle les tins avec les autres, le premier travail est, d'établir entre eux une dialectique, de faire circuler le logos ; c'est le propre de la structure absolue. Grouper des spécialistes, praticiens qualifiés dans leur domaine propre, et leur montrer qu'ils ont entre eux des rapports commandés par une certaine dialectique universelle. De deux choses l'une : ou ces praticiens se convertissent - comprennent qu'au-dessus de leur pratique particulière, de leur science, il y a une structure universelle, qui conjoint tout cela, et l'enrichit — ils se laissent prendre dans cette sorte de sphéricité de la structure et deviennent des hommes complets, susceptibles, par conséquent, d'être à leur tour des foyers centraux, et cela peut aller très vite. Ou bien, ils ne se laissent pas convertir.
Le pourcentage des chances de conversion, à l'heure actuelle, me parait très grand. À l'extrême pointe de la pratique scientifique vous avez les mathématiques, qui ont poussé l'allégement de leur essence très loin, mais restent une connaissance ontique, et non ontologique. Il y a un fossé profond entre l'ontologie et les mathématiques.
Le mathématicien qui n'est pas inquiet, qui croit que sa science - il a raison sur ce plan - atteint le maximum d'efficacité possible, est comme un mur devant moi.
Je peux lui parler d'ontologie et de structure .absolue, il ne comprend pas. Il aura tendance à s'écarter ou à traiter par le mépris, mais l'expérience montre (et c'est là une expérience relativement récente, qui tient au fait que le monde actuel est insupportable pour la plupart des gens, même pour ceux qui sont de plus à l’aise dans leur propre conscience) qu’une inquiétude peut naître chez les hommes des sciences avancées. Le mathématicien inquiet – race rare, je le dis tout de suite, mais d’autant plus précieuse qu’elle est plus rare – m’intéresse, car celui-là, s’il réussit à faire sa conversion sur le plan de l’ontologie, sera un mutant, un homme tout à fait nouveau et dont l’efficacité peut être colossale sur le plan de la rénovation humaine.
Je ne sais pas si cela se fera dans six mois, dans un an ou dans dix, mais obligatoirement, il faut que cela se fasse. Je refuse de considérer que le fossé qui s’établit entre la science ontique et la connaissance ontologique soit définitif. Ce n’est pas possible. La structure absolue permettrait à l’homme de science, au mathématicien, au physicien, au biologiste, au sociologue, de comprendre et d’établir des rapports avec toutes les autres sciences existantes, et avec lui-même, en multipliant sa propre efficacité et en même temps sa non-relativité. Et cela est capital dans un monde atomisé. Si des hommes pouvaient, par exemple, établir et vivre la dialectique ouest-est, cela n’empêcherait peut-être pas les deux blocs de se battre (je ne sais même pas s’ils se battront, bien que l’allure normale dans la masse tende vers un paroxysme d’incompréhension), mais il existerait une intelligence réelle, en dehors des intérêts partiels et égoïstes, qui serait un témoignage considérable de la conscience humaine.
Comprendre que l’évolutionnisme est relatif, qu’il y a une permanence originelle à retrouver, c’est essentiel quels que soient les aléas de l’Histoire.

A.P. : Raymond Abellio, pourquoi êtes-vous aussi romancier ? Cette activité n’est-elle pas futile ?

R.A. : Je ne le crois pas ! J’ai essayé d’exprimer un certain nombre d’idées, mais je les cherchais en même temps que je les communiquais. Jusqu’ici je n’ai communiqué que des recherches plus que des résultats. Mon roman était une ascèse, ma pensée s’est formée en même temps que j’écrivais La Fosse de Babel, ce qui en fait le caractère ouvert, problématique, et certainement confus. Autrement dit, c’est maintenant que je suis à pied d’œuvre. Je ne suis pas désengagé. Au contraire. En écrivant ce roman, je l’ai prouvé. L’ésotérisme habituel, c’est au fond le refus du dialogue et Merleau-Ponty l’a très bien vu. L’ésotérisme est dogmatique, il symbolise par le nom. Or, dans le nom, tout le monde peut mettre n’importe quoi, le nom n’est pas relation – c’est le verbe qui l’est – par conséquent, chacun peut prêcher dans le désert sans risquer d’être contredit. Cette période est terminée pour moi, je le dis. Je suis prêt, si c’est possible, si j’en ai les instruments, à communiquer un certain nombre de choses. Il faudrait trouver un lieu où se rencontreraient pour méditer philosophiquement les maîtres de la science et de l’action.

A.P. : Est-ce que l’homme d’action est aussi fort que le philosophe ? Ne risquez-vous pas une certaine dégradation ?

R.A. : Ce ne sont pas les résultats immédiats de l’action qui la jugent.